ANNE CUNEO

UN MONDE DE MOTS

Un récit
2011. 560 pages. Prix: CHF 46.–
ISBN 978-2-88241-297-3

Taduction allemande:
Eine Welt der Wörter
Zürich: Bilger Verlag, 2012
Numéro 6 des meilleures ventes de la Fnac-Lausanne, septembre 2011
Numéro 8 des meilleures ventes chez Payot, septembre 2011

Cet ouvrage est disponible en édition numérique, au prix de CHF 31.00,
auprès de notre diffuseur suisse, l'OLF. ISBN 978-2-88241-359-8



Biographie

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Manifestations, rencontres et signatures
Index des auteurs

John Florio est né en 1553 en Angleterre. Son père, Michelangelo Florio, prédicateur, s’y est réfugié après avoir fui les prisons italiennes de l’inquisition. La reine Marie réintroduisant le catholicisme dès son avènement, les protestants sont persécutés et la famille Florio, expulsée, se replie à Strasbourg et de là à Soglio, dans les Grisons où Michelangelo sera pasteur.
Après ses études à Tübigen, John Florio, aidé par les relations de son père, s’installe en Angleterre où il passera le reste de sa vie.
S’il est peu connu de nos jours, ce «traducteur, lexicographe, pédagogue, homme de lettres» a pourtant été un précurseur aussi bien dans le domaine des traductions (il fut le premier à traduire en anglais Les Essais de Montaigne et le Décaméron de Boccace) que dans celui du dictionnaire où pour la première fois, il eut l’idée d’y inclure des termes de langage courant, spécifiques aux métiers de l’époque.
Il imagina aussi, pour les leçons d’italien qu’il donnait aux enfants de la noblesse (et quelquefois à leurs parents!), une méthode où la conversation rendait l’apprentissage plus aisé.
En nous racontant la vie de cet homme exceptionnel, perpétuellement hanté par le désir de publier les différentes éditions de son dictionnaire, ses relations avec la noblesse anglaise, l’auteur nous offre un panorama passionnant de la société du XVIe siècle anglais. Le style est aisé, la lecture facile et jamais ennuyeuse. Un succès!


JULIETTE DAVID
, Suisse Magazine

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D’emblée le lecteur d’Un monde de mots a l’impression de feuilleter l’ouvrage original de John Florio, italien par son père, anglais par sa mère, quand il s’empare de l’objet livre d’Anne Cuneo, espèce de mise en abyme du dictionnaire éponyme anglais/italien du traducteur/lexicographe. La calligraphie ancienne, le portrait à l’encre du héros, la reproduction de la couverture de ses mémoires, tout ce goût de la mise en espace, du jeu de la mise en page, de la poésie du graphisme semblent donner à voir et à toucher la première édition imprimée de la Renaissance. Les titres des têtes des  principaux chapitres, sortes de sommaires, se présentent sous la forme de phrases à la même structure syntaxique archaïsante, («Dans  lequel des hommes courageux sauvent un moine “hérétique” juste avant qu’il ne soit brûlé vif par l’Inquisition et l’emmènent en Angleterre» ou «Dans lequel le petit John devient Giovanni, dit Gion, et vit une enfance heureuse dans le village de Soglio, aux Grisons») résumant brièvement les événements à venir, survivance des titres des  chapitres d’écrivains du passé comme Voltaire, («Comment Candide fut élevé dans un beau château et comment il fut chassé d’icelui»), Cervantes  («Où l’on raconte mille  babioles aussi impertinentes que nécessaires  à la véritable intelligence de cette grande histoire» ou plus proche de nous Gaston Leroux («Où apparaît pour la première fois Joseph Rouletabille»)
Après le  bref récit de l’histoire que le père de John, un moine torturé par l’Inquisition, aurait pu relater lui-même: «Voilà, à n’en pas douter, comment cet extraordinaire conteur qu’était Michelangelo, mon père, aurait couché sur le papier ses aventures de moine évadé» succèdent les lettres  manuscrites que le  héros écrit à son petit fils, puis sa biographie qui se transpose vite en autobiographie, l’unique occurrence du pronom sujet «je» impliquant le discours de Florio. Les multiples références chronologiques, spatiales, historiques prouvent qu’il ne s’agit pas d’une fiction mais de la vie réelle de John Florio. Les confidences relatives à sa personne, à sa famille, à ses amis et à ses contemporains sont multiples. Le récit est ancré dans l’Histoire et le réel. La démarche historique se confond avec l’analyse introspective du narrateur, témoin de son siècle, et avec son travail de recherche.  À l’Histoire se mêlent l’anecdote, la vie quotidienne de John Florio et ses difficultés. Il  traverse une série d’épreuves: sa mère meurt lorsqu’il a dix ans, puis sa fille tant aimée, son épouse décèdent, la peste sévit, les hostilités inter religieuses éclatent: «aux frontières de la Bourgogne, on se battait entre réformés et catholiques», les papistes «mettent l’Europe à feu et à sang au nom de la religion de Rome». Le moi intime de Florio, sa vie familiale et sociale, sa philosophie de l’existence, se mêlent aux nombreuses références à son travail. Alors que l’écriture était considérée comme vaine au XVIe et au XVIIe siècle, que l’homme du livre et de la plume était méprisé,  Florio, humaniste complet,  érudit  fin, cultivé, entretenant un rapport quasi charnel avec les livres,  amoureux des humanités et du langage, effectue des compilations, recherche les mots savants et populaires («J’ai ainsi amassé le vocabulaire des charpentiers et celui des gens de théâtre…») afin de rédiger un dictionnaire utile dans la vie quotidienne. Conscient de la difficulté de la traduction qui n’est pas une simple reproduction fidèle du texte original mais une interprétation, une adaptation («Notre pensée sera toujours plus précisément exprimée dans une langue qui nous est familière»), il entre dans toutes les mentalités. Passeur, il permet au lecteur d’accéder à la voix de l’auteur: «Il faut qu’on s’installe dans l’esprit de l’auteur, pour le comprendre, et pour faire en sorte que le lecteur auquel on va rendre intelligible sa voix originale saisisse l’esprit autant que la lettre de son texte» (…) «par rapport à l’original, un texte  traduit n’est rien sinon ce que le dessin est à la nature, le portrait à l’original, l’ombre à la substance». Il travaille par fiches, accroît sa culture et son expérience en lisant de nombreux ouvrages anciens et contemporains, assiste à des pièces de théâtre, échange avec des artistes, des écrivains, des nobles, des roturiers, des bourgeois, des marchands... Il rencontre Shakespeare, Montaigne, «Michel Eyquem», dont il traduit Les Essais en anglais, s’occupe des enfants de la reine d’Angleterre. Il enseigne  par le détour, conversant avec ses élèves en se promenant: «il paraît que vous enseignez l’italien de telle sorte qu’on l’apprend sans s’en apercevoir». Sa méthode d’apprentissage repose sur «la disputatio», débat oral et rhétorique médiéval, mais elle est aussi très nouvelle car l’aspect ludique l’emporte et surtout il s’agit d’apprendre des langues vernaculaires comme le français et  l’italien.
John Florio retrouve et réunifie son identité mutilée dans la rédaction de son lexique italo/anglais, dans ses traductions, soucieux d’être «un pont (…) avec un pied sur chaque rive, un intermédiaire entre l’Italie (ce que j’en savais, ce que j’en ai appris) et  l’Angleterre, qui est vite devenue ma vraie patrie».
Un monde de mots est un ouvrage nourri d’une érudition édifiante. Le contexte de la recherche et de l’édition de l’époque est expliqué avec précision, montrant le rôle des mécènes, des commanditaires, des princes. Le délire religieux qui emporte le XVIe siècle  est dénoncé: «Les catholiques ont décidé de massacrer les huguenots, et depuis deux jours ils tuent, ils tuent sans arrêt. Cela a commencé à Paris le jour de la Saint-Barthélémy…»).  Et surtout John Florio, homme cultivé, aux travaux novateurs,  mais peu connu, discret,  qui refuse de devenir un homme de cour, est enfin estimé  à sa juste valeur. Du  père caché sous le fumier, c'est-à-dire la pourriture, la mort, « chargement qui ne donnerait à personne envie de fouiller »,  pour échapper au bûcher, nait la vie : un homme de génie, John Florio,  et «deux “fruits” grandioses que sont son dictionnaire et son Montaigne».
L’ouvrage d’Anne Cuneo est une mine d’or tellement inépuisable que nous ne pouvons en donner que quelques éclats. Au lecteur d’en découvrir l’indicible richesse.


