YVES ROSSET

LES EXTERNALITÉS NÉGATIVES

Chronique
2017. 256 pages. Prix: CHF 33.–
ISBN 978-2-88241-419-9


Biographie

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Notre temps, comme il va

En mêlant l’intime et les échos de l’actualité, Yves Rosset signe avec Les Externalités négatives une saisissante chronique de notre «société de surabondance». Un tourbillon fascinant, entre Berlin et le pays vaudois

C’est un livre qui vibre et qui vit. Un livre plein d’interrogations, de réflexions, de doutes, qui touche juste et fort. Avec Les Externalités négatives, Yves Rosset (Vaudois installé à Berlin depuis plus de vingt-cinq ans) signe une chronique sans fard de notre époque devenue folle.
Le titre, un rien abscons, vient du monde économique. Externalité désigne «le fait que l’activité de production ou de consommation d’un agent affecte le bien-être d’un autre sans qu’aucun des deux reçoive ou paye une compensation pour cet effet». Toute une vision du monde, de notre société de surconsommation aveugle se comprend donc dans l’expression Externalités négatives.
De janvier à décembre, ces carnets d’Yves Rosset retracent l’année 2011, telle qu’il l’a vécue. Celle du printemps arabe, de Fukushima et d’Anders Breivik. Celle de la mort de Steve Jobs et de l’affaire DSK, «sur presque sept milliards d’êtres humains, cette nouvelle-là». À ces événements répond un deuil: l’écrivain se souvient de la maladie puis des derniers jours d’une tante qui lui est chère et dont il va vider le grenier.
Souvent, il s’adresse à elle, et la force du livre naît notamment de ce contrepoint poignant, de l’alternance entre les questionnements intérieurs, les échos du monde et cette douleur intime: «Puis soudain, j’avais eu peur, car avec toi, si tu partais, ce serait la voix du monde des ancêtres paternels qui disparaîtrait, monde que je voulais encore que tu me racontes, que tu m’ouvres, me transmettes…»

Bundesliga et Jaccottet

Au fil des mois, Yves Rosset observe le monde autour de lui, se désespère, sourit parfois. Il voit ses enfants grandir, débat avec des amis, déplore les «polluantes vagues easyjetiennes» déferlant sur son quartier de Berlin, se désole d’une «société de l’hyperabondance», où «la quantité d’énergie fossile produite en un million d’années par la Terre était consommée en une année». Où «notre niveau de consommation s’était multiplié par six au cours des cinquante dernières années». Un monde où prendre son temps est devenu un luxe, songe-t-il lors d’un de ses nombreux voyages en train de Berlin à Lausanne.

L’attention au quotidien

Le livre est aussi celui d’un intellectuel jamais pédant, qui évoque Gerhard Richter, Walter Benjamin, Terrence Malick, Lars von Trier et se demande ce qu’il va lire «pendant les trois mois jusqu’à la reprise du championnat» de Bundesliga. Il cite Jaccottet, Flaubert, Ramuz, Garcia Lorca, Baudelaire et s’interroge: «Mais comment puis-je dire que je suis écrivain avec seulement deux livres à quarante-six ans?» Angoisse.
Révélé par Aires de repos sur l’autoroute de l’information (prix Georges-Nicole 2001), Yves Rosset n’a peut-être pas publié beaucoup de livres, mais ces Externalités négatives le confirment en écrivain intense et original. À chaque page, on reste épaté par l’extrême attention portée au quotidien, aux images et aux informations qui l’assaillent, au temps qui passe: «Comment l’on se sent lorsque l’on voit les dos de ses livres jaunir dans la bibliothèque.»
Il y a ici une hypersensibilité qui pousse aux questionnements sans faux-fuyant, y compris quand il s’agit de pointer ses propres contradictions, ses faiblesses. Il se décrit par exemple en «réfugié bobo ayant complètement manqué le train du mouvement hipster». Plus loin, il avoue une «admiration sans limite pour les êtres qui risquent leur vie en Syrie, en Jordanie, en Libye, pour vivre plus humainement, plus démocratiquement, et malaise de moi-même qui ne fait que geindre dans la surabondance».
Ses phrases claquent et nous emportent dans un tourbillon où se mêlent articles de journaux, informations télévisées, souvenirs de lectures, visages croisés dans la rue… Des catastrophes, des drames et puis «les jours nous reprennent, leur petit trot et leurs petits soucis». Parce qu’une actualité chasse l’autre, un nouveau souci remplace un questionnement. Avec une aisance assez stupéfiante, Yves Rosset juxtapose sans transition ses observations, ses sentiments, ses impressions. Il crée ainsi un rythme, souvent effréné, enivrant, usant régulièrement de phrases adverbiales, sèches, sans tomber dans le procédé facile.

