FRÉDÉRIC LAMOTH

LE CRISTAL DE NOS NUITS

Mémoires
2019. 136 pages. Prix: CHF 27.00
ISBN 978-2-88241-451-9


Biographie

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Des histoires qui se déroulent en Suisse pendant la Seconde Guerre mondiale

Des histoires qui se déroulent en Suisse pendant la Seconde Guerre mondiale
Frédéric Lamoth sort un recueil de nouvelles intimo-historiques fort tristes, au style élégant et à la mort comme sujet de prédilection. Aux drames minuscules se joignent les soubresauts de la grande Histoire

Nous avions aimé les précédents romans de Frédéric Lamoth, médecin et écrivain. Sa dernière publication en date est un recueil de nouvelles. Nous n’hésiterons pas à dire qu’il s’agit d’un petit chef-d’œuvre. Ces récits ont en commun le fait de tous se dérouler en Suisse pendant la Seconde Guerre mondiale. Celle-ci constitue la toile de fond de cinq histoires fort tristes, où la mort est singulièrement présente.
Ce sont des pseudo «mémoires» écrits par des locuteurs différents, hommes ou femmes. Le premier de ces récits se déroule en partie dans les salles du Montreux Palace en 1932. Frédéric Lamoth a su particulièrement bien saisir l’atmosphère feutrée de cet hôtel de luxe, qui rappelle un peu celle de La Montagne magique de Thomas Mann. La langue en est d’ailleurs élégante, et peut faire songer aussi à celle de Jacques Mercanton. La seconde histoire est un drame stupide, aboutissant à la mort d’un soldat, lors de la Mob, sur les hauts enneigés de Gondo.
Plus loin, nous voici au moment de la Landi, l’Exposition nationale suisse de Zurich en 1939. Et à Berne va se jouer une tragédie qui secouera une jeune mariée. On retrouvera aussi, à travers ces récits, le survol de la Suisse par des bombardiers américains et anglais, dont l’un va s’écraser contre les parois du Grammont, ainsi que le massacre de Saint-Gingolph en juillet 1944.
Puis l’auteur se met dans la peau du lieutenant étasunien Neil Craven, forcé à atterrir en Suisse avec son bombardier B-17. À la grande Histoire va se mêler un petit drame personnel. L’histoire suivante met en scène deux grands chefs d’orchestre allemands qui se sont compromis avec le IIIe Reich: Wilhelm Furtwängler et surtout Herbert von Karajan. L’écriture de Lamoth est au diapason – c’est le cas de le dire – de la musique.
L’ensemble de ces récits, qui appartiennent à la fois à l’Histoire qui est en train de mettre le monde à feu et à sang, et à la quiétude pourtant menacée d’une Suisse à l’abri de la grande tragédie, se joue sur une note intimiste et s’apparente à la musique de chambre. Une très belle réussite littéraire!


PIERRE JEANNERET, 
Gauchebdo,  24 octobre 2019

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Sixième œuvre de Frédéric Lamoth, Le Cristal de nos nuits a pour sous-titre «Mémoires». En tant que genre littéraire, les mémoires rendent compte d’événements auxquels l’auteur a participé ou dont il a été le témoin; les mémoires peuvent comporter une dimension autobiographique, mêler au récit historique un récit intime. Si le livre de Frédéric Lamoth est en effet tissé d’Histoire et de souvenirs personnels, il n’est pas autobiographique: à l’exception de quelques figures historiques, les personnages qu’il met en scène et qui s’expriment à la première personne sont inventés.

Le titre, oxymorique, allie la transparence et la dureté d’un minéral à une impalpable obscurité, tout en renvoyant, par inversion des termes, au dramatique pogrom de 1938 contre les Juifs. La cristallisation désigne aussi une réaction chimique, durant laquelle un corps se solidifie. Le tout dernier paragraphe évoque, à la troisième personne, la figure d’un écrivain qui semble être une sorte de double fantomatique du narrateur en je: venant «d’un autre temps», cet écrivain se trouve dans le hall d’un hôtel et il est troublé par les sons qu’il entend – la musique d’un piano désaccordé –, ou croit percevoir – des bruits de pas, du verre brisé – et «c’est là que la mémoire cristallise». Le Cristal de nos nuits se présente ainsi comme la solidification limpide des échos du passé, de ce qu’on peut en découvrir à partir des traces éparses qui subsistent.

