NICOLAS VERDAN

LE MUR GREC

Roman
2015. 256 pages. Prix: CHF 32.–
ISBN 978-2-88241-397-0

Prix Adam de l’Académie Romande 2016


Biographie

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Quelques kilomètres entre la Grèce et la Turquie, une brèche où les réfugiés peuvent encore se glisser. Plus pour longtemps, bientôt «le mur grec» devrait empêcher le passage des malheureux. Qui emportera ce marché très convoité?
En attendant le mur, les troupes internationales de la Frontex patrouillent, les passeurs encaissent, les trafics douteux prospèrent.  Ainsi, l’Éros, bordel minable où échouent les escort girls de l’Est que la crise a chassées des villes. Non loin de là, une tête coupée, toute seul au bord du fleuve, inquiète la police. Agent Evangelos suit l’affaire  que d’autres préféreraient étouffer.
Nicolas Verdan connaît la Grèce de l’intérieur, il y a vécu, parle la langue. L’intrigue policière lui est prétexte à parler de la vie quotidienne devenue si difficile, du pays qui, en 2010, subit déjà la pression de Bruxelles. C’est aussi un hommage à Athènes, son odeur – «un mélange d’essnce d’eucalyptus, de pain frais, de fumée de cigarettes et de gaz d’échappement» –, ses bars, son clientélisme, ses magouilles.
Au soir de sa carrière, Agent Evangelos est fatigué. Il se souvient de l’Occupation, de la guerre civile, de la dictature. Mais aussi du passé lointain d’une Grèce mythique, mère de l’Europe. Il voudra être un grand-père paisible, mais comment faire, dans le présent chaotique? Journaliste, Nicolas Verdan maîtrise le contexte social et politique, mais il sait aussi faire sentir le souffle du fleuve , la poésie des confins, la sauvagerie d’une dans de bacchantes.

ISABELLE RÜF
, Le Phare

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La tête sans corps trouvée non loin d’un bordel en zone militaire à quelques encablures de la frontière turque pose problème. Elle embarrasse la hiérarchie. Ce n’est pas un clandestin et cette mort est suspecte. Cette tête promet d’empoisonner le dossier des frontières aussi est-il demandé, à l’agent de renseignements Evangelos, d’étouffer l’affaire. Mais le bonhomme a la dent dure; il ne va pas lâcher le morceau. Cette histoire, ça lui prend la tête. (un jeu de mots douteux en la circonstance).
Lancé sur les traces de l’assassin, il parcourt la capitale grecque, harassé de fatigue. Même la naissance de sa petite-fille ne le détournera pas de la mission donc il s’est investi. L’auteur a un GPS dans la tête. Sous les roues de la voiture de son héros, il enfile les rues d’Athènes avec une stupéfiante connaissance des lieux. Bien que né à Vevey, Nicolas Verdan a la Grèce comme seconde patrie où il a enquêté pendant plus de deux ans.
C’est dans le dédale de l’histoire et en fréquentant des personnages pas très recommandables que l’on apprend qu’un mur de barbelés va être érigé sur les bords de l’Evros, le fleuve qui sépare la Grèce de la Turquie, afin de stopper net le flux des migrants. Le milliardaire Barbaros, le potentat peu reluisant, a fait ses offres au gouvernement où il est connu comme le loup blanc. Mais voilà qu’un type, moitié Allemand, moitié Grec, propose la construction du mur à un prix nettement inférieur.
Le lecteur se balade dans une zone militaire interlope où un triste quatuor d’officiers organise des orgies dans un hangar baptisé Éros. Droguées, les filles de l’Est sont à la merci des garde-frontières. Lorsque le scandale éclate et s’affiche à la une des journaux, l’affaire de la tête sans corps tombe vraiment mal.
Les thèmes majeurs évoqués dans Le Mur grec? La crise économique qui saigne la Grèce, la misère qui suinte des quartiers populaires et en parallèle, l’insolente richesse de quelques nantis. Mais il est surtout question de stopper la houle des migrants: plus de 76 nationalités ont été répertoriées. Et puis il y a en arrière-plan, le trafic de femmes.
L’équation est quasi impossible à résoudre. D’un côté, la Grèce qui plonge dans le marasme – près de chez lui Evangelos a vu des vieux qui fouillent les poubelles – et de l’autre, les migrants qui déferlent dans le région de l’Evros comme un raz de marée. Une réponse au second paramètre de l’équation? La construction du mur!
Nicolas Verdan, qui est l’auteur de Le Patient du docteur Hirschfeld, a écrit un récit vertigineux, haletant, brûlant d’actualité et riche d’images percutantes.

ÉLIANE JUNOD
, L’Omnibus

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La Grèce, sa crise et ses barbelés

C’est un trou béant dans le dispositif «Schengen-Dublin». Ces «12,5 kilomètres de champs cultivés» forment la seule frontière terrestre entre la Grèce et la Turquie, délimitée ensuite par le fleuve Evros. Pour tenter de freiner l’arrivée de migrants, la Grèce y a construit un mur de barbelés, en 2012. Il constitue la toile de fond de l’excellent dernier roman du Vaudois Nicolas Verdan, fin connaisseur de la Grèce, sa seconde patrie. Fruit de deux ans de recherches et de rencontres sur place, Le Mur grec a des allures de roman policier, voire de thriller politique. Membre du Service national des renseignements, Agent Evangelos se voit confronté à une sombre histoire: on a retrouvé une tête humaine, non loin de la frontière gréco-turque et d’une sordide maison de passe.
Nous sommes fin 2010: son enquête fouille les tréfonds peu reluisants de la prostitution, des corruptions et trafics divers alors que des manifestations éclatent à Athènes. Et qu’Agent Evangelos devient pour la première fois grand-père. Une lumière dans la grisaille d’impuissance mélancolique où il se démène, épuisé de ne pas comprendre «comment la Grèce en est arrivée là».
Après Le Patient du docteur Hirschfeld (prix Schiller 2012 et prix du Roman des Romands 2013), ce cinquième roman de Nicolas Verdan mêle avec une assurance épatante la fiction et la difficile réalité d’un pays en crise. Il ne néglige jamais l’intrigue au détriment du document fouillé sur la Grèce contemporaine. Dans l’épilogue, son héros prend la parole pour souligner que «notre existence n’est que fiction». L’auteur, lui, rappelle avec force que pour rendre compte de la réalité, rien ne vaut la fiction et la littérature.

