MARINA SALZMANN

LA TOUR D’ABANDON

Roman
2018. 176 pages. Prix: CHF 29.00
ISBN 978-2-88241-433-5


Biographie

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À son retour de voyage, Anna découvre sur le mur de sa chambre, une femme dont le buste jaillit de la paroi comme une figure de proue. Parfois cette créature semble s’en détacher, gémit un peu, puis retourne à son silence. Un jour, celle-ci disparaît. Une inquiétante étrangeté nimbait déjà les deux recueils de nouvelles de Marina Salzmann. Dans ce premier roman, elle imprègne tout le livre. Où a disparu Pablo, le jumeau d’Anna, dont elle recherche les traces en Italie? Il enquêtait sur une Nativité du Caravage, dérobée, cachée, détruite peut-être. La mafia l’aurait-elle trouvé trop curieux? Cette toile volée renvoie à d’autres œuvres du peintre qui obsédaient Pablo, en particulier à un sanglant Judith et Holopherne. D’où sortent les personnages de pantomime qui guident Anna dans la ville du Sud? Des secrets longuement dissimulés refont surface, des souvenirs de jeunesse partagés et enfouis. D’autres figures d’égarées traversent le livre: l’ombre de la folie plane, mais elle ne saurait empêcher le réconfort de l’amitié. Un peintre apprivoise sur la toile les rêves des autres. Un chien perdu, qu’elles nomment Trouvé, s’attache à Anna et à sa voisine, Tess, la Portugaise au destin tragique. Dans «La Tour d’abandon» où elles habitent, les chambres se répartissent autour d’un escalier en colimaçon qui semble descendre sans fin. Une atmosphère de conte de fées, poétique et légère, masque l’abîme sur lequel dansent les personnages.

ISABELLE RÜF,
Le Phare, Centre Culturel Suisse de Paris, No 30, septembre-décembre 2018

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Un maelström d’histoires

Marina Salzmann sème des récits à tous vents dans La Tour d’abandon. Un roman hors des sentiers battus qui séduit par son inventivité et sa grâce poétique

Un jour, à son retour du Sud, Anna découvre une femme nue sur son mur: une sail­lie de pierre au «corps arqué à la manière d’une gargouille ou d’une figure de proue», qui sem­ble tordue de douleur. La jeune femme fait semblant de ne pas la voir, tout comme ses visiteurs. Se délassant dans la baignoire commune de son immeu­ble, elle se remémore son voyage dans une ville italienne sur les traces de son jumeau Pablo, disparu alors qu’il enquêtait sur La Nativité, le tableau volé du Caravage. Elle est amie avec sa voisine Tess, journaliste d’origine portugaise née sous X, qui n’a plus qu’un bras; Joseph Frost, écrivain et ancien compagnon de Tess, regrettera toute sa vie un moment de lâcheté et détient peut-être des informations sur la disparition de Pablo… Voilà, pour commencer. Mais résumer La Tour d’abandon ne fait pas vrai­­ment sens. Car Marina Salz­mann fait fi de la dramaturgie romanesque conventionnelle pour imaginer avec une grande liberté un livre gigogne où la fantaisie est reine, un dispositif à générer les histoires et les rêves.