«Mille petits moments»

Cela donne des passages tournoyants: «D’un fait à l’autre, d’un sujet au suivant. Les émotions générées par les montages post-life de certains shows télévisés. Ma production qui est à des années-lumière. Tout est dans l’art de la répartition des forces. Le projet pour l’aéroport de Francfort-sur-le-Main vise 126 mouvements de vol par heure d’ici 2020. Le projet de loi sur la forêt amazonienne discuté ces jours par les parlementaires brésiliens…»
Entre Berlin et le pays vaudois qu’il peine parfois à reconnaître («Mais où, pensais-je, sont mes bons vieux Vaudois AOC ramuzroudjaccottetchessexgillesdelamuriens?») Yves Rosset nous tend un miroir saisissant. Feuilletant de vieux Spiegel, il remarque: «Se perdre dans mille petits moments qui sont autant d’aspects du grand tout.» Ailleurs, il note: «Passer d’un truc à l’autre, c’est la vie» Et cette formule simple résume ce flot qui nous arrive au visage, ce projet littéraire ample et puissant.

ÉRIC BULLIARD
, La Gruyère,  27 mai 2014

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Iout l’extérieur de soi

Yves Rosset s’interroge: est-on écrivain avec seulement trois livres à son actif? Des questions, cet auteur vaudois de 51 ans, établi à Berlin, s’en pose à chaque ligne de cette saisissante chronique du temps qui passe. Avec une puissance évocatrice hors du commun, Rosset livre un combat sans relâche à tout ce qui, d’ordinaire, laisse sans voix: le sentiment de vieillir, la maladie, la mort d’une tante. Avec une attention extraordinaire aux composants organiques, chimiques, matériels, psychologiques de ce qui forme notre décor quotidien, le narrateur détisse une trame narrative qui finit par scintiller dans sa cruelle nudité. Et pourtant, quelle douceur, quel amour pour ce bas monde où, pour la troisième fois, Rosset nous apparaît comme un grand écrivain!

NICOLAS VERDAN
, Terre & Nature, 27 avril 2017

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Un extrait du livre

Il y avait des petits pains de Rolle, saupoudrés de sucre et d’un peu de cannelle, les gâteaux ont vite disparu, le saucisson en croûte dans sa pâte épaisse comme de tresse jaune aussi. Ton juge a parlé et constaté que vous deux, dont la tâche était de jauger les êtres humains, arriviez souvent au même résultat. Il était devenu entretemps un haut fonctionnaire du canton et qu’il ait pris du temps pour venir avait impressionné mon frère. Quand tout avait été rangé, nous étions retournés vers la tombe et mon frère avait expliqué à son fils le phénomène du foisonnement de la terre, remuée, creusée, dont le volume augmente, puis qui se tassera à nouveau. La pasteure avait utilisé l’image de l’être comme un arbre, qui subit, tout comme lui, les aléas du temps et des ­saisons, qui a, tout comme lui, des racines et peut porter des fruits. J’y repense en lisant le début de la Chanson de l’oranger sec de Federico Garcia Lorca : « Bûcheron. / Viens abattre mon ombre / et délivre-moi du supplice / de me voir sans oranges. » Chères sœurs, chers frères. Je regardais les toiles d’araignée sous le plafond. Plus tard, des gens égarés viendraient à la grande salle et demanderaient si c’était là la rencontre du groupe des Weight Watchers. Des gens me souriaient, mais je ne les connaissais pas, content quand même qu’ils soient venus pour toi.


Noël, sans qui je n’aurais pas eu le courage de finir ce texte, m’avait dit qu’y domine le point d’interrogation. En effet, quelle distance y a-t-il entre Fukushima et aujourd’hui? Quels mots entre nous et celles et ceux que nous aimons et qui nous ont quittés ? Quel chemin entre l’irréversible et l’encore possible? Quel bruit fait un glacier qui fond? Quel nouvel espéranto inventer pour partager les enjeux démographiques à l’échelle planétaire? Quel miroir tendu à l’Homo sapiens par l’estimation selon laquelle il n’y aura peut-être plus de singes d’ici vingt-cinq à cinquante ans? Quelle rencontre fera de demain une journée particulière ? Et pour combien de temps la vieille dame aperçue tout à l’heure au kiosque de la Berliner Ostbahnhof a-t-elle fait provision de sensations en achetant pour 17.50 euros de magazines consacrés aux people et autres fugitives célébrités de notre petit bout de monde?

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