ÉRIC BUILLIARD
, La Gruyère

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Né en 1971 à Vevey, Nicolas Verdan partage ses origines entre le Canton de Vaud où il réside et la Grèce où il voyage souvent. Journaliste et écrivain, il vient de publier un nouveau roman dont le thème s’inscrit fort à propos dans l’actualité du moment. Le Mur grec se déroule en effet sur fond de crise financière et d’immigration clandestine incontrôlée. Déjà dans son premier roman Le Rendez-vous de Thessalonique paru il y a dix ans, Nicolas Verdan rendait compte de ce flux de migrants, ombres silencieuses et insaissables, avançant inexorablement vers l’eldorado européen fantasmé.
L’auteur place son récit sur les rives du fleuve Evros qui trace la frontière entre la Turquie et la Grèce. Ces douze kilomètres et demi constituent l’un des principaux points d’entrée des clandestins dans l’Espace Schengen. Nuit après nuit, des centaines de migrants franchissent le fleuve sans que la police grecque ou les patrouilles européennes de Frontex {Agence européenne pour la gestion de la coopération opérationnelle aux frontières extérieures (Frontex)} ne parviennent (ni ne cherchent) à les contenir.
Dans ce morne décor, le policier Agent Evangelos se voit chargé par ses supérieurs de mener une discrète enquête après la découverte d’une mystérieuse tête humaine sur les bords du fleuve. Sa mission est cependant claire, il s’agit de ne pas faire de vagues, et surtout de ne pas nuire aux intérêts supérieurs du pays qui tente de soutirer de Bruxelles d’importantes subventions pour ériger un mur de barbelés censés interrompre le flux des migrants.
Sans illusion quant aux enjeux financiers et aux compromissions politiques, Evangelos sait qu’il ne fera pas triompher la justice, mais il se battra au moins pour établir la vérité. Son enquête le mettra aux prises avec une prostituée russe, un lieutenant de police intègre, des officiers européens dépravés et un improbable homme d’affaires venu proposé aux autorités grecques son mur de barbelés. Accusé d’espionnage industrielau profit de l’Allemagne, ce dernier voudra s’enfuir et terminera sa cavale en cherchant à traverser l’Evros, non pas pour gagner sa rive grecque, comme des milliers de migrants, mais en tentant de trouver refuge en Turquie.
Cette inversion finale du sens de franchissement de la frontière n’est pas le moindre paradoxe du roman. A contrario des clichés habituels sur la Grèce, Nicolas Verdan montre un pays meurtri par l’incurie de ses dirigeants et les exigences aberrantes de la troïka mais qui refuse d’abdiquer sa dignité malgré la pauvreté qui s’insinue partout. Certes, il y a ce pays vendu à l’encan où même les cure-dents sont chinois, une société à genoux avec «{…} les femmes enceintes en chambre commune, les infirmières non payées, les jeunes internes des hôpitaux publics sous-payés inquiets de voir baisser le stock disponible  d’antidouleurs, les héros de la résistance contre les nazis qui mendient des restes de poulet dans l’arrière-cour des tavernes, les serveurs de café désœuvrés, les professeurs qui ne peuvent pas payer le chauffage, les mères au foyer qui ont atteint la limite de leur carte de crédit, {…} les maîtresses d’école qui sont priées de nettoyer elles-mêmes les toilettes de l’établissement {…}», mais cela n’empêche pas Evangelos de conserver sa lucidité et une forme d’espoir trempé dans les vicissitudes de l’histoire grecque. «Assis à ma talbe, je pense aussi à mon métier d’agent du renseignement à la solde de ministres interchangeables, à ce régime démocratique où se suivent et se ressemblent des familles politiques terrorisées, sur la défensive. Je pense à tout cela et je ne trouve aucune explication plausible en dehors du mouvement incessant qui m’entraîne et me conduit à l’instant présent dans la rue Phaiirou, triste, chaotique, mais belle aussi, droite dans sa pauvreté, digne dans sa crasse, ce parcours nocturne qui me ramène à cette ville où je renais ce soir.»
On sent que Nicolas Verdan aime ce pays qu’il connaît bien. C’est donc sans concession qu’il dénonce l’hypocrisie de l’Union européenne, particulièrement de l’Allemagne qui exige toujours plus de sacrifices de la Grèce mais continue à lui vendre sous-marins et torpilles. Son roman est aussi l’occasion pour le lecteur de rencontrer un peuple persévérant qui  résiste pour ne pas laisser la crise – qu’elle soit financière, politique ou migratoire – s’installer définitivement dans les esprits.

VINCENT HORT
, La Nation

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«— La vérité, tu t'étais engagé à chercher la vérité.
— Je veux bien, mais à quoi tout cela nous mène-t-il, Agent Evangelos ?
— À comprendre, lieutenant.
— À comprendre quoi?
— À comprendre comment.
— Comment quoi, Agent Evangelos?
— Comment la Grèce en est arrivée là.»

«Là», c'est au pied du mur, dans une situation de crise inextricable qui pousse le chef des renseignements grecs à maquiller un crime pour justifier la création d'un mur de barbelés sur les 12,5 petits kilomètres de frontière qui séparent la Grèce de la Turquie, et plus largement l'Europe du reste du monde.
«Là», la migration a augmenté de 345 % depuis un an. Il est urgent de colmater la brèche. Ce mur permettra de capter des subventions de Bruxelles et, en sous-main, de continuer d'engraisser un armateur local qui, en retour, finance les partis politiques et arrose la population miséreuse.
«Là», c'est donc aux portes mêmes de l'espace Schengen et c'est le 22 décembre 2010 au petit matin. Une tête sans corps vient d'être retrouvée. Cela arrangerait les autorités qu'il s'agisse de celle d'un migrant. Mais, de toute évidence, ce n'est pas le cas.

Evangelos est mandaté pour classer rapidement l'affaire. C'est un homme désenchanté. La soixantaine, il a vécu toutes les contradictions du pays. Terre d'accueil pour ses parents qui ont dû fuir la Turquie en 1922, pays pillé par les nazis, retourné par la dictature des Colonels dans les années 70, puis rayonnant à nouveau avant de chuter encore une fois. Evangelos observe aujourd'hui les jeunes qui se révoltent à cause de la crise et pense aux anarchistes du même âge qu'il a dû combattre lors de son service militaire alors qu'il aurait pu être dans leurs rangs. Il pense aussi à cet autre assassinat qu'il a dû étouffer quelques années plus tôt. Et voilà que ça recommence.
À travers un paysage coulé dans le béton et la misère, son voyage d'Athènes jusqu'en Thrace l'incite à dresser un état des lieux. Les souvenirs, les réflexions lui arrivent par pans successifs, de plus en plus précis et intrigants. Ils nous permettent de prendre la mesure de la situation politique et économique de la Grèce comme de sa position ambiguë face à l'Europe.

L'intrigue policière offre ainsi un tour d'horizon vertigineux sur les influences tentaculaires et contradictoires qui se cristallisent dans cette zone – celles du gouvernement grec de l'époque, du Pasok, des Pomaks, de l'armateur prodigue, de l'armée, de l'Allemagne, de l'ex RDA, de Bruxelles, Varsovie... C'est également une plongée dans un quotidien d'une rare dureté où les êtres humains ne sont plus que des bêtes à l'image bien sûr des migrants que l'on dénombre à la frontière avant de les lâcher dans un pays où ils finiront traqués et miséreux, mais aussi à l'image des clients et des prostituées de l'Éros, le bordel situé sur la frontière, et où a été retrouvée cette tête sans corps.
«Là», c'est ce que l'Europe fait de pire. Evangelos découvre que les gardes frontières de l'espace Schengen – des miliaires ressortissants de tous les pays membres – droguent, violent et tabassent des jeunes filles venues tenter leur chance depuis la Russie. En toute impunité. Et c'est dans ce no man's land livré à la barbarie qu'un meurtre a été prémédité et qu'une tête sans corps a donc été découverte.

Bien sûr, ce polar entre en résonance avec notre actualité immédiate et nous livre des clés de compréhension sur la manière dont l'Europe gère ses frontières. Mais c'est surtout un roman noir d'une rare densité métaphysique.
À travers le parcours d'Evangelos ainsi que celui des deux victimes expiatoires qu'il va retrouver (Polina, la prostituée russe droguée à mort qui a coupé la fameuse tête et Nikolaus Strom, le jeune et idéaliste entrepreneur germano-grec qui aurait dû mourir à la place du garde-frontière), l'auteur met en scène la puissance du système face aux volontés individuelles. Et il le fait en retranscrivant avec brio la tension qui les oppresse. Ses phrases amples, heurtées par des répétitions entêtantes, retardent le moment de lucidité où tout bascule, où le destin se scelle.

«Non, Polina était si effrayée qu'elle n'a pas osé appeler au secours. Au début elle a crié, mais derrière les miroirs, dans les autres chambres, ça criait aussi et personne ne s'étonne d'entendre des cris, et même des coups de ceinture comme elle en a reçu, vu aussi qu'elle avait elle-même entendu comme des coups de fouet, plus tôt, quand elle est arrivée au Lacoba, vu que tout ça, dans cet hôtel où l'on entend tout et que tout peut arriver, elle n'avait pas le choix.»