Univers parallèles

À partir d’un pivot central, La Tour d’abandon disperse les histoires aux quatre vents, multiplie les récits qui pollinisent le réel d’une étrangeté onirique. Sa structure narrative fait écho à l’escalier en spirale de l’immeuble où vivent Anna et Tess, qui distribue autour de son axe des paliers accueillant divers objets, toute une vie se déroulant sur la volée des marches. Enfin, la femme sur le mur d’Anna renvoie la même image: sous ses pieds, Tess découvre une rose des vents, points cardinaux du récit qui, avec l’ajout d’un G, formeront le mot SONGE…
Le ton est donné. Disséminant de curieux indices, Marina Salzmann égare son lecteur dans un labyrinthe où les récits s’emboîtent avec une merveilleuse poésie. Après deux recueils de nouvelles, Entre deux et Safran (Bernard Campiche Éditeur 2012 et 2015), qui jouaient déjà avec le rêve et l’étrange, l’auteure genevoise confirme ainsi dans ce premier roman sa veine singulière.
La Tour d’abandon se déroule donc sur quatre saisons à partir de ces quatre premiers personnages, axe du récit autour duquel évoluent d’autres figures plus ou moins fugaces. Il y a l’oncle Jean, qui voudrait partir mais que sa femme Vita ne laisse pas mourir; Leibniz, peintre indien qui dessine les rêves, interné dans un asile psychiatrique – on pense à Vol au-dessus d’un nid de coucou. Il y a aussi un comte et un prince tout droit sortis d’une fable, qui guident une Anna narcoleptique dans les ruelles de cette ville du Sud où des meubles chutent des fenêtres; une lignée de femmes nommées Antonella, un librai­re, un jeune skinhead, Marta la caissière en deuil de son frère, ou encore Roza, traumatisée dans sa chair, qui mènera Tess dans les décombres d’une ville où des «armées en loques s’écra­sent les unes contre les autres».

Clés des rêves

Enfin, s’il y a un meurtre et une disparition, si l’on y croise la mafia, La Tour d’abandon n’a rien d’un polar et les pistes esquissées par l’auteure demeurent des signes flottants. Anna reçoit par exemple d’étranges missives, d’où émergent des lettres en majuscules qui formeront un mot, en écho à une photo reçue de Jean post-mortem. Et quelles sont ces clés qu’on découvre en songe, qui ouvrent des portes secrètes? La réalité semble toujours perméable à d’autres dimensions, à des univers parallèles – ceux, immenses, de nos possibilités non réalisées, ou ceux de la femme sur le mur et de Pablo disparu, «coincés entre deux mondes». Indices, rêves et histoires dessinent alors les contours d’un mystère dont on ne saura jamais le fin mot.

Une place sur la Terre

Dans ce roman inclassable, Marina Salzmann retranscrit une interview de Jean-Luc Godard en 1987, à propos de Soigne ta droite: «Mais j’ai pas bien trouvé l’histoire, donc j’ai perdu le sujet aussi», le sujet étant «une place sur la Terre», confie-t-il. Tel pourrait aussi être celui de La Tour d’abandon, texte mosaïque ancré dans un réel vacillant, qui se cherche dans une infinité d’histoires et embrasse l’intime et le cosmique. «La nuit est passée, elle a glissé comme un grand cargo qu’on a vu par-dessous, flottant jusqu’à l’autre bord du ciel», lit-on. Plus loin, les heures glissent sur la Terre «comme des vapeurs au-dessus des territoires partout hérissés de clôtures, de murs et de tours, au-dessus du centre de tri et des miradors des pays paisibles». Car la violence du monde n’est pas niée ici, au contraire. Elle fait irruption sous différentes formes – viols, guerre, meurtres, folie – sans que l’écriture de Marina Salzmann n’en perde pour autant sa grâce.

Jardin enchanté

L’autre sujet central du livre, c’est justement l’écriture, qui a lieu dans l’éternel présent de la lecture: «Le mot retrouvé est une magie, celle de l’instant vainqueur contre le temps.» Si l’auteure égrène ses récits de vie et de mort, reflets des ombres et lumières des tableaux du Caravage, c’est justement «pour rendre visible le temps». La poésie est antidote au malheur, engagée dans une lutte joyeuse contre la mort et la finitude. La force des images et des rêves, leur liberté, ont ici valeur de ­programme.
Le roman s’achève ainsi par une fête dans un jardin enchanté, où l’on se raconte des histoires. Ce sont les arbres «qui nous ont appris à parler», font semblant de croire les protagonistes – les consonnes sont nées de leurs craquements, les voyelles empruntent aux fleurs. L’axe autour duquel tourne le monde ne serait-il pas cette capacité à fabriquer des histoires, à se nourrir de contes pour fuir, peut-être, une réalité trop brutale? Apparemment gratuites, les digressions narratives de La Tour d’abandon nous immergent, ravis et consentants, dans un état d’attente et d’émerveillement. Un état de poésie.


