Le
28 juillet 1841, le corps d’une jeune femme est retrouvé dans le fleuve
Hudson, à la hauteur de Lower Manhattan, à New York. Battue, à moitié
ligotée, elle porte encore enfoncé dans ses chairs le morceau de tissu
qui a servi à l’étouffer. On l’identifie rapidement: il s’agit de Mary
Rogers, vingt ans, portée disparue depuis trois jours. À New York, Mary
Rogers n’est pas n’importe qui. Surnommée « La Belle
Cigarière », véritable figure new-yorkaise, elle faisait tourner
les têtes et sa beauté renversante attirait les hommes comme des
mouches dans le luxueux magasin de tabac sur Broadway où elle officiait
comme vendeuse. Au point que sa famille la retire de la boutique pour
la mettre à la tâche dans une pension de Nassau Street, calmant
apparemment le harcèlement dont elle est victime.
Qui a tué Mary Rogers? Toutes les hypothèses sont imaginées. Est-ce
l’acte de dépit de l’un ou l’autre des trois hommes qui logent dans la
pension où elle sert les repas, tombés amoureux au point de la demander
chacun en mariage? Est-ce l’acte d’un groupe de voyous qui hantent les
rives de l’Hudson et sèment violence et terreur dans un New York
gangréné par les gangs? D’un pervers criminel? Pourquoi Mary a-t-elle
indiqué qu’elle partait visiter une tante alors qu’il n’en était rien?
Serait-ce un avortement qui a mal tourné? Contemporain de l’affaire,
alors critique, dramaturge et écrivain, lui-même client de la fameuse
boutique de cigares, Edgar Poe – selon qui « la mort d’une belle
femme est incontestablement le plus poétique sujet du monde » –
s’empare de l’affaire et écrit Le Mystère de Marie Roget, transposant
l’affaire à Paris tout en prétendant révéler l’entier du mystère – un
livre considéré comme le premier « true crime » de l’histoire
de la littérature. L’affaire fait la une des journaux de longues
semaines, puis de longs mois. Mais la mort de Mary Rogers reste
inexpliquée. Elle l’est encore de nos jours.
Une gourmandise pour tout écrivain! Etienne Barilier n’est certes pas
estampillé auteur de roman policier, mais tout au long de sa riche
carrière d’écrivain et d’essayiste, il n’a eu de cesse de tourner
autour de ce qui fait le cœur de l’affaire Mary Rogers: l’obsession
pour la beauté et sa possession à tout prix, la fascination pour la
mort et sa représentation dans l’art, les sombres mystères des passions
humaines et les ressorts intimes de l’inspiration artistique. Barilier
avoue deux objectifs avec ce livre: révéler ce que Poe savait vraiment
sur le meurtre mais sans l’écrire dans son roman, et réhabiliter la
victime, Mary Rogers, à laquelle personne ne s’est réellement
intéressé. Qui était-elle vraiment ?
«Qui a tué Mary Rogers?»
est un véritable bijou, tout à la fois roman policier impeccable et
passionnant, et enquête littéraire confrontant Edgar Poe à ses propres
démons amoureux. Barilier reprend l’affaire dès le début, retourne les
faits dans tous les sens, explore la fascination durable et émue
qu’elle a engendré. Cette élégante mise en abîme littéraire livre un
true crime digne de Truman Capote tout en y intégrant le récit
fondateur du true crime d’Edgar Poe, le tout écrit à l’os, avec
précision et fluidité mais non sans une émotion affleurant à chaque
page lorsqu’il s’agit d’esquisser le destin tragique de la jeune
victime.
Et quel plaisir de plonger dans le New York des années 1840,
bouillonnant et contrasté, que l’écrivain nous rend avec une aisance et
un réalisme épatant! Sa plume nous promène du fameux City Hall, déjà en
activité, au terrible quartier de Five Points, celui des bordels et des
gangs, en passant par la rue Nassau, celle de la pension de famille où
travaille Mary, celle aussi des journaux et gazettes qui prospèrent et
se multiplient, friandes jusqu’à l’indigestion de faits divers et de
rumeurs, traversant enfin le fleuve Hudson en ferry pour se retrouver à
Hoboken, alors bucolique et vaste parc verdoyant avec auberges et
fausse grotte romantique où familles, sportifs et couples se donnent
rendez-vous les fins de semaines et soirées. Hoboken où, dans un
buisson touffu, une jeune femme est certainement morte étranglée un
jour caniculaire de juillet 1841.
iSABELLE FALCONNIER, L'Agenda
Le
25 juillet 1841, Mary Rogers, qui porte le patronyme de son père
adoptif, vingt et un ans, est assassinée à New York dans de bien
ténébreuses circonstances: «Jamais le crime ne fut élucidé.»