Pour échapper à ce système, ces trois personnages fuient brouillent les pistes. À bord de voitures, d'avions, de bateaux, à pieds, à moto, ils circulent dans une géographie post-industrielle décrite avec précision, celle d'une Grèce en ruine. Ces déplacements créent une urgence, ramasse la tension. Le récit est en perpétuel mouvement et la lecture s'effectue en apnée.
Comme les migrants en arrière-plan, les personnages cherchent une porte de sortie. Dans le même temps, Evangelos ne reconnaît plus le pays de son enfance, Strom aimerait être enfin considéré comme un Grec à part entière et Polina ne voit son salut que hors de chez elle. Tous trois vivent une forme d'exil. Et dans le flot de l'action, le roman livre une manière inédite d'appréhender les notions de frontière ou d'appartenance.

«Là», une terre qui a perdu son identité, un pays qui n'a plus ni dieu ni maître.

«La nuit est claire, elle est froide des étoiles qui n'indiquent aucune direction.»

Evangelos incarne les réflexions de l'auteur sur ce monde consumé par la corruption. Son désenchantement lui donne un surplomb sur les événements, une forme de fatalisme. Il n'est pas là pour juger, mais comprendre, colporter la vérité – à ce titre, son patronyme est providentiel. Il sait que «Nous sommes faits de ruptures (...). Vouloir les réconcilier, c'est se défaire, accepter de devenir autre.»

Les noms des lieux, leurs résonances grecques projettent sa quête dans une dimension mythologique. On décolle de la réalité géo-stratégique et l'on erre, aveugles, avec Evangelos le long de la frontière délimitée par un fleuve qu'il ne verra jamais, avec les migrants qui passent près de lui, fantomatiques. On sent l'odeur de la mort, sans savoir ce qu'elle nous rappelle vraiment.

La réalité ressemble à un cauchemar. La crise, «ils disent que c'est dans la tête et je crois qu'ils ont raison», dit Polina. Et la vérité? In fine, Evangelos enfourche sa moto.

«Ce soir, rue Phalirou, je me sens délivré du besoin de vérité. Je le sais désormais, notre existence n'est que fiction. Barbaros est une créature, elle est notre créature, à nous les Grecs. C'est nous qui avons fait naître ce monstre assoiffé de pouvoir et d'argent. Cet homme, qui agit dans l'ombre, sa toute puissance, invisible, c'est notre ruine, c'est la ruine de la Grèce. Mais si nous le voulons vraiment, nous avons toutefois le pouvoir de nous en débarrasser.»

Il suffit pour cela de rompre le sortilège, de briser la tradition. Et quoi de mieux, symboliquement, que la naissance d'un enfant à qui l'on donnerait un nom tout neuf, comme celle de la petite-fille d'Evangelos qui a vu le jour le matin-même du meurtre?

MARIANNE BRUN
, Vice versa littérature

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{…}

Murs de barbelés

Tout aussi troublant, Le Mur grec de Nicolas Verdan explore les lisières de l’Europe et plonge dans les eaux bouillonnantes de l’Evros, ce fleuve-frontière qui sépare la Turquie de la Grèce. Dans cette zone frontalière quadrillée par les patrouilles de l’agence européenne Frontex, une tête est retrouvée. Trop occidentale pour être celle d’un migrant. L’affaire remonte en haut lieu, et c’est l’agent Evangelos qui se voit confier l’affaire.
Comme dans tout bon polar, ce flic défie l’autorité pour mettre au jour une sombre vérité. Car cette mystérieuse décapitation est liée à un contrat pour la construction d’un mur de barbelés que les Grecs entendent ériger sur leur frontière, à grand renfort de subventions européennes. Et lorsqu’un Allemand y oppose une offre trop avantageuse pour ne pas être malhonnête, tout est entrepris pour le faire disparaître.
En amont de ce roman, l’écrivain et journaliste vaudois, déjà remarqué en 2011 pour son Patient du docteur Hirschfeld, a opéré un important travail d’investigation sur le terrain. Dans cette Grèce d’avant la Troïka, d’avant les frontières barbelées, mais déjà mise à terre par le reflux de la crise. Une connaissance du terrain qui nourrit les descriptions de ces frontières poreuses où les migrants réitèrent chaque nuit cette litanie: «file indienne, canots, passeurs, abandon, miradors, projecteurs, eau froide, noyade, gardes, chiens, peur,perte de repères, retour en arrière impossible».
De sa plume vive et très travaillée, Nicolas Verdan signe un étonnant documentaire recouvert des habits noirs du thriller politique. Sa démarche romanesque est imprégnée de réel au point que le doute finit par s’instiller: et si tout cela était vrai? La force du Mur grec réside dans cette incertitude tenace, alors que l’Europe, pour tenter de sauver la face, s’achète une conscience à une Grèce contrainte de vendre la sienne…

{…}

THIERRY RABOUD
, La Liberté

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Mi-roman policier, mi-prose poétique, Le Mur grec est avant tout un roman d’atmosphère. Catapulté, le lecteur, dans une langue travaillée, dans un pays mal connu, en plein milieu d’une crise, au beau milieu du trafic d’êtres humains, migrants ou prostitués. Sec, le narrateur, Agent Evangelos, asséché d’avoir trop vu, trop compris, trop vécu. Dans cette Grèce où les crimes restent parfois impunis, à quoi bon se lancer à la recherche de celui – ou de celle – qui tenait la hache, qui du tronc a détaché la tête? C’est un livre dense, moite, touffu. L’intrigue bien sûr est là, qui veut dénoncer les dérives d’un système basé sur la manipulation, les histoires de gros sous, l’impuissance des uns et la surpuissance des autres. Mais pour la suivre, cette intrigue, vous devrez avant tout faire confiance à Nicolas Verdan, écrivain qui jamais ne perd son horizon des yeux, quitte à perdre en route quelques lecteurs déroutés par cette marée qui les tangue dangereusement.
«On dirait une vague, elle monte, elle descend, la rue, elle monte encore, elle se soulève, elle retombe. Cette houle donne la mesure du quartier, avec ses crêtes et ses creux, ses faux plats. Une rue, qui s’avance dans la ville, deux heures après minuit, quand commence l’histoire, sur une colline habitée, une fois, dans la nuit du 21 au 22 décembre 2010, rue Irakleous, à Neos Kosmos, Athènes, Grèce.
“À quoi ressemble une tête coupée?” Agent Evangelos s’interroge.
Agent Evangelos est dans la rue, il fait face au Batman, un bar que tout condamne : la phosphorescence verte de son enseigne, son débit d’alcool bon marché, ses habitués, qui participent tous de la fin d’un monde, attachés aux chansons d’avant-hier, leur jeunesse épinglée au mur, la photo de Theodorakis, une autre vue de l’Acropole prise depuis la terrasse du Galaxy, un autre bar, au douzième étage du Hilton, les tons passés des étés grecs sur les publicités des années soixante-dix et le soleil, jaune et rond, sur les affiches d’Olympic Airways. Tous les soirs, à Athènes, la clientèle du Batman, à faire comme si de rien n’était, en dépit de ce qui vient à disparaître, de tout ce qui attend, la menace, là, derrière la vitre du bar, dans cette rue où se tient Agent Evangelos, qui ne sait plus ce qu’il doit faire, maintenant.»
Un roman comme un voyage, comme une incantation. Mêlée aux souvenirs, à l’espoir d’un futur, grâce à cette petite fille qui naît, l’humeur de l’Agent Evangelos est au cœur des débats. Et puis finement, celui qui est de l’autre côté, le possible assassin, le manipulé qui se croyait trop malin, prend toute sa place. Au beau milieu de ce cortège de malheureux, anonymes, épuisés, qui veulent entrer dans un pays ceint par l’eau, fleuve ou mer, et un mur en construction, voilà l’audace de l’auteur qui se penche sur le cas de celui qui veut faire le voyage en sens inverse. En nos temps troublés, comment ne pas se sentir concernés par ces crises bien loin d’être résolues. Le Mur grec, comme un démonstratif, comme une dénonciation, de toutes ces barricades qui poussent ça et là.
«Il vient, de ce côté du monde, une souffrance. Chaque nuit, elle s’insinue en silence dans le cours de l’Evros, avant d’épandre dans les champs, à l’aube, ses graines transparentes à la lumière de l’autre rive.
Vers midi, quand le brouillard s’est enfin dissipé, elle a atteint la limite sud d’Orestiada, là où la ville tombe en arrêt dans la plaine fluviale, à la limite exacte du passage du train tagué qui relie, au nord, la ville bulgare de Svilengrad, ignorant l’ancienne voie qui passait par Edirne, en Turquie. Agent Evangelos se trouvait devant le poste de police quand il a vu le cortège traverser la gare, avant de remonter l’avenue Vasileos Konstandinou, inexistant aux yeux accoutumés des habitants d’Orestiada. Porteurs de la rumeur de l’Evros au cours toujours invisible, charriant les humeurs du fleuve, transportant à leur corps défendant un fardeau de limon, ils avancent, les gens des hauts plateaux du Pamir, les gens des alluvions du Gange et du Brahmapoutre, les gens du Rif, suiveurs d’une seule et même piste qui, aujourd’hui, fait gondoler le plan tiré au cordeau d’Orestiada, dessiné en 1922 pour accueillir d’autres réfugiés, les Grecs d’Asie Mineure.»
Ce roman aurait pu être un reportage, tellement vrai, mais si Nicolas Verdan a opté pour la fiction, pour mettre en scène cette histoire qu’il ne connaît que trop bien, lui qui vit entre là-bas et ici, c’est clairement par amour de la langue. Cette langue qui se délie, qui s’étire en de longues phrases étoffées de virgules, ces constructions audacieuses qui interpellent. Nicolas Verdan se réinvente en artisan, et, du matériau qui lui est donné par son travail de journaliste, fait un roman innovant, parfois ardu, mais plutôt équilibré. Un auteur à suivre, en Grèce comme ailleurs.