Journaux, enquêtes, rapports, procès, l’auteur a consulté des sources historiques. Le chapitre qui ouvre le volume en rend compte très partiellement, citant quelques entrefilets parus entre 1939 et 1944 dans le Journal de Genève et la Gazette de Lausanne. Ces extraits sont fascinants et émouvants: on se préoccupe des oiseaux du lac à nourrir, on signale qu’un douanier a abattu un Savoyard «qui faisait passer de l’eau à des Israélites», on détaille le rationnement du chocolat, on cherche «un piano, même usagé» pour distraire les pensionnaires de l’Asile suisse des Vieillards, on rapporte que la fête champêtre d’une société de tir a été une réussite et que le marronnier de la Treille a déployé sa première feuille. Bref, la vie continue, même si on perçoit en sourdine le grondement de la guerre.

Plutôt que de poursuivre dans cette voie réaliste où des détails quasi anodins donnent un relief particulier au drame collectif en train de se dérouler, Frédéric Lamoth a fait le choix du romanesque; à partir de souvenirs imaginaires, il narre, en recourant à la première personne, des drames intimes, ancrés dans des paysages suisses, où les personnages, bien que vivant dans un pays neutre, n’échappent pas aux conséquences du conflit qui ravage l’Europe. Dans une suite de récits indépendants les uns des autres, il se projette dans les destins d’hommes, de femmes et d’enfants, avec une sorte de mélancolie distante qui est peut-être due au recours au passé simple et à l’imparfait. Elle est peut-être aussi causée par le constat désabusé que font les personnages quand ils se souviennent de ce qu’ils ont vécu, entre incompréhension et impuissance, et avec un détachement qui rend leurs histoires un peu irréelles. Davantage spectateurs qu’acteurs, ils assistent à des drames, face auxquels ils restent le plus souvent englués dans le silence et la résignation. Le pianiste ne proteste pas lorsque la femme qu’il avait aimée douze ans plus tôt et qui était partie avec un Allemand, dont on ne saura jamais le nom, et qui, revenue en Suisse, a accepté de l’épouser, le quitte aussitôt qu’elle apprend que l’Allemand a été libéré et veut l’emmener en Argentine. Un chef de section en poste à la frontière ne sanctionne pas les soldats qui ont stupidement provoqué la mort de l’un des leurs. À Berne, un confiseur et sa femme livrent sans état d’âme d’énormes tourtes aux «conseillers fédéraux attablés avec les diplomates du Reich» et «travers[ent] la guerre sans autre incident» que la mort brutale – il tombe dans la fosse aux ours – d’un enfant aux origines mystérieuses qui leur avait été confié par une femme qui «avait su jouer de son pouvoir de séduction pour survivre»; après ce drame, le confiseur se comporte avec son épouse «comme si rien ne s’était passé». Une mère fuit un village menacé d’être rasé par les Allemands en n’emmenant qu’un seul de ses enfants, et elle assène, des années plus tard, à celle qui avait été abandonnée: «Que voulais-tu qu’on fasse? On ne savait pas où tu étais.» Ne pas revenir sur le passé, ne pas le questionner, mais malgré tout, être hanté par ce qui s’est joué, en marge de la vie quotidienne, et qui s’est infiltré partout: ce recueil de nouvelles montre bien l’impact sournois de la guerre.