Peu après les faits, Edgar Poe publia en feuilleton une
nouvelle, «Le Mystère de Marie Roget»1. Il y «transposait la scène
à Paris et francisait les noms des protagonistes:
Son intention avouée, et d'une rare audace, était de résoudre ainsi,
non plus le problème fabriqué d'un crime fictif, comme dans la Rue
Morgue, mais l'authentique énigme d'un vrai crime.»
Sur ses traces, Étienne Barilier, non moins audacieux, essaie à
son tour de résoudre cette énigme, parce que ce que dit Edgar
Poe de l'affaire ne le convainc pas.
Comme il est difficile d'avoir des certitudes, le livre, basé sur des
conjectures, se présente sous la forme d'un roman, dont les sources
figurent en fin de volume.
Ce qui est singulier dans cette histoire est que la victime a été
conçue hors mariage, dans un milieu puritain, et que «l’on fit passer
[sa] grand-mère pour [sa] mère»…
Sa vraie mère est morte à trente ans, en 1830: Il est possible
qu'on l'ait éloignée de sa fille dès la naissance de celle-ci et
que cette dernière ait été en mal d'affection.
Trois ans après le décès de son mari, en 1837, Phoebe Rogers quitte
Lyme, cité du Connecticut, pour s'installer, avec Mary, à New York, où
vit une de ses soeurs.
À l'époque, New York est une ville dangereuse, a fortiori pour la belle
jeune fille qu'est devenue Mary qui commence d'y travailler comme
cigarière chez Anderson:
«Étrange travail pour une jeune fille, et la seule de son sexe derrière le vaste comptoir en U, que de présenter des cigares à des messieurs…»
Quoi qu'il en soit, elle ne passe pas inaperçue de la gent masculine si
bien que la presse locale fait des portraits d'elle, qui insistent sur
sa beauté et son «dark smile».
Mary disparaît une première fois le 4 octobre 1838. Les journaux s'en
font l'écho. Mais, peu après, elle réapparaît, sans que personne ne
sache où elle est allée.
Mary ne revient qu'un temps chez Anderson. Un de ses demi-frères,
fortune faite, acquiert une pension de famille où elle travaillera «à
toutes tâches ménagères».
Les pensionnaires seront les premiers soupçonnés du meurtre de Mary,
dont le corps a été découvert par des promeneurs, alors qu'il dérivait
sur l'Hudson River.
La scène de crime est découverte un peu plus tard, par hasard, par des
jeunes gens. Les vêtements de Mary sont retrouvés dans un fourré situé
un mile en amont.
Étienne Barilier fait l'examen critique des thèses retenues, dans
l'ordre chronologique, et des présomptions de culpabilité, sans qu'il
soit possible de trancher.
In fine, il est convaincu qu'Edgar Poe n'a pas tout dit dans sa
nouvelle et qu'ayant fréquenté lui-même la boutique Anderson, il
connaissait «de visu» le meurtrier.
Mais il ne pouvait fournir ni son nom ni son adresse ni même sa
taille ou sa couleur de cheveux. Il s'en voulait surtout de ne pas
avoir prévenu Mary du danger...
1 - C'est la première des Nouvelles grotesques et sérieuses, que traduisit Charles Baudelaire.
Blog de fFRANCIS RICHARD
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Ce
nouveau roman est assez particulier, avec une forte connotation
«policière». Il se fonde sur une histoire vraie, un meurtre mystérieux
survenu à New York en 1841, celui de la jeune Mary Rogers, surnommée
«La Belle Cigarière». Ce meurtre est resté inexpliqué et Edgar Poe
s’est fait fort, dans sa nouvelle intitulée « Le Mystère de Marie Roget
» (traduite en français par Charles Baudelaire), de le résoudre (en
déplaçant la scène à Paris, dans une sorte d’histoire-miroir qui
reprend exactement les données du drame new-yorkais).
Malgré quelques intuitions intéressantes, Poe n’a pas trouvé la
solution, tout en clamant qu’il avait tout compris. Mais à vrai dire,
l’affaire n’a jamais été résolue par personne, malgré de nombreuses
tentatives. Cette tragédie reste d’ailleurs présente dans la mémoire
new-yorkaise, et le dernier livre qui lui ait été consacré date de 2006.
L’auteur a entrepris de raconter ce drame, en partant de la donnée, ou
de la fabulation suivante : Poe, en réalité, n’a pas échoué, mais
il a gardé le silence sur la vérité qu’il savait. L’auteur se risque
alors à proposer, pour cette affaire, une solution possible, voire
probable, à laquelle pourtant personne n’a pensé avant lui… Tout le
roman est là pour faire émerger peu à peu cette solution, montrer à
quel point elle est plausible, expliquer pourquoi Poe l’aurait sue mais
gardée pour lui…
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