AMANDINE GLÉVAREC
, litterature-romande.net

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Entretien avec Nicolas Verdan

Amandine Glévarec – Quels sont tes rapports intimes avec la Grèce?
Nicolas Verdan – Ma mère est née en Grèce en 1944, lors d’une des périodes les plus noires de l’histoire de ce pays. Elle a survécu à la famine et aux exactions nazies qui se produisaient dans les villages comme le sien. Son père, mon papous (= grand-père), vit toujours. Il a 95 ans. Le lien intime commence à travers ces liens familiaux forts. Au fil du temps, cette initimité dans la relation à mon pays d’origine maternelle s’est construite également à travers des rencontres avec des amis. Autant de nouvelles manières de voir et de ressentir ce pays. Mais je dirais que mon lien le plus profond, le plus tendu, le plus manifeste s’exprime dans ce bonheur sans cesse renouvelé que je ressens en séjournant à Athènes. Athènes, c’est le manque, le manque permanent. Et c’est ce besoin d’agir et de vivre pour le combler qui m’anime.

A. G. – C’est un roman policier éminemment politique. Par volonté de dénoncer, par envie de planter un décor réaliste, par goût journalistique pour l’ailleurs?
N. V. – Parce que la réalité grecque, pour le moins politique, s’est imposée au journaliste et à l’écrivain. En Grèce, le libéralisme sauvage et la corruption ne sont pas de vains mots. Je ne pouvais pas continuer d’écrire en faisant comme si de rien n’était. Je ne dénonce pas, mais je rends compte. Mais pas comme le ferait un journaliste. Ce livre est un roman. Son auteur croit beaucoup à la puissance évocatrice de la fiction. Elle rend état avec plus de force de cette violence caractéristique des relations sociales en Grèce.

A. G. – Dans quel état d’esprit est ton personnage – l’agent Evangelos – face à la crise, face à la corruption, face aux limites de son métier?
N. V. – Il est épuisé, hanté par l’histoire récente de son pays. Il ne croit plus à l’État. Il doute même des mots à employer pour qualifier cet état de crise. Mais il n’a rien perdu de sa clairvoyance. Il conserve aussi le sentiment de l’injustice. Et c’est pourquoi, à titre personnel, il cherche ce qui est juste, au-delà des règles et des lois. Il ressemble à beaucoup de Grecs que j’aime.

A. G. – Tu parles beaucoup du trafic d’êtres humains dans Le Mur grec, les migrants bien sûr, mais les prostituées aussi. Tu dénonces même certaines dérives des agents en garde de la frontière. Doit-on craindre que tout ce que tu rapportes soit vrai?
N. V. – Les histoires que je mets en scène sont inspirées par des faits réels. Je ne ne me suis pas contenté de lire des journaux et de me balader sur le Net pour dresser ce sombre portrait de la Grèce d’aujourd’hui. J’ai approché de très près le monde des trafiquants humains. J’ai rencontré des migrants, des garde-frontières. Le récit de la prostituée ne vient pas de nulle part. Il correspond, à quelques détails près, au témoignage recueilli dans un hôtel à Athènes. Le journaliste que je suis a fait un travail de terrain. Puis c’est l’écrivain qui a pris le relais. Je tiens toutefois à dire que l’affaire Frontex, dans mon roman, relève de la pure invention. Le reste, y compris l’affaire du trafic d’armes impliquant Barbaros, correspond, peu ou prou, à la réalité.

A. G. – Par ailleurs, ton écriture est résolument tournée vers une certaine forme de poésie. Les tournures sont toujours réfléchies, parfois complexes, quel travail pour arriver à ce résulat?
N. V. – Un travail de réécriture. Plusieurs relecteurs, dont une personne de famille et une lectrice professionnelle. Mais, surtout, une quête passionnante du mot juste, de l’expression qui saura traduire au plus près ces flashs d’écrivain qui me terrassent parfois. C’est une chose d’avoir la vision de son texte. Encore faut-il savoir la mettre en mots.

A. G. – Tu es journaliste, ton métier te donne droit à la parole, à l’expression. Pour quelles raisons as-tu eu envie de te tourner vers la fiction ? Quel manque, quel besoin, cette démarche créative vient-elle combler?
N. V. – La fiction fait appel à d’autres formes d’émotion. Elle est chargée d’expression poétique, que je trouve souvent plus à même de rendre compte du réel. Elle s’affranchit de la notion d’objectivité propre au journalisme d’investigation. Elle reconnaît la part de sensibilité de l’observateur et elle accorde une place à son histoire personnelle. De plus, le journalisme de terrain et d’investigation est malade. Malade du manque de temps dont il dispose. Malade du manque de moyens accordés par les médias aux reportages. Malade du fait de devoir justifier de son temps et de ce qu’il coûte à son employeur. Malade de la lourdeur hiérarchique de l’environnement dans lequel il évolue. Dès lors, l’écrivain, avec sa liberté, son imagination, sa poésie, reconquiert un terrain que le journaliste occupait sans partage : le réel.

