SILVIA HÄRRI

JOURNAL DE L'OUBLI

2020. 208 pages. Prix: CHF 30.00
ISBN 978-2-88241-411-3


Biographie

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La perte des mots mise en mots

Journal de l’oubli. Une vie peut basculer insidieusement.
D’abord l’auteur à succès Ludmilla Salomon peine à finir ce livre dû à son éditeur, puis c’est un mot écrit pour un autre, puis trois petits points qui remplacent, dans son journal, le terme qui se dérobe. En plongeant dans le carnet laissé en évidence comme une invitation, sa petite-fille découvre la détérioration de la mémoire de aïeule, et fera tout pour la raviver un peu, en l’emmenant sur cette île de Noirmoutier tant aimée.
Dans ce roman, Silvia Härri évoque avec délicatesse le drame de l’alzheimer, le déni, le secret, le détresse des proches. Mais c’est surtout dans le journal de la vieille dame, distillé au fil des cent premières pages, que la Genevoise trouve une manière poignant pour exprimer l’inéluctable perte des mots. Entre souvenirs et allusions à un quotidien de plus en plus flou, dans une syntaxe vacillante où persiste la poésie., Ludmilla écrira jusqu’à l’oubli d’elle-même.

CAROLINE RIEDER, 24 Heures et Tribune de Genève, 3 octobre 2020

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Valérie Hauert: Bonjour, Anne-Laure Gannac.
Anne-Laure Gannac: Bonjour, Valérie.
Valérie Hauert: Un roman qui vient de paraître. Il est signé de la Genevoise Silvia Härri. C’est votre chronique culturelle et le titre de ce roman, Journal de l’oubli, c’est quoi alors, un «journal intime»?
Anne-Laure Gannac: Alors, au tout début oui. C’est le journal intime de Ludmilla, plutôt Laurence, ou les deux puisque l’une est le pseudo de l’autre, une femme-écrivain à succès depuis quarante ans. Elle vit avec sa petite-fille adorée, Gaëlle, la vingtaine, dont le goût de l’écriture et de la lecture se limite essentiellement à des SMS. Alors, je ne sais pas si vous, Valérie, vous vous êtes retrouvée seule dans une pièce  avec le journal intime d’une proche ou d’un proche?
Valérie Hauert: J’aurais adoré, mais non…
Anne-Laure Gannac: En tous cas, vous vous doutez qu’il est impossible de résister à la tentation et donc quand Gaëlle tombe par hasard sur le journal de Ludmilla, elle cède à son désir de, je cite, «mieux saisir ce qui se tramait dans la tête de sa grand-mère, se rapprocher de ce qu’elle ne cerne de l’extérieur et par fragments.» et donc comme Gaëlle eh bien nous devenons les lecteurs indiscrets de ce carnet dans lequel la romancière consigne tout ce qui la traverse.
Valérie Hauert: Et pourquoi ce journal est-il qualifié de journal de l’oubli?
Anne-Laure Gannac: Alors, déjà, parce qu’un journal intime est toujours l’aveu d’une lutte menée contre l’oubli, et qu’avec l’âge, souvent, les souvenirs d’enfance qu’on croyait oubliés reviennent, certains insistent comme s’ils voulaient nous en dire davantage, par exemple celui d’une petite fille, qu’elle a été Ludmilla, et qui pour échapper à l’«écossage» des petits pois détestés, se réfugiait dans un arbre pour lire et disparaître dans les mots, d’où, peut-être, sa vocation d’écrivain. Mais les mots, justement, ça s’oublie aussi, parfois, avec l’âge et avec la maladie, et donc ce trouble croissant vécu par sa grand-mère, Gaëlle va le découvrir en même temps que nous, au fil des pages du journal, ce journal que d’ailleurs la jeune femme lit alors qu’elle travaille à son mémoire, mémoire de master portant sur une méduse dite «immortelle». Et puis l’oubli c’est parfois l’autre nom qu’on donne au secret, un moment de vie intense, un amour par exemple, qu’on ne peut pas avouer, sauf à son journal…
Valérie Hauert: Évidemment. La jeune fille va donc découvrir un secret de sa grand-maman dans ces pages?
Anne-Laure Gannac: Oui! Je ne vous en dirai évidemment pas plus, sinon que ce secret va conduire les deux femmes à Noirmoutier, sur les traces du passé. Journal de l’oubli, c’est outre une très belle relation entre une femme vieillissante et sa petite-fille qui prend son envol, un roman sur la mémoire, sur le temps, mais aussi un hommage à la littérature où Virginia Woolf, Franz Kafka, Romain Gary s’invitent sans manières et où les mots sont maniés avec un évident plaisir par Silvia Härri, romancière et poète.
Valérie Hauert: Elle avait reçu le Prix du Public RTS avec son premier roman, c’était en 2017. Et puis aujourd’hui la Genevoise publie Journal de l’oubli. C’est aux éditions Bernard Campiche, et vous nous conseillez évidemment la lecture de ce bel ouvrage. Anne-Laure, merci beaucoup…

