MARINA SALZMANN

LA TOUR D’ABANDON

Roman
2018. 176 pages. Prix: CHF 29.00
ISBN 978-2-88241-433-5


Biographie

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Au bord de l’abîme

Le premier roman de Marina Salzmann confirme et développe le charme troublant de ses nouvelles

À la première page, au retour de son voyage dans le Sud, Anna trouve une femme sur le mur de la chambre où elle se tient d’habitude pour corriger ses copies: «On aurait dit qu’elle jaillissait de la paroi, le corps arqué à la manière d’une gargouille ou d’une figure de proue.» Les visiteurs, comme Anna elle-même, s’efforcent d’ignorer cette créature muette, qui pue un peu, semble souffrir, tente parfois de s’évader de sa prison et, un jour, disparaît.
Sous des dehors anodins, légers, l’étrangeté fait volontiers irruption dans le monde de Marina Salzmann. Avant ce premier roman, l’auteure s’est fait connaître par deux recueils de nouvelles, Entre deux et Safran (Bernard Campiche, 2012 et 2015), qui présentaient déjà cet alliage subtil. Ce qui se passe dans La Tour d’abandon tient en peu de mots. Anna est en quête des traces de son frère jumeau, Pablo, qui a disparu sans un mot. Elle vit dans une ville – Genève, très reconnaissable – où elle enseigne, tout comme la romancière. Elle vit dans un immeuble décati dont les appartements s’échelonnent autour de l’axe d’un escalier en vis. Elle a pour voisine et amie Tess, une journaliste d’origine portugaise. Toutes deux traversent les saisons d’une année avec une poignée d’amis: Frost, l’écrivain, Leibniz, le peintre, et l’oncle Jean que sa femme, Vita, ne peut se résoudre à laisser mourir, Ulysse, un libraire désespéré, et quelques autres.

Le mystère de la Nativité

Une trame toute simple, aussi trompeuse que les volutes de l’escalier, que celle de cette Tour d’abandon. L’édifice lui-même est à l’abandon, et on ne sait pas trop qui s’y abandonne et à quoi. Anna, au sommeil, en tout cas, puisqu’elle souffre de narcolepsie et s’endort devant ses élèves ébahis ou dans la baignoire de la salle de bains commune, au sous-sol.
Elle vit seule, en compagnie d’un chien «à l’éthique de fer», abandonné lui aussi, qui l’a élue pour maîtresse et qu’elle a nommé Trouvé. Un tableau du Caravage hante le récit. Cette Nativité, dérobée dans une église italienne, a passé de receleur en receleur. A-t-elle été détruite ou gît-elle encore dans quelque cachette oubliée de tous? Pablo enquêtait sur le sort de cette œuvre quand il a disparu. La maffia a-t-elle éliminé ce jeune homme trop curieux? On n’en saura rien, car La Tour d’abandon est tout sauf un roman policier, même s’il y a un meurtre. Mais celui-ci sert surtout à faire entrer la violence du monde dans l’univers apparemment idyllique de la tour. Il permet aussi, habilement, d’éclairer le passé de Tess, la journaliste au bras unique, née sous X, et par lui, un pan occulté de l’histoire du Portugal.
Avec l’apparition de la femme dans le mur, une dimension fantastique imprègne le récit d’emblée. Mais il ne s’attarde pas sur cette figure, on ne saura pas d’où elle vient ni où elle va, de quoi est faite sa souffrance. Sous ses pieds, qu’on ne voit qu’en s’allongeant sur le sol, une rose des vents tatouée forme le mot SONGE. Une atmosphère onirique règne sur tout le récit. Il est parsemé de rêves, de contes, de détails incongrus, de digressions qui font son charme. Les contes ne sont pas roses, les rêves, souvent des cauchemars, et les lettres atteignent rarement leurs destinataires ou trop tard.

Viols en temps de guerre

Passe l’ombre du Joueur de flûte qui emporte les enfants vers des idéaux trompeurs. Un souvenir de vacances entre copains s’achève sur un viol qui en renvoie à d’autres, perpétrés dans des pays en guerre, aujourd’hui. Un moment de lâcheté pèse sur toute une vie, et même sur deux. Leibniz, le peintre, l’Indien, qui fixe sur la toile les rêves de ses amis, connaît aussi l’asile et les abîmes de la folie. «Le meurtre d’Holopherne», peint par Le Caravage, encore lui, a accompagné Pablo dans sa propre déraison.