A. G. – Question subsidiaire: tu viens d’ouvrir ta propre librairie, alors c’est comment de passer de l’autre côté?
N. V. – Je me demande encore si j’aime mieux acheter un livre ou en vendre un. Mais l’écrivain se sent très loin du libraire. C’est le passionné de livres, le collectionneur qui est ému par l’arrivée du libraire. Molly&Bloom Librairie, c’est un vieux rêve. Une manière d’enchanter ma vie professionnelle. Il y a dix ans, le journaliste que j’étais travaillait pour un quotidien. Les bureaux venaient d’être transformés en open space. L’informatique triomphante et une forme de fascisme bureaucratique avaient conduit la direction du canard au constat suivant: «Désormais, plus de bibliothèques à disposition! Vous avez tout dans votre PC.» Ce jour-là, j’ai su que j’allais me tirer. Un monde sans livre est un monde triste.

A. G. – Question subsidiaire bis: Tu as obtenu le très beau prix Schiller pour Le Patient du docteur Hirschfeld. Si un client te demandait de le guider à travers l’œuvre de Nicolas Verdan, comment le conseillerais-tu?
N. V. – Commence par son dernier livre, Le Mur grec. Il y parle de la Grèce et des migrants, comme dans son premier livre, Le Rendez-vous de Thessalonique, suivi de Chromosome 68, son roman qui s’est le moins bien vendu. Je te conseillerais volontiers Saga.Le Corbusier. C’est le plus poétique de tous. Celles et ceux qui l’ont apprécié ont moins aimé Le Patient du docteur Hirschfeld, mon premier succès. Ces deux ouvrages ont ceci de commun qu’ils relèvent d’un travail d’historien.

AMANDINE GLÉVAREC
, litterature-romande.net

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Un roman sur la tragédie grecque

Nicolas Verdan publie Le Mur grec, en lice pour le prix des lecteurs de la Ville de Lausanne

Le regard est incisif, le verbe tranchant. Tranquillement accoudé à sa table de travail – un des meubles qui forment le décor de Molly & Bloom, sa librairie récemment ouverte à Lausanne – Nicolas Verdan nous reçoit. Une rencontre tout sauf improbable avec celui qui a été rédacteur en chef adjoint du quotidien vaudois 24 Heures et responsable de la rubrique monde. À 44 ans, ce journaliste désormais indépendant, aux origines grecques par sa mère, a arpenté durant deux ans la frontière greco-turque. Accumulant des quantités de notes où il a puisé pour former la trame de son nouveau roman Le Mur grec, publié à l’occasion de cette rentrée littéraire chez l’éditeur Bernard Campiche. Un livre qui raconte le destin de Nikolaus Strom, un ressortissant allemand, mêlé malgré lui à une sombre histoire de meurtre survenu à la lisière d’un bordel. Autre protagoniste: l’agent Evangelos, chargé de l’enquête, qui découvre peu à peu les intérêts financiers et politiques autour de la construction d’un mur sur la frontière entre la Grèce et la Turquie afin de juguler le flux migratoire. Un roman sauvagement d’actualité.

Nicolas Verdan, on sent que l’écriture de votre ouvrage est empreinte d’une grande révolte, que la frontière entre le narrateur et vous-même est restée floue...
Il est vrai que j’ai dû me battre avec le texte pour sortir du style journalistique face à la catastrophe que vit actuellement la Grèce. Mais je l’ai fait, et j’insiste, en utilisant un style romancé. Je crois que la posture romanesque m’a permis de canaliser cette révolte, de restituer une réalité et une dureté relayée par les médias de manière nettement moins nuancée. Par ailleurs, je crois sincèrement que le roman permet de traduire la beauté d’un lieu.

C’est-à-dire?
Prenez les vagues migratoires qui sont en train de traverser l’Europe, ces gens qui arrivent de zones sinistrées, qui ont traversé l’apocalypse, et qui ont par exemple débarqué à la gare de Budapest. Eh bien, je suis persuadé que l’environnement immédiat qui les entoure influe sur leur comportement. Ce que je veux dire par là, c’est que seule la beauté du verbe et la poésie sont capables de retranscrire ce sentiment, de redonner sa place au lieu.

Mais vous avez bien conscience d’avoir écrit un livre hautement politique?
Bien sûr! À partir du moment où je me suis intéressé à une zone militaire interdite et que j’ai découvert la construction d’un mur controversé, le tout dans un contexte aussi sensible que celui des migrations, il était évident que la portée de mon roman ne pouvait être que politique. Néanmoins, certains lecteurs m’ont avoué que, grâce au livre, ils en ont mieux saisi les enjeux.

Votre héroïne, Christina Laziradou est-elle une métaphore de la Grèce moderne?
Oui clairement, mais elle reste un personnage assez troublant parce qu’elle incarne un rendez-vous manqué entre la Grèce et l’Allemagne, pays symbolisé par mon personnage masculin Nicolaus Strom qui est Allemand. Il existe une fascination réciproque entre la Grèce et l’Allemagne malgré une incompréhension fondamentale dont on peut voir les résultats actuellement. Les Allemands entretiennent un magnétisme mythologique vis-à-vis de la Grèce; de leur côté, les Grecs sont captivés par la technologie allemande. C’est un sentiment qui a été prédominant durant les années 1970, notamment, mais qui reste aujourd’hui guidé par une sorte d’amour contrarié. À ce propos, il semble que votre livre recèle une grande part de nostalgie… C’est vrai, mais il faut avoir à l’esprit qu’en Grèce le temps passe très vite. On peut apprécier un quartier d’Athènes, par exemple, qui l’année suivante n’existera plus. C’est un sentiment
universel, mais en Grèce, vu la brutalité des rapports sociaux, vu le mépris des politiques vis-à-vis du patrimoine urbain, il existe un rapport au temps très ambigu. Finalement, je dois avouer que l’on ne se sent pas si mal dans cette nostalgie.

DANIEL BUJARD
, La Côte

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Thriller politique en Grèce

Le Mur grec
, roman de Nicolas Verdan, est en prise avec une actualité brûlante. L'intrigue policière se déroule aux frontière d'une Grèce en pleine crise, et mêle officiers de l'agence européenne Frontex, hommes d'affaires qui se battent pour obtenir le contrat de construction d'un mur pour empêcher les migrants d'entrer dans le pays, ou encore agents d'une société d’électricité bientôt licenciés et chargés de couper le courant aux familles qui ne paient plus leur facture...
Deux romans historico-politiques vont marquer la rentrée littéraire en Suisse romande. Montbovon, du journaliste connu Christian Campiche, retrace deux réalités de la Suisse pendant la Seconde Guerre mondiale. D’abord l’internement, dans des conditions souvent indignes, de 12’000 officiers et soldats polonais qui avaient vaillamment combattu pour la France en 1940. Et la présence dans notre pays de la Banque des règlements internationaux, où représentants de pays en guerre les uns contre les autres banquetaient ensemble: soit une sorte d’Internationale de l’or!
Nicolas Verdan, lui, s’était déjà fait remarquer pour son roman Le Patient du docteur Hirschfeld, qui se situait dans les milieux homosexuels en Allemagne nazie et à Tel-Aviv. Son nouvel opus, Le Mur grec, est incontestablement une réussite. Il vaut d’abord pour ses qualités littéraires: une grande maîtrise du récit, un style tantôt nerveux et incisif, tantôt lyrique. L’auteur, lui-même grec par sa mère, démontre par ailleurs sa parfaite connaissance des réalités helléniques, notamment par son évocation des rues et quartiers d’Athènes, avec leur géographie sociale.
Tout commence par la découverte d’une tête d’homme coupée, sans corps, en Thrace orientale, tout près du fleuve Evros, qui fait frontière entre la Grèce (donc l’Union européenne) et la Turquie, et à côté d’un bordel sordide, l’Eros. Le roman se présente donc au départ comme une intrigue policière. Son aspect thriller va s’accentuer au fil de la lecture. Mais il prend rapidement une dimension politique. Qui est derrière ce crime? S’agit-il d’un règlement de comptes? Est-il lié aux officiers et soldats de diverses nationalités composant la Frontex, la force militaire qui contrôle les frontières extérieures de l’UE depuis le traité de Schengen, et qui fréquentent l’Eros ? Ou encore le meurtre est-il lié aux conflits entre affairistes qui se battent pour obtenir le contrat de la construction du mur destiné à stopper les migrants et réfugiés, en séparant la Grèce et la Turquie? Nous laisserons le lecteur découvrir la vérité.
L’enquête est menée par l’Agent Evangelos, un personnage assez banal, pourtant hanté par le souvenir honteux d’un acte de violence sur un étudiant auquel on l’a contraint, alors qu’il était jeune policier, pendant le sinistre régime des colonels. Il pourrait faire penser un peu au fameux commissaire Wallander de Henning Manckell. Mais aussi, par sa recherche obstinée de la vérité, au commissaire Brunetti de Venise, sous la plume de Donna Léon. Finalement, pourra-t-il faire connaître la vérité, ou devra-t-il, comme parfois ce dernier, diffuser une vérité officielle ? Ou encore fera-t-il justice lui-même ? Tout cela tient le lecteur en haleine.