ANNE-LAURE GANNAC, La Chronique culturelle, RTS «La Première», 2 octobre 2020

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Quand la mémoire s’en va

Écrivaine à succès, Ludmilla Salomon peine à avancer dans son nouveau roman. Elle le confie à son journal intime. Sa petite-fille Gaëlle, étudiante en biologie qui écrit un mémoire sur une méduse singulière, tombe sur ce carnet et découvre des mots de plus en plus confus. La jeune femme comprend que sa grand-mère perd la mémoire et va tout faire pour la soutenir. Ensemble, elles vont rechercher certaines traces de son passé.
Révélée en 2013 par le Prix Georges-Nicole, pour les nouvelle de Loin de soi, la Genevoise Silvia Härri poursuit une œuvre subtile, où la finesse de la plume permet d’aborder des sujets graves, des drames intimes, sans tomber dans le pathos. «Journal de l’oubli» s’interroge sur la mémoire, sur le vieillissement, le perte de repères, mais décrit aussi avec tendresse les liens entre petite-fille et grand-mère. Et entre la vieille dame et Kamal, l’aide à domicile d’origine iranienne qui lit des quatrains de Rûmî. Tous se révèlent détachés, voire déracinés, comme en errance ou en quête. Et même si certains personnages (les éditeurs ou Vincent, le père de Gaëlle) paraissent un peu plus caricaturaux, on s’attache sans peine à ce roman troublant sous son apparence tout simple.

ÉRIC BULLIARD, La Gruyère, 1er octobre 2020

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«Gaëlle avait gagné la cuisine, s'était préparé un café, avait fouillé dans le tiroir à chocolats en quête d'une plaque. Elle avait aperçu la couverture bariolée de son miel amandes favori encastrée dans un carnet bleu marine, épais et gondolé, comme s'il avait trop pris l’humidité.»
Gaëlle est la petite-fille de l'écrivain Ludmilla Salomon, le pseudo de Laurence Saunier, chez qui elle vit. Ce 22 mars 2016, elle reconnaît dans ce carnet le calepin de sa grand-mère, qui n'a effectivement rien à faire dans la cuisine.
Bien qu'il s'agisse d'un écrit «strictement privé», Gaëlle ne résiste pas à la tentation de le lire, pour «mieux saisir ce qui se [trame] dans la tête de sa grand-mère, se rapprocher de ce qu'elle ne [cerne] que de l'extérieur et par fragments.»
Gaëlle est étudiante en biologie marine. Quand elle a découvert le carnet bleu, elle faisait une pause dans la rédaction poussive de son mémoire sur la turritopsis nutricula, le nom latin d’«une méduse originaire de la mer des Caraïbes.»
Ce que Gaëlle constate au fil de sa lecture, et le lecteur avec elle, c'est que Ludmilla est en train de perdre la mémoire et que ce carnet bleu pourrait tout aussi bien s'appeler Journal de l'oubli parce qu'il est le témoin de cette dégradation.
Ludmilla est plus ou moins consciente de ce qui lui arrive, mais ne l'accepte pas. À la date du 30 février 2015 (sic), après que son fils Vincent, le père de Gaëlle, lui a reproché d'avoir oublié un rendez-vous chez le notaire, elle cite Michaux:
Garde ta mauvaise mémoire. Elle a sa raison d'être sans doute.
Gaëlle ne se résigne pas et fait tout pour que sa grand-mère recouvre la mémoire. Elle aimerait tant qu'elle reste pour la postérité un écrivain qui aura compté, un écrivain qui, dans les dernières pages de son carnet, est encore capable de dire:
«Les écrivains ne perdent pas leurs mots. S'ils écrivent, c'est pour ne pas les égarer.»
Alors elle emmène Ludmilla à Noirmoutier qu'elle a «dans le sang, davantage qu'elle, qui y a passé tous les juillets de son enfance.» Peut-être, avec Kamal, l'aide à domicile iranien, parviendra-t-elle là-bas à sortir Ludmilla de son brouillard.
Silvia Härri fait naître cet espoir chez le lecteur après avoir si bien décrit la perte de mémoire progressive de Ludmilla. Gaëlle, quoi qu'il advienne, ne pourra pas avoir de regrets, parce qu'elle aura au moins fait cette tentative de déclic.
Gaëlle apparaît sous la plume de l'auteure comme courageuse et héritière spirituelle de son aïeule qui lui aura donné le goût de la lecture en lui offrant La vie devant soi d'Émile Ajar, qui ne ressemble à aucun autre des livres qu'elle a lus.
C'est le premier livre qu'elle ait aimé. Elle en lira certainement d'autres maintenant. Avant, elle trouvait que la lecture, «c’était lent, poussif, souvent fatigant» et ne l'aurait jamais avoué à sa chère grand-mère qui lisait, quand elle n'écrivait pas.


Blog
de FRANCIS RICHARD

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Ludmilla Salomon, une écrivaine en mal de mots, partage son quotidien avec Gaëlle, sa petite-fille de vingt-trois ans. Tandis que la plus jeune se débat avec un master consacré à une méduse que l’on dit «immortelle», la femme de lettres confie son trouble à son journal intime. Ce que Gaëlle y découvre, un jour qu’elle le lit à l’insu de sa grand-mère, entraînera les deux femmes à Noirmoutier, dans le sillage des souvenirs enfouis. À travers la trajectoire de ses personnages, Journal de l’oubli évoque l’errance, qu’elle soit littéraire, géographique ou mémorielle, et touche, entre autres, à la question du langage et de ses limites.


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