ANNE PITTELOUD,
Le Courrier, 21 juin 2018

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Après deux recueils de nouvelles, Entre deux paru en 2013 et Safran en 2015, Marina Salzmann publie La Tour d’abandon, un roman dont la narration s’organise autour de deux personnages centraux, Anna et Tess, et dont la structure fait écho à l’architecture singulière de l’immeuble où les deux femmes habitent; les appartements sont répartis autour d’un axe central, la cage d’un escalier en spirale; des gens montent et descendent ses marches, disparaissent derrière des portes, des rumeurs résonnent, et parfois des messages, rédigés par des inconnus, planent jusqu’à des destinataires qui semblent désignés par le hasard des courants d’air. Apparitions fantastiques, enquête policière inaboutie, rencontres émouvantes, fragments d’investigations journalistiques, contes, rêves, lettres, réflexions philosophiques, le roman associe des éléments relevant de plusieurs genres littéraires, dans un tournoiement au sein duquel le lecteur doit se laisser emporter, acceptant de suivre un mouvement similaire à celui adopté le plus souvent par Anna:
«Elle préfère errer au gré des indications floues du comte, dans l’idée que rien ne se produit par hasard et que ce qui se présente comme un détour de plus dissimule un dessein secret. Le charme de la ville l’encourage d’ailleurs à poursuivre cette expérience de désorientation. À n’être plus qu’un simple curseur sur la ligne du temps, on voit se modifier la notion d’espace. Pour elle, les quartiers de la ville flottent, ils se juxtaposent en une géographie réinventée et mouvante.»
Le mode de narration élaboré par Marina Salzmann incite à réfléchir à la structure et au sens de l’univers, à se demander s’il existe plusieurs mondes possibles, dont la plupart nous échappent, mais dont certains signes nous parviennent malgré tout, grâce à la porosité des frontières qui les séparent.
Dans la logique de l’idée d’une démultiplication de mondes parallèles, plusieurs récits sont enchâssés, tandis que, telles les deux faces d’une médaille, ou tels l’objet tangible et son reflet ou son ombre, de nombreux personnages du roman possèdent un double, auquel ils sont reliés par un destin ou une quête comparable. «Enfants perdus, enfants trouvés, ces mots désignent la même chose», affirme la voix narrative. Ces mots pointent un fait similaire mais au prix d’un renversement du point de vue; tout dépend sur quel versant on se trouve, de quel côté on regarde. Le tour d’abandon (au masculin), dont l’usage était courant du Moyen Âge au XIXe siècle, et n’a pas disparu de nos jours, était un tourniquet où les mères pouvaient déposer leur enfant: d’un côté, elles l’abandonnent, de l’autre côté elles le remettent à une institution religieuse ou médicale. En choisissant pour titre La Tour d’abandon, un terme ambigu qui crée un double fictionnel de ce dispositif ayant effectivement existé, Marina Salzmann suggère que des concepts apparemment opposés – le bien et le mal, la réalité et la fiction – sont en fait indissolublement liés.
Le roman est divisé en cinq parties, intitulées «Première saison», «Deuxième saison», «Troisième saison», «Quatrième saison» et «Épilogue», ce qui fait penser d’une part aux séries télévisées, dont l’une des caractéristiques est la mise en place d’intrigues parallèles, d’autre part au mouvement cyclique des saisons. Ce roman met en question notre perception d’un temps linéaire, et, contrairement à la plupart des séries télévisées, il brise les schémas narratifs classiques d’une intrigue principale, et éventuellement de plusieurs intrigues secondaires, où la situation initiale se complexifie avant de se résoudre, généralement en obéissant à des lois de causalité.