Dans une Grèce déliquescente

Mais l’intérêt principal du roman réside dans la description sans concession d’une Grèce déliquescente. L’histoire se passe en 2010, sous le régime des partis traditionnels, donc bien avant l’accession au pouvoir de Syriza. Le mur de barbelés à la frontière turque n’est pas encore construit. Il le sera en décembre 2012. Mais surtout, c’est une Grèce en perdition, où règnent les «affaires» et la corruption jusqu’au sommet de l’État. Une Grèce en pleine crise de la dette et à l’économie très mal en point, ce qui engendre la misère et l’effondrement des prestations sociales: «les nouveaux chômeurs, les retraités qui fouillent les poubelles, les dockers du Pirée sans travail, les fonctionnaires en grève, les agents de la Société d’électricité bientôt licenciés et chargés de couper le courant aux familles qui ne paient plus leur facture», etc. De surcroît, l’auteur remonte dans l’histoire grecque : aux migrants et réfugiés qui affluent en Europe après avoir traversé la Turquie font pendant les centaines de milliers de réfugiés grecs de 1922, au terme de la guerre qui vit les troupes d’Atatürk l’emporter sur l’armée grecque follement aventurée en Anatolie. Il évoque aussi la situation des minorités turcophone musulmane et bulgare méprisées.
Ce livre pose, une fois de plus, le problème du roman historique et politique. Ou bien l’auteur s’écarte trop des faits, et l’aspect romanesque l’emporte sur le souci de vérité. Ou bien, par fidélité à la réalité qu’il décrit, il risque de faire de ses personnages des porte-paroles et de leur enlever leur épaisseur humaine. Nicolas Verdan penche un peu vers ce second terme. C’est la seule (légère) critique que nous lui ferons. Ainsi l’histoire d’amour entre l’affairiste germano-grec Nikolaus Strom et Christina paraît un peu «parachutée» dans le roman. Ce qui cependant n’enlève rien aux qualités de ce livre passionnant et en prise directe sur une actualité plus brûlante que jamais.

PIERRE JEANNERET, Gauchebdo

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Nicolas Verdan a enquêté deux ans le long du «Mur grec»
L’auteur et journaliste vaudois a basé l'intrigue de son beau polar le long de la frontière avec la Turquie, où tentent de passer les migrants depuis bien longtemps.


La naissance du Mur grec, le dernier roman de Nicolas Verdan, a commencé en 2009 déjà. Le moment où l’auteur, mi-Suisse de Chardonne par son père, mi-Grec d’Athènes par sa mère, a commencé à parcourir la seule frontière terrestre entre la Grèce et la Turquie, que dessine le fleuve Evros. «À l’époque, c’était déjà un lieu de passage de migrants. On en comptait trois cents par jour. La seule différence, c’est que ces derniers restaient dans le pays et donc l’Europe ne s’en faisait pas trop. Ils venaient simplement grossir les ghettos de clandestins dans les grandes villes du pays.» En 2009, la Grèce voyait déjà arriver les premiers représentants de la Troïka censés remettre à flot les finances du pays.
Nicolas Verdan a fureté plus de deux ans le long de cette frontière, où patrouil­laient déjà les équipes de Frontex, l’agence européenne de surveillance. Il y a découvert les travers de cette «occupation», les bordels incroyables posés au milieu des champs, où œuvrent des prostituées de l’Est souvent enlevées et forcées. Celui qui a travaillé à la rubrique Monde de 24 heures, avant d’en devenir un temps rédacteur en chef adjoint, a poursuivi ce travail de grand reporter. Mais, à l’époque, la Grèce et les migrants intéressaient moins la presse européenne. Et il a fait un récit étonnant, mélange de documentaire sur l’état du pays, de roman noir et de polar.

«C’est une de mes relectrices qui m’a convaincu d’accentuer le côté policier que le texte n’avait pas au départ»

«C’est une de mes relectrices qui m’a convaincu d’accentuer le côté policier que le texte n’avait pas au départ», explique l’auteur au Lyrique, le restaurant grec de Lausanne. Car la gestation a pris du temps. Le garçon de 44 ans a attendu avant de remélanger sa pâte, de l’affiner, de la pimenter, de la débarrasser de toute scorie inutile. L’écriture en est vive, élégante, poétique par moments parce que, malgré tout, l’amour de Nicolas Verdan pour sa seconde patrie sublime tout. Si sa mère, venue en pensionnat à Lutry à 18 ans avant de rencontrer son père, ne lui a jamais appris à la maison la langue grecque, Verdan a passé tant de vacances là-bas qu’il s’y est enraciné, qu’il a besoin d’y retourner, un besoin presque vital.
«Ce pays a tellement été mis à mal par le Pasok (ndlr: le Parti socialiste) et par la Nouvelle Démocratie (les conservateurs). C’est terrible, alors que la Grèce avait tout pour bien faire. Ses habitants sont si cultivés, presque tout le monde parlait aussi anglais et français. Aujourd’hui, avec Syriza, la classe moyenne avait trouvé un nouvel espoir. En Europe, Syriza est assimilé à la gauche, mais c’est bien le parti de la classe moyenne, la seule en Grèce à payer des impôts, puisque les ultrariches réussissent encore et toujours à y échapper.» L’amour pour le pays ne l’empêche pas d’en voir tous les travers, les trafics, la corruption, les inégalités.
Et c’est bien ce qui sert de toile de fond au roman noir de Verdan. Son héros, un inspecteur désabusé, doit enquêter sur une tête décapitée retrouvée le long de la frontière, à deux pas d’un des bordels que fréquentent les agents de Frontex. La hiérarchie n’espère pas la résolution de l’affaire, mais bien qu’elle soit étouffée afin de ne pas mettre à mal les capitaux européens censés affluer ici. Car c’est là que doit être érigé un mur de barbelés destiné à lutter contre l’afflux de migrants (oui, un des premiers). Et l’attribution du projet suscite bien des convoitises, en particulier celles d’un entrepreneur allemand qui casse les prix. Y a-t-il un lien avec le meurtre?
À peine sorti, le livre de Verdan a déjà connu un joli succès, poussant son éditeur, Bernard Campiche, à lancer une réimpression après les 3000 premiers exemplaires. Pas mal pour un livre romand. L’auteur, lui, qui travaille encore dans le journalisme et les relations publiques, vient de déménager son bureau à Lausanne, avenue William-Fraisse 4. Il en profitera pour y ouvrir trois après-midi par semaine une librairie de livres anciens, Molly & Bloom, ne vendant que des bouquins qu’il a lui-même acquis au fil du temps.

