Le titre de ce recueil de neuf nouvelles, En attendant la neige,
n'est pas celui d'une d'entre elles, comme c'est souvent le cas. Il
provient d'une phrase tirée de la septième, «État de siège», pour
qualifier sa protagoniste: «Elle est une forêt qui attend la neige»
Dans ces nouvelles, Catherine Fuchs parle, au lecteur de
notre époque, de la vie et de la mort au quotidien, du temps qui passe
et de l'intemporel, si bien qu'il peut se reconnaître, touché qu'il est
dans son humanité.
Ainsi, dans la première nouvelle, la narratrice fait-elle ses
«Adieux» à sa tante et se pose-t-elle des questions en se
souvenant d'elle, car elle n'a pas cherché vraiment à la connaître et
comprend pourquoi cette ignorance: «Ceux qui nous sont les plus proches
dans notre enfance nous semblent immortels»
Ainsi dans la deuxième, «Eva Rohmer reçoit le Nobel» tout en fantasmant
sur les prix littéraires, Eva présente-t-elle, dans une
bibliothèque, son dernier roman, Le Cadre vide,
sur une galeriste d'art contemporain: «Elle sent que le monde qu'elle a
plus ou moins toujours connu lui échappe, qu'il change, a changé trop
vite pour elle. Comme, à tort ou à raison, elle tient à rester dans le
mouvement, elle se force, elle essaye d'y croire.»
Ainsi dans la troisième, «Canicule». Camille s'est-elle rendue à une
adresse qui n'existe pas... et rentre-t-elle chez elle où son portable
vibre. La communication est interrompue, comme le fut son contact avec
les autres: «C’était venu imperceptiblement, elle n'aurait pas pu en
mesurer le mouvement mais aujourd'hui, c'était fait, et bien fait: elle
avait passé de l'autre côté, elle n'avait plus accès à tout un réseau
de communications, tout ce qui se dit sans se dire, des sourires
entendus, un regard qui s'attarde ou qui se détourne un peu trop vite.»
Ainsi dans la quatrième, «De Profundis», la protagoniste est-elle
confrontée à un serveur vocal interactif d'une société et ne parvient
pas, après moult tentatives, à obtenir les réponses aux questions
qu'elle leur pose: «Elle pourrait s'énerver, mais elle recommence
au début, bravement, étonnamment calme, – une athlète qui rassemble ses
forces pour une compétition de haute tenue...
Ainsi dans la cinquième, «Le Semainier», le narrateur, âgé, veuf,
ancien organiste de la cathédrale, a-t-il perdu du poids et la
mémoire... Tout a changé autour de lui. Il ne s'y retrouve plus. À
cela il connaît le remède: «Il n'y a que la musique qui puisse chanter
ce qui disparaît et porter en elle l'espoir absolument fou que le
silence est habitable.»
Ainsi dans la sixième, «Sans gluten», une mère, enseignant l'histoire,
accueille-t-elle sa fille Sarah et son compagnon Enzo pour dîner et se
heurte-t-elle à leur dogmatisme, quels que soient les sujets qu'ils
abordent: «Elle s'en voulait de faire si piètre figure, de se laisser
atteindre si facilement, de ne pas être capable d'accueillir ces
soubresauts avec le détachement promis par l’âge.»
Ainsi dans la septième, «État de siège», une restauratrice de vieille
vaisselle est-elle en butte à la condamnation «des gens de sa
génération qui sont la cause de tous les maux, qu'ils n'ont pas su ou
voulu contrôler: »
«Elle est ce qui est condamné. Elle s'en fait une sombre fierté.»
Ainsi dans la huitième, «Fake News», le lecteur est-il témoin d'un
dialogue, tournant au monologue, entre un fouineur qui cherche les
infos «là où on ne voudrait pas qu'on aille» et celui qui
l'écoute sans autre: «Enfin… ce n'est pas la peine de s'énerver, les
dés sont pipés, une fois que tu le sais, tu décryptes le tout
autrement», dit ce fouineur à son interlocuteur.
Ainsi dans la neuvième, «La Promesse», un romancier suit-il les pas de Stefan Zweig, qui, dans Les Grandes Heures de l'humanité,
consacre une nouvelle à la Résurrection de Georg Friedrich Haendel: «La
joie existe, oui, elle ne fait que nous traverser, nous brûler déjà de
son absence, mais elle restera toujours notre guide le plus sûr.»
Un
léger malaise, rien de grave. d'infimes décalages qui donnent à tous
les personnages de ces nouvelles l'impression de ne plus être tout à
fait à leur place, d'avoir imperceptiblement dérivés. Une femme qui ne
se résout pas à enterrer son enfance, une restauratrice de vaisselle
ancienne, évidemment incompatible avec le lavae en machine, un
organiste sans public, une mère qui ne sait plus comment cuisiner pour
sa fille, une archiviste qui a perdu le Nord, un écrivain à qui on
reproche de ne s'intéresser qu'au passé… Marginalité assumée ou
pas, le fait est que le monde comme il va ne parle plus vraiment la
langue de ces retardataires. Restent l'humour, toujours secourable, et
la volonté d e ne pas perdre définitivement le contact, ni l'espoir.
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