Avec le personnage de l’écrivain Joseph Frost, qui écrit un roman sur la mafia en utilisant les documents rédigés par le frère d’Anna, le thème de l’intertextualité est abordé: «Nous ne faisons jamais que réutiliser les matériaux de nos prédécesseurs, dit Frost, nous pratiquons tous l’imitation, le plus souvent sans le savoir.» Imiter ne signifie pas fabriquer une copie, mais reproduire les traits caractéristiques d’un objet. «La Tour d’abandon» imite les codes de plusieurs genres littéraires connus, qu’il juxtapose de façon inédite. Ainsi il ne cesse de perturber nos horizons d’attente, de rompre des pactes des lecture implicites. Au tout début du roman, une mystérieuse figure de femme, statue ou présence vivante, on ne sait, apparaît sur le mur du salon d’Anna, et on pourrait être déçu quand on assiste à sa subite et inexplicable disparition, mais on ne l’est pas, car une autre piste interprétative nous est suggérée:
 «La torsion de son corps n’avait rien de naturel, bien sûr, cela s’est déjà vu, dans les représentations des suppliciés. La torsion ? Peut-être plutôt un nœud? Pour nouer un temps à un autre temps, ou une matière à une autre matière.» «Il n’y avait presque rien, sans doute. Pas même une présence. Juste le réel indifférent et la possibilité de la douleur. Et entre eux, un espace vibrant, l’interstice où s’improvisent les contes.»
La figure tourmentée de cette femme ainsi que la manière incertaine dont elle est rattachée à la paroi évoquent une sculpture baroque. Cette statue questionne les limites de toute représentation, interroge les frontières de l’imaginaire. Le mur dont elle semble émerger est décrit comme «le lieu de passage où s’enchevêtrent les trames hybrides des virtualités». Par sa souffrance, dont Anna perçoit les signes, la statue donne à voir la difficulté d’exister dans un «entre deux». Mais cet interstice est ce qui rend les récits possibles, voire nécessaires.
D’où vient ce qu’on invente? Faut-il qu’il y ait forcément un lien logique entre les péripéties d’une histoire? La femme sur le mur disparaît le jour où Anna reçoit une lettre contenant une photographie de renard, et «rien a priori ne relie ces deux épisodes». Le dénouement du roman n’obéit donc pas à une causalité mais à une coïncidence.
Au fond, quel en est le sujet, se demande-t-on par moments, et cela d’autant plus qu’un chapitre est consacré à la transcription d’un entretien où Jean-Luc Godard, interrogé sur l’un de ses films, répond:
Mais j’ai pas bien trouvé l’histoire, donc j’ai perdu le sujet aussi. Y a des moments, les films qu’on fait sont difficiles justement parce qu’on a… on a perdu cette liaison entre l’histoire et le sujet qui est une histoire en soi on peut dire.
Parmi les nombreuses possibilités d’interprétation qu’offre La Tour d’abandon, je dirais que ce roman propose avant tout une réflexion sur la structure du temps et de l’espace. Anna, en tous les cas, peut-être grâce à la narcolepsie dont elle est atteinte, peut exister simultanément en plusieurs lieux:
«L’Anna transparente du rêve dans le rêve se lève comme une somnambule, quittant l’Anna endormie du bar, qui a laissé la véritable Anna dans la baignoire d’une autre ville.»
C’est l’un des pouvoirs de la littérature que de nous faire vivre dans plusieurs corps et en plusieurs endroits simultanément. Le roman de Marina Salzmann nous procure l’occasion et le plaisir de l’expérimenter.