DAVID MOGINIER
, 24 Heures

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Un mur de 13,5 km a été érigé il y aura bientôt trois ans sur la seule partie de frontière terrestre entre la Grèce et la Turquie. Sinon, la frontière entre les deux pays est matérialisée par le fleuve Evros. L'histoire que raconte Nicolas Verdan, dans Le Mur grec, se passe avant la construction de ce mur, à la fin de l'année 2010 et au début de l'année 2011.
Cette même année 2010, la Grèce connaît un premier pic de crise économique dû au surendettement de l'État grec, à son fort déficit budgétaire et à son administration pléthorique. Tous éléments fauteurs de corruption, laquelle n'est ni de droite ni de gauche. Comme le disait le philosophe anglais, Lord Acton:
«Le pouvoir corrompt. Le pouvoir absolu corrompt absolument.»
Le roman de Nicolas Verdan est au fond un prétexte pour décrire ce contexte de crise, à laquelle, à l'époque, s'ajoute la volonté du gouvernement grec de dresser un mur pour contenir les flux migratoires qui ne cessent d'enfler en provenance de la Turquie. Le livre est donc doublement d’actualité...
Ce roman est aussi un roman policier. À proximité du fleuve Evros, près d'un bordel qui porte en lettres roses le nom d'Éros, une tête sans corps est retrouvée. Le prologue indique au lecteur qu'elle a été coupée à la hache lors d'une lutte confuse qui a mis aux prises une femme, qui s'avérera être une prostituée russe, et deux hommes.
L'enquête est confiée à Agent Evangelos, un policier athénien, dépêché sur place par sa hiérarchie. Il apparaît très vite que cette dernière ne lui demande pas tant d'éclaircir le crime que de faire en sorte que le financement du mur par l'Union européenne, que celle-ci refuse encore, ne soit pas compromis.
Or un des deux hommes du prologue, celui dont la tête est restée sur les épaules, est venu bousculer les intérêts financiers d'une personne, qui est de connivence avec des hommes politiques grecs de tous bords. Cette personne a fait une proposition hors de prix pour cette construction, défiant donc curieusement toute concurrence.
L'intrus de l'affaire, Nicholaus (Nikos) Strom, Allemand de mère grecque, représentant de commerce, fort de réalisations de murs précédents, en partenariat avec une société israélienne, a en effet fait une proposition pour construire le mur à la moitié du prix de la proposition officielle, que cette personne d'influence réussit tout de même à faire accepter...
Ce roman serait bien noir, et sordide, si l'auteur ne parlait pas, récit faisant, de la Grèce qu'il aime:
«Le temps va au beau. Au nord de la plaine centrale de l'Attique, cette immense brouette chargée d'éclats de marbres, le crâne chauve du Pentélique révèle sa face orientale au soleil.»
De l'amour qu'Evangelos porte à sa fille qui fait de lui un grand-père en mettant au monde une fille:
«Aussitôt parvenu à l'étage des nouveau-nés, Agent Evangelos se pose derrière un pilier, tout au fond, loin des ascenseurs. Andromède lui a envoyé un texto pour lui dire que sa mère était encore dans la chambre, avec son compagnon.»
Des amours, même mortes, de Christina et de Nikos:
«Christina buvait ses paroles et elle était surprise de s'y retrouver. Il n'y avait que Nikos qui parlait. Elle déjà, à sa manière, se taisait. Mais elle devait sourire et lui, il lisait dans son sourire à elle le seul langage qui alors comptait.»
Le gouvernement grec obtiendra-t-il que l'Europe finance le Mur, dont la manne ne sera alors pas perdue pour tout le monde?
Telle est la question à laquelle répond le livre de Nicolas Verdan, qui imagine un scénario machiavélique et vraisemblable. Ne sortent pas grandis de cette histoire les politiciens grecs, les hauts fonctionnaires du pays et, même, des gardes-frontières de la Frontex, l'Agence européenne chargée de la surveillance des frontières extérieures de l'Europe...

Blog
de FRANCIS RICHARD

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Voyage dans le labyrinthe grec avec Nicolas Verdan

Sur les pas d’Agent Evangelos, enquêteur et grand-père, lancé à la poursuite d’une tête sans corps, surgit un monde en crise aux frontières de l’Europe où le chaos se mêle à la poésie, où l’Antiquité, la dictature et le temps présent se télescopent


Quittez les écrans de télévision, lâchez les bulletins d’informations économiques, oubliez un peu les aventures d’Alexis Tsipras à Bruxelles et respirez. Respirez cette «haleine des marécages» qui monte du delta de l’Evros dans l’hiver grec et glacial, ce «fleuve-frontière» aux confins de l’Union européenne qui crache sans fin des réfugiés. Arrêtez-vous un instant, le temps de quelques histoires drôles et amères et de quelques verres entre amis au Batman; ce bar enfumé d’Athènes, où «l’air de la liberté se respire à noirs poumons»; où Agent Evangelos, héros désabusé, rêve de fêter, pour changer un peu de ses enquêtes sans cesse entravées par un pouvoir sinueux, la naissance de sa première petite-fille. Voici venir une autre Grèce, plus dense, plus surprenante, plus attachante que celle qui défile sur les écrans de télévision et sur les présentoirs de cartes postales. Voici une Grèce vue de l’intérieur, une Grèce à ressentir, à éprouver.
Comme on s’y attend dans un roman contemporain dont le titre, Le Mur grec, évoque l’actualité, ce pays est bel et bien décrit comme en proie à des crises multiples: dette, migrants, trafics en tout genre, corruption, extrémisme, fossé entre pauvreté et hyper-richesse. Là, pas de surprises. Mais ces crises s’incarnent avec force dans les histoires et les personnages que porte Nicolas Verdan.
La Grèce n’est pas ici, non plus, le simple décor d’une intrigue policière. Oui, c’est un roman noir; oui, il y a un meurtre, des mobiles, une enquête, une course poursuite, et une sorte de justice, au final, même si, au bout du compte, Némésis, déesse de la colère et de la vengeance, ne l’emporte pas tout à fait. Le livre ne sert pas non plus de prétexte à un cours de géopolitique ou à un reportage au long cours, habilement romancé. Même s’il y a de ça dans Le Mur grec. Nicolas Verdan n’est pas journaliste pour des prunes.
Crise, intrigue policière et géopolitique, oui. Mais il serait dommage de réduire Le Mur grec à ça. Ce qui séduit, ce qui fait la différence, c’est la capacité du roman à rabattre vers le lecteur l’air, la couleur du ciel, les odeurs, l’aspect et l’humeur des choses et des gens, la trouille des uns, la crânerie des autres, la noblesse de quelques-uns. «Il ne portait pas de casque et il se disait qu’Athènes avait une odeur à nulle autre pareille: un mélange d’essence d’eucalyptus, de pain frais, de fumée de cigarette et de gaz d’échappement.» Profondeur géographique et sociale. Nous voici dans le paysage, dans ces rues, le long du fleuve, dans les hôpitaux, les hôtels, les aéroports, au commissariat, en jeep, à pied le long des anciennes voies ou des autoroutes en quête d’un abri.
Profondeur historique aussi. Agent Evangelos, serviteur de l’État mais aussi de la justice, se souvient de cet étudiant qu’on lui demanda de gifler sans sourciller, en 1973, quand les colonels étaient au pouvoir; puis, sous d’autres régimes, moins totalitaires, des enquêtes à classer sur ordre. Goguenard, il écoute les ordres d’aujourd’hui. Parallèles.
Sous le fait divers sordide surgit aussi la mythologie. Bacchanales sous l’œil de Dionysos lorsque les femmes devenues folles dépècent leurs propres enfants. Bacchantes surgies d’une tragédie, descendues d’un vase grec. Métaphore.
Et puis, il y a, dans ce livre, cette manière de partager des mots, de la musique, des impressions, des savoirs, des rencontres, des amitiés, des amours aussi. Il y a une générosité dans Le Mur grec. Nicolas Verdan est là, Grec par sa mère, qui vous ouvre les portes de son monde, de ce pays que, Suisse et Grec à la fois, il aime et rejoint régulièrement. Il n’est pas loin d’ailleurs: un personnage lui ressemble un peu, ce Niklaus, dit Nikos, à la fois Allemand et Grec, un peu naïf mais courageux, dont il joue et se joue avec humour et sans prétention. Rien de définitif non plus. Pas de leçons à donner, dans Le Mur grec. Et on suit, sans le lâcher, ce récit habilement construit, moins pour l’intrigue peut-être que pour les labyrinthes qu’elle nous fait découvrir.