Pourtant, bien qu’il y ait eu dans notre pays des actes courageux, des mouvements de protestation et de résistance, dans le livre de Lamoth ceux-ci sont rares et ne sont pas le fait de Suisses. En 1944, des soldats américains confinés au Davos Palace font disparaître la croix gammée «qui ornait la façade du consulat». En 1945, à Zürich, le chef d’orchestre Wilhelm Furtwängler refuse d’assister à un dîner donné par un homme d’affaire et mécène proche du parti national-socialiste allemand, par solidarité avec le doyen des classes de piano, d’origine juive et adepte du mouvement dodécaphoniste jugé dégénéré par les nazis, qui avait annoncé qu’il ne s’y rendrait pas. Le musicien qui témoigne de cet épisode est sans doute le personnage le plus lucide du livre, et en cela, on a le sentiment qu’il est le porte-parole de l’auteur. Il s’interroge sur les pouvoirs de l’art: est-ce qu’il peut permettre à des êtres de s’accorder, au-delà des idéologies ? Est-ce qu’il peut prétendre à une existence déliée du contexte historique, comme un absolu qui le transcenderait? Le musicien affirme que «le passé finit toujours par nous rattraper», que la guerre, même finie depuis longtemps, laisse dans les esprits des marques indélébiles, provoque encore des ravages.
Le narrateur du dernier récit, un employé de l’Hôtel des Trois Couronnes à Vevey, esquisse une voie de réparation: il faut sauvegarder les traces des événements, conserver les documents, témoigner, faire «notre travail de mémoire». On peut regretter que Frédéric Lamoth représente surtout des personnages qui subissent les événements plus qu’ils n’y résistent. Cependant, avec lucidité et justesse, il élabore indéniablement une image de notre passé à laquelle il est important de se confronter.


CLAUDINE GAETRI, 
Viceversa littérature octobre 2019

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Nuits hantées (Frédéric Lamoth)

Après plusieurs romans, tous parus chez Bernard Campiche, Frédéric Lamoth (né en 1975 à Vevey) nous donne Le Cristal de nos nuits, un recueil de nouvelles qui tournent toutes autour du thème de la mémoire (c'est d'ailleurs le sous-titre du livre). Le titre, bien sûr, fait référence à la terrible Nuit de cristal (du 9 au 10 novembre 1938), pendant laquelle éclatèrent, en Allemagne comme en Autriche, les pogroms anti-juifs.
C'est sur cet arrière-fond guerrier que se déploient les nouvelles de Lamoth. On ne se situe pas en Allemagne, ici, ni en Autriche, mais en Suisse, pays miraculeusement épargné par la guerre. Des Allemands s'y sont réfugiés, comme des soldats américains obligés d'atterrir en urgence. Lamoth esquisse leur histoire, suggère leurs rêves, ressuscite leurs fantômes. Il y a, dans ces textes superbement écrits, un parfum entêtant de nostalgie — de mauvaise conscience aussi: alors que l'Europe entière est à feu et à sang, la vie en Suisse paraît bien paisible, et presque fade.
«Il me semble aujourd'hui encore que cette partie de ma mémoire est comme une grande maison hantée. Une pension de fantômes qui ne trouvent pas le sommeil. Ceux qui peut-être n'ont jamais existé ou qui, du moins, n'auront laissé aucune preuve de leur existence.»
De longueur variable, ces nouvelles, qui semblent reliées entre elles par le mystère du rêve ou de l'insomnie, célèbrent chacune une disparition, une mort violente (et gardée secrète), un suicide ou un exil. Elles donnent la parole à des êtres anonymes. Elles tournent autour d'un drame silencieux.
La plus aboutie est la plus longue, et la dernière, me semble-t-il, qui raconte le destin d'un trio amoureux de la musique de Schubert. L'évocation de leur complicité, faite de connivence et de pudeur, est très réussie, comme l'évocation des grands Kappelmeister Furtwängler ou Karajan. La nostalgie y est aussi présente que dans les chansons du Voyage d’hiver. Les personnages sont attachants et bien cernés. Lamoth a besoin d'espace et de longueur pour déployer tout son talent.
Une réussite, donc, que ce Cristal de nos nuits, même si le tout me semble un peu décousu, et quelquefois trop empreint de mauvaise conscience.