CLAUDINE GAETZI,
Vice Versa Littérature


Marina Salzmann

Marina Salzmann est née à Vevey. Elle a grandi dans le canton de Vaud, à Nyon, puis au Tessin. Après avoir voyagé sur terre et en mer et travaillé dans divers métiers, elle s'est installé à Genève, où elle a fait des études de lettres. Elle pratique l’écriture (fiction, autofiction, poésie contemporaine) et collabore avec des musicien-ne-s, artistes, poètes sonores. En 2008, elle cofonde la revue coaltar. Son recueil de nouvelles Entre deux et le premier livre qu'elle publie. En 2013, il lui vaut le prix Terra Nova.


CLAUDINE GAETZI,
Vice Versa Littérature

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Les quatre saisons de Marina Salzmann

Le frère d’Anna est sur les traces du Caravage. Plus précisément sur la piste d’une «Nativité», un tableau volé en 1969. Un coup de la mafia? Un jour, Pablo disparaît. Un prétendu accident.« Il n’est rien resté, ni de la voiture brûlée, ni de l’ordinateur ni de son corps.» Anne arpente cette ville du sud écrasée de soleil où son frère a vécu. Une chape de silence recouvre le mystère de cette disparition.
En Suisse, Anna partage son appartement avec Tess, la journaliste à l’enfance volée et Trouvé, le chien qui la suit comme son ombre. Des hommes et des femmes traversent son existence: des histoires dans l’histoire. Il y a notamment celle de Roza de Lybie ou de Syrie qui raconte l’horreur absolue de son enfermement dans une pièce de la caserne et des sévices qu’elle a subis. La nausée s’empare du lecteur avant que les larmes ne montent à ses yeux.
Tess la supplie de partir avec elle, en emmenant son fils. Elle refuse. «Je fais partie de ce qui reste en vie pour ne pas oublier à quel point la mort gigantesque nous entoure.»
L’auteur, qui enseigne et vit à Genève, déplace les pions sur l’échiquier de son histoire avec la technique éprouvée d’une romancière au long cours. Et pourtant, «La Tour d’abandon» est sa première œuvre romanesque. Et puis, il y a cette stupéfiante beauté de la langue. C’est comme si elle tenait ouvert un sac de toile et qu’elle jetait dans son récit de grandes brassées d’images poétiques. «Porté par le vent, le murmure de la forêt dépliait sa main protectrice aux longs doigts de nuées.» Plus loin: «Le regard de l’oncle Jean m’enveloppait comme une poudre d’or.» ou encore «La convulsive beauté de l’automne.»
Couplé à une écriture belle et lumineuse, le texte est d’une bouleversante intensité. Quelques mots suffisent à cadrer un lieu, à soutirer le suc de son atmosphère. Les descriptions sont superbes, légères. Qui contrastent avec la dureté de la narration des faits dramatiques. C’est une écriture féminine, sensible et finement ciselée. «La Tour d’abandon» est une pièce d’orfèvre. Un roman-fleur qu’il convient d’effeuiller avec délicatesse.
Marina Salzmann a publié deux recueils de nouvelles chez Bernard Campiche Éditeur, respectivement en 2012 et 2015. Le premier, Entre deux, remporte la bourse Anton Jaeger et le Prix Terra Nova de la Fondation Schiller.


ÉLIANE JUNOD,
L'Omnibus, No 624, vendredi 20 juillet 2018

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Au bord de l’abîme

Le premier roman de Marina Salzmann confirme et développe le charme troublant de ses nouvelles

À la première page, au retour de son voyage dans le Sud, Anna trouve une femme sur le mur de la chambre où elle se tient d’habitude pour corriger ses copies: «On aurait dit qu’elle jaillissait de la paroi, le corps arqué à la manière d’une gargouille ou d’une figure de proue.» Les visiteurs, comme Anna elle-même, s’efforcent d’ignorer cette créature muette, qui pue un peu, semble souffrir, tente parfois de s’évader de sa prison et, un jour, disparaît.
Sous des dehors anodins, légers, l’étrangeté fait volontiers irruption dans le monde de Marina Salzmann. Avant ce premier roman, l’auteure s’est fait connaître par deux recueils de nouvelles, Entre deux et Safran (Bernard Campiche, 2012 et 2015), qui présentaient déjà cet alliage subtil. Ce qui se passe dans La Tour d’abandon tient en peu de mots. Anna est en quête des traces de son frère jumeau, Pablo, qui a disparu sans un mot. Elle vit dans une ville – Genève, très reconnaissable – où elle enseigne, tout comme la romancière. Elle vit dans un immeuble décati dont les appartements s’échelonnent autour de l’axe d’un escalier en vis. Elle a pour voisine et amie Tess, une journaliste d’origine portugaise. Toutes deux traversent les saisons d’une année avec une poignée d’amis: Frost, l’écrivain, Leibniz, le peintre, et l’oncle Jean que sa femme, Vita, ne peut se résoudre à laisser mourir, Ulysse, un libraire désespéré, et quelques autres.