ÉLÉONORE SULSER
, Le Temps

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Nicolas Verdan. Le Grec de Chardonne

Nicolas Verdan a deux amours: Chardonne, dont il a arpenté les rues, les vignes et les forêts gamin, et la Grèce, où sa mère est née, avant de se retrouver dans un pensionnat à Lutry. Il est du genre fidèle: tout en surveillant la construction de son futur foyer dans le jardin de la maison de famille à Chardonne, il publie un nouveau roman, «Le Mur grec», dont l’action se passe entièrement en Grèce. À la maison, enfant, il mangeait grec, parfois, fêtait la pâque grecque. «Les mères suisses étaient différentes de la mienne. Elles trouvaient le ski naturel. J’avais parfois l’impression d’être un demi-étranger...»
Devant, autour, des vignes, puis le Léman. À la mort du grand-père, son père en a gardé le parchet et continué la vinification. Du coup, chaque année, des bouteilles étiquetées «Verdan» sortent de la cave. «Je voyais mon père en costume au gymnase de Burier la journée, où il enseignait, et enfiler un bleu de travail en arrivant à la maison. Lui et ses frères, pourtant trois intellectuels, ont gardé un lien fort avec le travail de la terre.» Adolescent à Burier justement, son père Jacques et ses deux oncles André et Jean-Paul y enseignent en même temps qu’il étudie. «Je sentais une certaine pression!»
Il leur doit un esprit «clanique» et une carrière d’immense lecteur. «J’épuisais mes parents, je lisais les livres des vacances avant les vacances!» À 18 ans, il décide de devenir journaliste et multiplie les piges dans les journaux avant d’entamer des études de sciences politiques à Lausanne. À 22 ans, il passe un an et demi en Grèce, en revient avec le manuscrit du Rendez-vous de Thessalonique, que Bernard Campiche s’empresse de publier.
Suit un parcours impeccable au quotidien 24 heures, où il commence comme rédacteur en rubrique internationale pour terminer rédacteur en chef adjoint de 2008 à 2010, et un chemin d’écrivain original et ambitieux: Chromosome 68 en 2008, Saga – Le Corbusier en 2009 et en 2012 Le Patient du docteur Hirschfeld, basé sur l’histoire d’un sexologue du IIIe Reich spécialisé dans l’homosexualité, lauréat des prix Schiller, du Public de la RTS et du Roman des Romands. Depuis 2010, il vit de sa plume et pratique différents types d’écriture, institutionnelle, publicitaire, journalistique ou récit de vie.
«J’ai adoré être journaliste. C’est un sésame fabuleux pour voyager et passer d’un univers à un autre, un jour dans le bureau d’Ariel Sharon, le lendemain avec un marchand d’abricots en Valais. Avec l’évolution du métier, j’ai parfois l’impression de marcher sur un pont qui s’écroule derrière moi.»
Son nouveau roman, «Le Mur grec», noir, acide, désespéré et pourtant tonique, a été nourri de plusieurs reportages en Grèce à la frontière avec la Turquie, lieu de trafics de toutes sortes, drogue ou êtres humains, migrants clandestins ou prostituées, protégé par un mur de barbelés de 12 kilomètres. Il imagine un inspecteur d’Athènes appelé par ses collègues du nord, qui ont retrouvé une tête coupée, non loin d’un bordel de filles de l’Est réduites en esclavage. «La fiction permet de mieux rendre certaines réalités, de faire passer des émotions intimes. J’ai ressenti une forme de libération en m’y consacrant.» Évoquer la Grèce le met en colère. «La Grèce se résumait à l’ouzo et au sirtaki pour les journalistes, jusqu’en 2011! Il y a une grande ignorance de l’histoire du pays.»
Père d’un Guillaume de 21 ans et d’un Yannis né l’an dernier, compagnon de l’écrivaine Sonia Baechler, il aime Handke, Roberto Bolaño, Claude Simon, Max Frisch, et prépare pour octobre l’ouverture d’une librairie pour bibliophiles avenue Fraisse à Lausanne. Son nom? Molly & Bloom. Il y a de la Joyce dans l’air.

ISABELLE FALCONNIER
, L’Hebdo-Payot-Libraire, Sélection le meilleur de la rentrée littéraire

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Après Le Patient du docteur Hirschfeld, le nouveau roman de Nicolas Verdan. Un roman «noir» qui nous embarque en Grèce, pays en proie à une crise économique sans précédent et où sévissent la corruption et le trafic d’êtres humains.
Le Mur grec, c’est l’histoire trouble de la construction d’une frontière de barbelés sur les bords de l’Evros, le fleuve marquant la frontière terrestre entre la Grèce et la Turquie. Ce roman est le fruit de deux ans d’investigations en Thrace orientale et à Athènes. La narration littéraire rend ici compte d’une réalité observée lors de reportages sur le terrain. Les personnages sont fictifs, mais leur profil et leur histoire s’inspirent très précisément d’authentiques rencontres de Nicolas Verdan avec des membres de l’agence européenne en charge de la lutte contre l’immigration clandestine, de la police grecque et des réseaux de prostitution en Grèce. Le mur grec est désormais construit. Il n’empêche pas les mots de passer.


Un extrait du roman:
«La jeune femme regarde Agent Evangelos qui répète en lui-même « Parce que je vous ai menti, parce que Polina ment, comme Alisa Model, comme ment la direction, comme mentent les gardes-frontières, comme mentent les migrants lors de leur interrogatoire, comme je me mens à moi-même, comme tout le monde ici en Grèce ment. »
Agent Evangelos aurait pu poursuivre l’interrogatoire. Mais une question lui est venue, sans qu’il sache trop pourquoi :
— Qu’est-ce que vous savez de la crise, Polina ?
— Quoi ?
— Oui, vous avez dit que vous aviez moins de clients en raison de la crise. Qu’est-ce que vous vouliez dire ?
— Il y a moins d’hommes qui appellent, à cause de la crise.
— Oui, je comprends, je comprends bien. Mais la crise en Grèce, vous en savez quoi ?
— Un jour, j’étais au Park Hotel et j’ai entendu des cris et des explosions, cela venait de la rue. Je suis sortie voir ce qui se passait et j’ai vu des gens partout, il y avait une manifestation et des jeunes se battaient avec la police. À la télévision, j’ai suivi les nouvelles et j’entends beaucoup de gens dire que c’est une fiction, tout ça, la crise.
— Comment ça, une fiction ?
— Ils disent ça, les Grecs, à la télévision, ils disent que la crise c’est une fiction, quelque chose qui n’existe pas, je ne sais pas moi, une invention.
— Et vous, Polina, qu’est-ce que vous en pensez ?
— Ils disent que la crise, c’est dans la tête et je crois qu’ils ont raison.»


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