«L’esprit
de la bohème agonise». Entre littérature, théâtre, poésie, chanson et
peinture, l’écrivain genevois Pierre Béguin retrace l’aventure de la
bohème artistique parisienne entre le 19e et le 20e siècle. A force de
politiquement correct et de mutations sociales, son esprit
contestataire, libertaire et potache n’existe hélas pour ainsi dire
plus.
Écho Magazine - Votre essai montre que l’esprit de bohème est une vieille affaire…
Pierre Béguin – Le mot bohème n’existait pas au temps de François
Villon, au 15e siècle, ou de Diderot, durant les Lumières, même si
certaines existences et comportements y font penser. Pour que la bohème
apparaisse, il a fallu un changement majeur.
Écho Magazine - Lequel?
Pierre Béguin - 1789. La Révolution française. Au sortir de celle-ci,
la bourgeoisie libérale voit son avènement. Avec son capitalisme et ses
nouveaux codes. Sous l’Ancien Régime, les artistes étaient pensionnés:
soit par le roi en personne, tel Louis XIV qui soutint notamment Racine
et Molière; soit par des nobles, mécènes dans l’âme ou en quête de
prestige.
Mais avec le 19e siècle, le capitalisme, la révolution industrielle et
l’exode rurale, tout change. Les artistes sont jetés en pâture à un
monde de commerçants Rejoignant les nombreux crève-la-faim qui peuplent
les villes, dont bien entendu Paris, ils doivent désormais se
débrouiller. Il faut tout inventer (il n’y a pas encore de filet
social!) afin d’espérer «vivre de son art». Cela a passé par bien des
batailles.
Écho Magazine - Quelles batailles?
Pierre Béguin - En 1830, «la bataille d’Hernani» désigne le duel verbal
et physique entre les partisans d’un théâtre classique, qui singe les
chefs-d’œuvre de Racine et Corneille (même Voltaire s’y est essayé sans
succès), et les tenants d’un nouveau théâtre, avec à leur tête Victor
Hugo et les jeunes romantiques. Ces derniers remportent l’affrontement.
Mais, très vite, un autre régime se met en place, la monarchie de
Juillet, qui ne les favorise pas. Tout repart cependant de plus belle
avec la révolution de février 1848, qui redonne une impulsion à cet
esprit bohème. Fait de contestation, d’irrévérence et d’ironie sous la
bannière de l’art, celui-ci s’oppose cycliquement aux certitudes et aux
coutumes de la bourgeoisie. La presse joue aussi un grand rôle.
Écho Magazine - La presse? Comment cela?
Pierre Béguin - La France vit alors un fort développement de la «petite
presse». Une myriade de publications ouvre ses colonnes à des écrivains
en herbe qui la prennent d’assaut. Au risque de s’y oublier, voire de
s’y compromettre. C’est en tout cas une manière de subsister. Souvent
contre la noblesse et la bourgeoisie au pouvoir. Le roman Illusions
perdues de Balzac, écrit entre 1837 et 1843, est le premier à mettre en
scène ce phénomène.
Écho Magazine - Cela crée des vocations comme cela en use…
Pierre Béguin - Oui. Tout cela se développe encore plus sous la IIIe
République. À partir du moment où le monde artistique s’apprête à
investir le haut et le bas de Montmartre dans le 18e arrondissement de
Paris.
Écho Magazine - Pourquoi la butte Montmartre?
Pierre Béguin - Pour trois raisons. Le bas de Montmartre n’est pas
soumis à l’octroi: il est libre de taxes. À l’écart du Paris citadin et
haussmannien, ce reste de bout de campagne assure le dépaysement: c’est
un grand «village» où l’on peut s’encanailler sans attirer trop de
regards même si certains coins sont malfamés. Il y a enfin une ligne
d’omnibus: liaison assurée! Dès lors, la butte voit fleurir les
cabarets – le Lapin agile, le Moulin Rouge, le Chat noir, le Mirliton,
etc. – où se mêlent poètes, chansonniers, danseuses, écrivains,
peintres et originaux de toutes sortes. Curieux et noctambules, et
bientôt le Tout-Paris, accourent. Rapidement, la planète, du moins ceux
qui ont les moyens de se rendre à Paris, devenue capitale des arts,
s’amuse à Montmartre. Dans cette histoire, un personnage (et il n’en
manque pas) comme Émile Goudeau joue une partition déterminante.
Écho Magazine - Qui est Émile Goudeau?
Pierre Béguin - Ce journaliste, poète et écrivain (1849-1936) donne
l’impulsion commerciale à la bohème. Avec Rodolphe Salis, il ouvre le
cabaret du Chat noir en 1881 – avec la fameuse affiche du Lausannois de
Paris Théophile-Alexandre Steinlen. Impresario dans l’âme, Émile
Goudeau a une idée phare: créer des «temples» pour les bourgeois dans
lesquels ils pourront se divertir.