Blog
de JEAN-MICHEL OLIVIER

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Alors que nous sommes déjà aux portes d'octobre, en faisant un petit retour en arrière sur mes lectures depuis janvier, je me suis rendue compte que j'ai eu peu de coups de cœur: le Shimazaki du début d'année (bien sûr), le manga Les liens du sang, et L'usurpateur, un polar norvégien.
Voici mon quatrième coup de cœur, auquel je ne m'attendais pas.
Nous nous sommes avancés à découvert, comme des maquisards qui se rendaient à l'ennemi. La mort avait gagné. Résignés, nous nous sommes approchés de la crête qui ne laissait entrevoir qu'un bout de ciel gris devant nos yeux. Nous nous sommes penchés à tour de rôle pour voir le corps qui gisait au fond de la ravine.
— Mais qu'est-ce qu'on a fait? Qu'est-ce qui s'est passé, nom de Dieu?
Mangin semblait interroger la montagne qui ne rendait aucun écho.
(...)
— Alors quoi ? Faites une prière pour Kartoffeln !
Les hommes sont restés alignés sur le bord du fossé, alors que le vent faisait à nouveau entendre son souffle impatient. Pendant ce temps, j'ai écrit dans mon carnet que le soldat Kartoffeln, puisque personne ne pouvait me dire son vrai nom, avait été retrouvé mort dans le fond d'un ravin où il avait, selon toute vraisemblance, chuté accidentellement. Puis j'ai donné l'ordre du départ. (pp. 46-7)
Le recueil de Frédéric Lamoth comprend sept nouvelles (sans titre) qui se déroulent toutes en Suisse, durant la seconde guerre mondiale. Je crois avoir déjà écrit plusieurs fois sur ce blog que je ne suis pas particulièrement attirée par les textes se déroulant à cette période, mais aussi de mon étonnement pour l'intérêt qu'elle suscite encore aujourd'hui auprès des écrivains contemporains. Je crois que ma réticence est en partie due au fait que la Suisse étant restée neutre durant le conflit, les gens d'ici ne l'ont évidemment pas vécu de la même manière que dans les pays occupés. Pourtant, ce qui m'a justement plu dans les textes de Lamoth, c'est qu'ils montrent que la guerre ne s'est pas arrêtée aux frontières. Qu'elle a aussi eu un impact sur la vie des gens ici. Hommes mobilisés pour garder les frontières, soldats américains en détention à Davos, personnages en exil en Suisse, d'autres qui réapparaissent après des années d’absence, ravivant des souvenirs chez d'autres. Chaque histoire mêle habilement fiction et événement(s) historique(s), notamment dans le texte qui m'a le plus plu, celui faisant surgir les figures de deux célèbres chefs d'orchestre: Wilhelm Furtwängler et Herbert von Karajan. Et le magnifique deuxième mouvement du trio pour piano, violon et violoncelle (op. 100) de Schubert.
Ce que la musique a fait de nous… Je devais commencer par m'interroger sur moi-même. Cette phrase aurait pu me servir d'épitaphe, celle d'un artiste veule et égoïste qui s'est retranché dans son univers hermétique avant de le voir se consumer. Elle s'appliquait aussi à Wilhelm Furtwängler, que la musique avait élevé au-dessus du commun des mortels, avant de le faire asseoir sur le banc des accusés. (...)
Mais ce n'était pas de cela dont parlait Furtwängler. Tout cela était trop évident, trop affligeant, pour que l'on pût espérer changer quoi que ce fût. Il s'agissait d'autre chose... Quelque chose qui aurait pu influencer le cours d'une vie. Et c'était précisément là où j'avais échoué. Dans le dessein surréaliste qui était à l'origine de ce trio. En imaginant la rencontre improbable entre une Juive et un Allemand, qui avaient tous deux vécu en marge de la guerre. Deux lignes distinctes, contrariées, que je prétendais accorder dans l'art du contrepoint rigoureux par cette sorte d'alchimie dont Schubert à le secret. (pp. 120-1)»
Des fragments de vie dans chaque texte qui s'enchaînent de manière fluide. J'ai beaucoup aimé le style, la fluidité de l'écriture, le parfum de réminiscence(s) qui baignent l'ensemble.
J'ai eu la chance que l'on me prête ce recueil (merci !) mais je relirai Frédéric Lamoth (écrivain et médecin suisse, né en 1975 à Vevey).