Le mystère de la Nativité

Une trame toute simple, aussi trompeuse que les volutes de l’escalier, que celle de cette Tour d’abandon. L’édifice lui-même est à l’abandon, et on ne sait pas trop qui s’y abandonne et à quoi. Anna, au sommeil, en tout cas, puisqu’elle souffre de narcolepsie et s’endort devant ses élèves ébahis ou dans la baignoire de la salle de bains commune, au sous-sol.
Elle vit seule, en compagnie d’un chien «à l’éthique de fer», abandonné lui aussi, qui l’a élue pour maîtresse et qu’elle a nommé Trouvé. Un tableau du Caravage hante le récit. Cette Nativité, dérobée dans une église italienne, a passé de receleur en receleur. A-t-elle été détruite ou gît-elle encore dans quelque cachette oubliée de tous? Pablo enquêtait sur le sort de cette œuvre quand il a disparu. La maffia a-t-elle éliminé ce jeune homme trop curieux? On n’en saura rien, car La Tour d’abandon est tout sauf un roman policier, même s’il y a un meurtre. Mais celui-ci sert surtout à faire entrer la violence du monde dans l’univers apparemment idyllique de la tour. Il permet aussi, habilement, d’éclairer le passé de Tess, la journaliste au bras unique, née sous X, et par lui, un pan occulté de l’histoire du Portugal.
Avec l’apparition de la femme dans le mur, une dimension fantastique imprègne le récit d’emblée. Mais il ne s’attarde pas sur cette figure, on ne saura pas d’où elle vient ni où elle va, de quoi est faite sa souffrance. Sous ses pieds, qu’on ne voit qu’en s’allongeant sur le sol, une rose des vents tatouée forme le mot SONGE. Une atmosphère onirique règne sur tout le récit. Il est parsemé de rêves, de contes, de détails incongrus, de digressions qui font son charme. Les contes ne sont pas roses, les rêves, souvent des cauchemars, et les lettres atteignent rarement leurs destinataires ou trop tard.

Viols en temps de guerre

Passe l’ombre du Joueur de flûte qui emporte les enfants vers des idéaux trompeurs. Un souvenir de vacances entre copains s’achève sur un viol qui en renvoie à d’autres, perpétrés dans des pays en guerre, aujourd’hui. Un moment de lâcheté pèse sur toute une vie, et même sur deux. Leibniz, le peintre, l’Indien, qui fixe sur la toile les rêves de ses amis, connaît aussi l’asile et les abîmes de la folie. «Le meurtre d’Holopherne», peint par Le Caravage, encore lui, a accompagné Pablo dans sa propre déraison.

Bouffons de conte de fées

Même si tous les personnages dansent au bord de l’abîme, leur danse n’est pas macabre ni pesante. Il y a une grâce dans l’écriture de Marina Salzmann, dans la façon dont les strates de son récit s’enlacent, dont la voix narrative glisse de personnage en personnage. Les policiers qui enquêtent sur la mort d’un jeune skinhead se racontent des blagues débiles. Frost est humilié par l’animateur d’une émission littéraire ridicule. Deux bouffons de conte de fées, un prince et un comte, surgissent de nulle part pour guider Anna dans sa ville italienne, pendant que les meubles pleuvent des balcons. Jean-Luc Godard – en 1987 – sur YouTube, cité page 109, donne peut-être la clé de ce livre énigmatique. Le cinéaste parle, en hésitant, de la liaison perdue entre l’histoire et le sujet: «Faut trouver une histoire, mais faut comprendre qu’est-ce que c’est qu’une… qu’avoir une place sur la Terre.»