Peu à peu, les artistes, du moins ceux qui acceptent de «se
compromettre», sortent de leur bohème misérable même si la plupart ne
deviendront pas aussi célèbres que Sarah Bernhardt. C’est le Paris de
la Belle Epoque. Avec ses cabarets, ses chansonniers comme Aristide
Bruant, ses peintres comme Picasso, Braque et la naissance du cubisme.
Cela change cependant avec la Première Guerre mondiale.
Écho Magazine - 1914-1918 fut une fracture?
Pierre Béguin - La butte s’embourgeoise. Les prix changent. Il y a trop
de touristes. Déjà… Durant l’entre-deux-guerres, les artistes migrent
donc vers Montparnasse dans le 14e arrondissement. Après Le
Bateau-Lavoir à Montmartre, les peintres se retrouvent à La Ruche des
«Montparnos», son équivalent rive gauche. On se fréquente à la Closerie
des Lilas ou au Procope. Après 1945, c’est au tour de
Saint-Germain-des-Prés. Avec sa mythologie existentialiste et ses caves
à jazz. On s’attable à la brasserie Lipp, au Café de Flore, aux Deux
Magots. Les générations d’artistes se déplacent, l’esprit bohème
demeure. Enfin, plus
ou moins…
Écho Magazine - Que sous entendez-vous?
Pierre Béguin - Dans les années 1960-1970, les bohèmes ne tirent plus
forcément le diable par la queue. Les conditions d’expression et de
production ont bien changé. Léo Ferré vit dans un château, Charles
Aznavour à Genève et Crans-Montana. Seul Georges Brassens, le dernier
des bohèmes, loge toujours dans l’impasse Florimont à Montparnasse.
Écho Magazine - Quels autres changements observe-t-on?
Pierre Béguin - En 1968, ce ne sont pas des artistes bohèmes qui mènent
la fronde contre le pouvoir gaulliste, mais de jeunes bourgeois
désireux de tout expérimenter («Il est interdit d’interdire»).
L’évolution socio-économique qui s’ensuit va insidieusement renverser
l’esprit de la bohème. A la fin des années 1990, en parallèle au
développement du politiquement correct et des années «yuppies», surgit
la figure du bourgeois-bohème.
Écho Magazine - Le «bobo»?
Pierre Béguin - Bourgeois en profondeur, bohème en apparence, cet
individu épouse la bien-pensance, qui n’a rien à voir avec cet esprit
bohème si français, pétillant, contestataire et ouvert aux rêves
esthétiques les plus fous. Peu adepte du second degré, de la blague ou
de la dérision, le «bobo» se réclame d’une bonne conscience soi-disant
progressiste. Elle s’oppose en réalité à la veine libertaire des
chansonniers d’antan. Ce dévoiement s’est récemment aggravé.
Aujourd’hui, avec la cancel culture («culture de l’effacement»), on est
aux antipodes du bohème et de son esprit potache. Un renversement
total, complètement paradoxal, des valeurs! À l’image de bien des
bouleversements actuels.
Propos receuilis par THIBAUD KAESER
Ancien professeur de français au Collège Calvin à Genève, l’écrivain
Pierre Béguin a notamment signé des romans comme Condamné au bénéfice
du doute, La Scandaleuse Madame B et Au nom du feu.
Bohème sans fard et bobo sans bosse
Un grand écart entre le XIXe et
le XXe siècle, c’est ce que propose le Genevois Pierre Béguin pour
pister une bourgeoisie tant décriée, mais qui laisse des traces.
Magnifique fresque que celle que nous propose le Genevois Pierre Béguin dans son dernier livre Du bohème au bobo.
Non seulement elle nous téléporte du XIXe au XXe siècle, mais encore
elle nous remémore des traversées historico-politiques plus ou moins
chaotiques, habitées par des mouvements sociaux et un foisonnement
littéraire et artistique aussi riche que fascinant.
C’est sans doute de la détestation du bourgeois qu’au XIXe siècle est
né le bohème, lequel a confirmé son aversion au XXe siècle, avant de se
déguiser au début du XXe sècle en bourgeois-bohème, abrégé bobo, grâce
à une alliance inédite mais néanmoins prévisible.
Aucune de ces catégories n’a de profil bien défini. Le bourgeois
n’appartient pas aux mondes cléricaux, aristocratiques, agricoles ou
encore prolétaires. En tracer les contours est une entreprise
hasardeuse au XIXe siècle comme de nos jours, tant les contrastes entre
les revenus et les mœurs sont grands. Sans égaler la haine d’Arthur
Rimbaud (1854-1890) pour ceux qu’il nomme «les assis». Le poète
français Jean Richepin (1849-1926) exprime crûment son mépris dans les
Oiseaux de passage. Selon lui, la bourgeoisie est une basse-cour repue
et satisfaite de son pré carré que les bohèmes, les poètes, les
assoiffés d’azur s’amusent à surveiller en déversant leurs fientes.