Blog
Nez dans les livres

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Script du montage photos de la RTS sur Le Cristal de nos nuits. TJ Midi du3 octobre 2019.

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Loin des canons mais pas des épreuves, un roman sur la Seconde guerre mondiale vue de Suisse

Sont-ce des Mémoires, ou plutôt des fragments de vies dont le point commun est d'avoir traversé la Seconde guerre mondiale? L'écrivain et médecin romand Frédéric Lamoth choisit, dans un roman qui a les allures d'une succession de nouvelles, d'évoquer les résonances que la Seconde guerre mondiale a eues en Suisse. Alors certes, le titre est maladroit: Le Cristal de nos nuits rappelle trop fortement un dramatique pogrom qui n'a pas touché la Suisse et n'est pas même évoqué dans le livre. Reste que la narration s'avère intelligente et fluide, suffisamment pour que le lecteur s'intéresse à ce qui se passe et joue le jeu des méandres du récit.
L'absence apparaît comme le fil rouge des pages du Cristal de nos nuits. Absence des hommes bien sûr, avant tout, sachant cependant que ceux-ci, en Suisse, ne sont guère morts au champ d'honneur entre 1939 et 1945 – encore que. Il sera donc surtout question d'hommes mobilisés pour attendre un ennemi potentiel, ou alors de cet ivrogne mort après avoir dégringolé dans un ravin – excité certes par des militaires en faction. Ces absents, souvent partis hors conflit, ce sont donc des pères, des maris, des amoureux. Untel est même parti sur le front de l'Est avec l'armée allemande, et l'on ne sait même pas s'il y est mort.
De ces absences, l'écrivain fait émerger des secrets, travestis par des mensonges qui permettent aux adultes de ne pas dire directement la mort ou l'incompréhension aux enfants. Du coup, sans qu'on sache pourquoi, certains personnages surréagissent et refusent des choses habituelles: une mère qui a menti à son enfant refuse ainsi qu'on parle d'aviation en sa présence parce qu'elle a inventé un destin héroïque d'aviateur au papa disparu. Tout cela sonne vrai et sensible.
Que ce soit dans les palaces montreusiens ou dans la rudesse des montagnes, l'auteur conçoit donc des destins de personnages installés en Suisse et pourtant marqués par la Seconde guerre mondiale. L'auteur les fait résonner avec des épisodes de la grande Histoire, quand elle vient frapper la Suisse romande, comme sans faire exprès: épisodes belliqueux du côté de Saint-Gingolph, avion écrasé dans les montagnes autour de Genève. Il sera aussi question des réfugiés en Suisse, anonymes ou célèbres, admis ou non. Parmi eux, la figure de Wilhelm Furtwängler apparaît comme un zénith du roman Le Cristal de nos nuits.
Zénith en effet, puisque l'auteur lui consacre tout un chapitre, détaillant ses interprétations de chef d'orchestre, entre autres à la Tonhalle de Zurich. Adoptant un ton d'historien, le portrait se fait particulièrement précis, et cherche à montrer de ce chef d'orchestre l'image d'un opposant farouche au nazisme. Cela, afin d'amener une image nuancée d'un musicien qu'on a volontiers associé au régime hitlérien. L'évocation du grand chef d'orchestre allemand, souverain dans la Neuvième de Beethoven, fait du reste écho à la musique du pianiste de bar amoureux qui occupe le début du livre. Ce n'est là qu'une résonance, la plus évidente peut-être, d'un livre qui joue de façon plus ou moins serrée sur les rapports entre de nombreux personnages.
Soigné dans l'écriture, laissant apparaître des personnages confrontés à la réalité d'une époque de guerre à la fois vue de loin et susceptible de s'imposer, Le Cristal de nos nuits est construit comme une succession d'histoires discrètement liées entre elles, qui prennent surtout l'allure d'une narration de rêves introduits par des paragraphes imaginatifs en italiques qui suggèrent que quelque chose va se passer... sans qu'on sache trop quoi. Mais les Mémoires, ou plus précisément les souvenirs, flous ou non, baignés de musique par moments, y pourvoiront.