ISABELLE RÜF,
Le Temps, 8 juin 2018

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«Elle dort souvent, partout. Elle s'assoupit à tout moment et n'ose même plus conduire une voiture. Mais après tout, quand elle sera morte, il en sera fini de ce bienheureux sommeil.»
Elle, Anna, est atteinte de narcolepsie. Il n'est pas étonnant, comme le montre à maintes reprises le récit, qu'elle confonde rêve et réalité... Elle habite une tour, La Tour d'abandon, dont on ne sait si elle doit son nom au fait qu'Anna s'y abandonne au sommeil, notamment dans la baignoire collective, ou au fait que cet immeuble est en piteux état, à en juger par la spirale de son escalier:
«À la descente, frôlant du coude la courbe du mur, on parcourt des volées de marches interrompues par les paliers sur lesquels les habitants entreposent les objets les plus variés, vieux meubles ou jouets cassés, ce dont on ne sait que faire sans s'être encore tout à fait décidé pour la déchetterie.»
Anna, la prof, n'habite pas seule. Le chien Trouvé, comme son nom l'indique, vit à ses côtés, comme son ombre. Quand elle est revenue du Sud, elle a découvert une femme torturée et nue, sur le mur de son salon:
«La femme sur le mur est un peu plus petite qu'elle mais lui ressemble. Chevilles épaisses, qui contrastent avec ses poignets fins. Ventre musclé et jambes un peu courtes. Seins minuscules. Sa tête est renversée sur le côté.»
Dans la même tour, habite son amie de longue date, la journaliste Tess (Teresa Esposito), la contrefaite de naissance: elle «a une malformation du bras droit», elle est «gauchère, en quelque sorte.» Avec laquelle elle converse quand elles se retrouvent toutes deux dans le corridor pour fumer:
«Les appartements de l'immeuble dans lequel vivent Anna et Tess sont distribués tels les pétales d'une fleur compliquée autour d'un axe constitué d'air: le centre de la vrille de l'escalier. Il est probable qu'ensuite, à l'intérieur des appartements, chaque habitant tourne autour d'un axe en quelque sorte secondaire, organisant ses gestes et parcours comme le fait Anna autour de la femme sur le mur, ou Tess à son bureau entre une pile de journaux et une tasse vide.»
Anna est allée dans le Sud pour tenter de savoir si la mort, il y a un an, de son frère Pablo était accidentelle ou non: il enquêtait sur un tableau volé en 1969, la «Nativité» avec Saint François et Saint Laurent du Caravage»... La compagne de Pablo, Antonella, sait seulement qu’«il envoyait régulièrement ses travaux à un ami qu'il avait en Suisse. Un nom allemand ou anglais…»
Au fil du récit, les passés de Tess et d'Anna resurgissent. Ils expliquent bien des choses sur ce qu'elles sont devenues l'une et l'autre et sur les liens qui les unissent. Mais le lecteur doit attendre la fin du livre pour que les dernières zones d'ombre se dissipent et que les mots de l'auteur terminent de se mêler au temps pour «y tisser un peu de mémoire»:
«C’est ainsi qu'hier vient dans aujourd'hui, que la fin s'éloigne dans le passé.»

Blog
de
FRANCIS RICHARD

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Ce roman raconte une année de la vie de deux amies, Anna et Tess. Toutes deux habitent dans la même tour d’appartements, vétuste et traversée de courants d’air. Anna qui souffre de narcolepsie et vit un peu entre rêve et réalité, voit émerger un jour une étrange créature sur le mur de son salon, une figure mouvante de femme qui paraît souffrir intensément sans que l’on en connaisse la raison. Sous ces yeux désespérés qui semblent ne pas la voir, Anna revient sur des éléments douloureux de son passé. La mort de son frère est-elle vraiment accidentelle? Était-il sur le point de retrouver une célèbre toile du Caravage, volée des années auparavant? Où sont passés les documents qu’il avait réunis lors de son enquête?


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