Terrain fertile
Fertilisé de la sorte le terrain du bourgeois semble propice à
l’éclosion du bohème. Il reste que son portrait est aussi difficile à
tirer que celui du bourgeois et du bohème? D’où vient-il? Souvent de la
bourgeoisie comme Gustave Flaubert (1821-1880) qui signe certaines de
ses lettres par «Bourgeoisophobus». Ce qui n’en fait pas un bohème pour
autant, vu les rentes confortables qu’il touche. Alors, qui est
vraiment le bohème, qui ne l’est pas? Honoré de Balzac (1799-1850) se
risque à une définition dans Un prince de la bohème: «La Bohème n’a
rien et vit de tout ce qu’elle a. L’espérance est sa religion, la foi
en soi-même est son code, la charité passe pour être son budget. Tous
ces jeunes gens sont plus grands que leur malheur, au-dessous de la
fortune mais au-dessus du destin.» Leur destin est avant tout parisien,
entre bistrots, cabarets et mansardes du Quartier latin, puis de
Montmartre. Paul Verlaine (1844-1896) le «poète maudit», est l’un de
leurs porte-drapeaux.
Si la première vague bohème est avant tout celle des écrivains et des
poètes, elle est rapidement rejointe par des peintres qui ratissent
large dans les styles et les écoles et, bien sûr, par des musiciens.
Giacomo Puccini (1858-1924) s’inspire des Scènes de la vie de bohème
d’Henry Murger (1822-1861) pour en faire un opéra. Plus récemment,
Charles Aznavour (1924-2018) ou encore Georges Brassens (1921-1981) ont
aussi chanté la bohème, grande inspiratrice de films également.
Gauche caviar
Que dire enfin du bobo, successeur à la fois du bourgeois et du bohème?
Là encore, on a beau régler la focale pour que l’image soit nette,
c’est en vain! On ne repérera que ses errances entre ses appartenances,
ses contradictions entre ses convictions, son appellation un brin
enfantine qui le projette dans un monde espéré meilleur. Un héritier de
la gauche caviar? Un peu. L’humoriste vaudois Nathanaël Rochat en fait
un portrait hilarant dans son sketch Les bobos, c’est chiant. Une
synthèse de tout ce que l’on peut penser du bobo.
Du bohème au bobo est un
ouvrage non seulement bien documenté, mais aussi écrit avec talent. Il
est vrai que le Genevois Pierre Béguin n’en est pas à son premier
exercice, avec une dizaine de romans à son actif. On peut même le
soupçonner d’avoir enseigné la littérature française, vu l’immensité de
ses connaissances en la matière… Quoi qu’il en soit, bravo à lui!
MARIE-JOSE BRELAZ, Vigousse
Entre histoire de l’art et
récit, cet essai retrace avec vivacité, passion et précision, cent
trente ans de bohème artiste parisienne, depuis le tumulte de la
bataille d’Hernani et son armée de romantiques chevelus et exaltés
escortant Victor Hugo à la Comédie française jusqu’à l’effervescence
des cabarets Rive Gauche et des caves enfumées de
Saint-Germain-des-Prés, où résonnent le jazz et l’existentialisme des
années d’après guerre. Si Paris fut longtemps la capitale du monde,
c’est en bonne partie à sa bohème artiste qu’elle le doit.
L’ouvrage explore les métamorphoses successives d’une marginalité qui
ne reconnaît de valeur qu’à l’Art, à la fête, à la blague, à l’ivresse,
aux amours libres, voire aux paradis artificiels. Une commune
détestation du conformisme bourgeois est le point de ralliement de ces
artistes rebelles dont les existences, à la fois misérables et
flamboyantes, pathétiques et héroïques, tumultueuses et enthousiastes,
se déroulent toutes, selon l’expression de Balzac, «en dessous de la
fortune mais au-dessus du destin». De Murger à Picasso, de Verlaine à
Brassens, de sublimes trublions inventent l’art moderne et modifient
notre perception de la liberté. Et des ruelles du Quartier latin aux
trottoirs de Montmartre, du Lapin Agile à la Closerie des Lilas, du
Bateau-lavoir à la Ruche, de destinées incroyables en anecdotes
savoureuses, c’est toute une mythologie qui prend forme dans les
existences hors du commun de ces marginaux de génie partageant leur
misère et leur talent : Baudelaire, Jarry, Modigliani, Apollinaire,
Satie, pour n’en citer que quelques-uns parmi les plus célèbres.
Un voyage dans l’univers fascinant et sulfureux d’un mouvement qui a
défié les conventions, redéfini la notion même de l’artiste, fait de
Paris une fête, et qui devrait continuer de nous inspirer en ces temps
de peur et de restrictions des libertés.
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