Blog de DANIEL FATTORE

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Les «Mémoires» dont il s'agit dans Le Cristal de nos nuits ne sont pas ceux de l'auteur, comme le lecteur pourrait le penser de prime abord. Ce sont celles de personnages qui se cristallisent à partir d'une réminiscence nocturne.
Comme ces histoires ont toutes un lien avec la Seconde Guerre mondiale, le titre ne peut que faire penser à la terrible Nuit de Cristal pendant laquelle furent victimes de nombreux Juifs les 9 et 10 novembre 1938 sur tout le territoire du Reich.
Ces sept histoires se passent cependant en Suisse, pendant ces heures parmi les plus sombres de l'Histoire du XXe siècle. Frédéric Lamoth ne leur donne pas de titre, mais, en prologue, il reproduit des coupures de presse de 1939 à 1944, pour l'ambiance.

Les réminiscences nocturnes?
 - En 1945, après douze ans d'absence, Monique est réapparue aux yeux du narrateur dans un restaurant à côté du Montreux Palace où il l'avait connue;
- L'hiver rappelle au narrateur l'hiver 1943-1944 pendant la Mob, où un drame s'était produit accidentellement en montagne;
- Une commerçante reconnaît dans une cliente la femme qui lui avait donné à garder son fils Horst à partir de février 1941;
- Une jeune femme se souvient de son camarade d'enfance, Rémi, qu'elle a perdu de vue en juillet 1944 quand les Allemands ont incendié Saint-Gingolph;
- Un aviateur américain est hanté par la seule fois où, dans une scierie, il a étreint Irene à l'été 1944, dans le sang et les larmes;
- Un faire-part de décès en 1989 d'une femme juive remémore à un compositeur le temps où il voulait jouer en trio avec elle et un jeune homme, juste après guerre;
- Le fracas des verres d'une fenêtre qui s'ouvre rappelle au narrateur quand un bombardier s'était écrasé sur le Grammont et que les fenêtres avaient volé en éclats.

Toutes ces histoires donnent des visages bien sombres de la Suisse, parce que la guerre ne s'est pas arrêtée à ses frontières ou, en tout cas, a eu des conséquences sur la vie de ses habitants et sur celle de ceux et celles qui s'y sont retrouvés.
Ces histoires sont, pour les personnages, au mieux des occasions manquées ou des moments de plus de peur que de mal, mais qui suscitent l'angoisse.
Ces histoires sont au pire des accidents mortels, provoqués par négligence ou pour donner une leçon, ou des relations non consenties.
Les circonstances exceptionnelles, si elles les favorisent, n'excusent pas certains actes.


Blog
de FRANCIS RICHARD

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Dans Le Cristal de nos nuits, l’auteur dresse un portrait intime de la Suisse dans l’ombre du Troisième Reich. Des personnages se réincarnent dans l’insomnie d’une nuit limpide: une femme qui parle allemand sur la terrasse d’un café montreusien, un soldat qui gît encore sous la neige, un violoncelliste qui livre sa confession à propos d’un trio de Schubert… Dans cette nuit de cristal, ce ne sont pas les bourreaux ou les victimes qui nous ouvrent leur perspective, mais ceux qui ne dorment pas et écoutent derrière les volets clos.

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Extraits (Acrobat 177 Ko)