Bouffons de conte de fées

Même si tous les personnages dansent au bord de l’abîme, leur danse n’est pas macabre ni pesante. Il y a une grâce dans l’écriture de Marina Salzmann, dans la façon dont les strates de son récit s’enlacent, dont la voix narrative glisse de personnage en personnage. Les policiers qui enquêtent sur la mort d’un jeune skinhead se racontent des blagues débiles. Frost est humilié par l’animateur d’une émission littéraire ridicule. Deux bouffons de conte de fées, un prince et un comte, surgissent de nulle part pour guider Anna dans sa ville italienne, pendant que les meubles pleuvent des balcons. Jean-Luc Godard – en 1987 – sur YouTube, cité page 109, donne peut-être la clé de ce livre énigmatique. Le cinéaste parle, en hésitant, de la liaison perdue entre l’histoire et le sujet: «Faut trouver une histoire, mais faut comprendre qu’est-ce que c’est qu’une… qu’avoir une place sur la Terre.»


ISABELLE RÜF,
Le Temps

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«Elle dort souvent, partout. Elle s'assoupit à tout moment et n'ose même plus conduire une voiture. Mais après tout, quand elle sera morte, il en sera fini de ce bienheureux sommeil.»
Elle, Anna, est atteinte de narcolepsie. Il n'est pas étonnant, comme le montre à maintes reprises le récit, qu'elle confonde rêve et réalité... Elle habite une tour, La Tour d'abandon, dont on ne sait si elle doit son nom au fait qu'Anna s'y abandonne au sommeil, notamment dans la baignoire collective, ou au fait que cet immeuble est en piteux état, à en juger par la spirale de son escalier:
«À la descente, frôlant du coude la courbe du mur, on parcourt des volées de marches interrompues par les paliers sur lesquels les habitants entreposent les objets les plus variés, vieux meubles ou jouets cassés, ce dont on ne sait que faire sans s'être encore tout à fait décidé pour la déchetterie.»
Anna, la prof, n'habite pas seule. Le chien Trouvé, comme son nom l'indique, vit à ses côtés, comme son ombre. Quand elle est revenue du Sud, elle a découvert une femme torturée et nue, sur le mur de son salon:
«La femme sur le mur est un peu plus petite qu'elle mais lui ressemble. Chevilles épaisses, qui contrastent avec ses poignets fins. Ventre musclé et jambes un peu courtes. Seins minuscules. Sa tête est renversée sur le côté.»
Dans la même tour, habite son amie de longue date, la journaliste Tess (Teresa Esposito), la contrefaite de naissance: elle «a une malformation du bras droit», elle est «gauchère, en quelque sorte.» Avec laquelle elle converse quand elles se retrouvent toutes deux dans le corridor pour fumer:
«Les appartements de l'immeuble dans lequel vivent Anna et Tess sont distribués tels les pétales d'une fleur compliquée autour d'un axe constitué d'air: le centre de la vrille de l'escalier. Il est probable qu'ensuite, à l'intérieur des appartements, chaque habitant tourne autour d'un axe en quelque sorte secondaire, organisant ses gestes et parcours comme le fait Anna autour de la femme sur le mur, ou Tess à son bureau entre une pile de journaux et une tasse vide.»
Anna est allée dans le Sud pour tenter de savoir si la mort, il y a un an, de son frère Pablo était accidentelle ou non: il enquêtait sur un tableau volé en 1969, la «Nativité» avec Saint François et Saint Laurent du Caravage»... La compagne de Pablo, Antonella, sait seulement qu’«il envoyait régulièrement ses travaux à un ami qu'il avait en Suisse. Un nom allemand ou anglais…»
Au fil du récit, les passés de Tess et d'Anna resurgissent. Ils expliquent bien des choses sur ce qu'elles sont devenues l'une et l'autre et sur les liens qui les unissent. Mais le lecteur doit attendre la fin du livre pour que les dernières zones d'ombre se dissipent et que les mots de l'auteur terminent de se mêler au temps pour «y tisser un peu de mémoire»:
«C’est ainsi qu'hier vient dans aujourd'hui, que la fin s'éloigne dans le passé.»

Blog
de
FRANCIS RICHARD

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Ce roman raconte une année de la vie de deux amies, Anna et Tess. Toutes deux habitent dans la même tour d’appartements, vétuste et traversée de courants d’air. Anna qui souffre de narcolepsie et vit un peu entre rêve et réalité, voit émerger un jour une étrange créature sur le mur de son salon, une figure mouvante de femme qui paraît souffrir intensément sans que l’on en connaisse la raison. Sous ces yeux désespérés qui semblent ne pas la voir, Anna revient sur des éléments douloureux de son passé. La mort de son frère est-elle vraiment accidentelle? Était-il sur le point de retrouver une célèbre toile du Caravage, volée des années auparavant? Où sont passés les documents qu’il avait réunis lors de son enquête?


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