ANNIE FOREST-ABOU MANSOUR
, L’écritoire des muses.hautetfort.com

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Un monde de mots

Présentation

John Florio est né en Angleterre d’un père italien et d’une mère probablement anglaise; il a grandi dans les Grisons suisses, puis, après des études à Tübingen, est retourné en Angleterre où cet Européen polyglotte a été le professeur d’italien, et parfois de français (langue qu’il parlait couramment), d’hommes et de femmes issus de toutes les classes sociales – marchands, nobles, artistes, princes et jusqu’à une reine; il se pourrait que Shakespeare ait été un de ses élèves. Son dictionnaire italien-anglais et sa traduction des Essais de Montaigne en anglais sont de véritables monuments, à la fois linguistiques et culturels.
Un monde de mots (titre emprunté au dictionnaire italien-anglais de John Florio) clôt une sorte de trilogie.
Le premier volet, Le Trajet d’une rivière, retrace l’histoire de Francis Tregian, le collectionneur du célèbre Fitzwilliam Virginal Book; le deuxième, Objets de splendeur. Monsieur Shakespeare amoureux, permet de connaître la première femme écrivain publiée en Angleterre.
La trilogie se conclut sur Un monde de mots, qui raconte la vie et les aventures de John Florio, un des hommes qui ont, de façon ouverte ou souterraine, façonné la culture européenne.

Extrait

La nuit était très noire. Dans le haut mur de la sombre bâtisse, une petite porte, la seule de l’enceinte, s’était ouverte avec un bruit sourd. En scrutant la pénombre, on aurait pu deviner deux hommes. Ils tiraient un tombereau d’où s’exhalait une puanteur pestilentielle.
Ils étaient sortis précautionneusement, en veillant à ne rien heurter, et la nuit les avait absorbés. À cause du mur du couvent, et du tumulus inhabité qui lui faisait face, aucun lumignon n’éclairait leur départ. Ils marchaient avec une hâte qu’un observateur aurait, de jour, pu trouver suspecte. Mais personne ne les voyait. Ils avaient pris soin de choisir une nuit de nouvelle lune. On entendait à peine le craquètement des roues sur le gravier de la ruelle. Ils étaient finalement arrivés à une sorte de terrain vague, où un œil perspicace aurait sans doute distingué les ruines dans le noir – l’ancien Forum, désert à cette heure là. Ils s’étaient arrêtés, et avaient attendu. Pas un mot n’avait été échangé.
«Ogni terra ha guerra – tout pays a sa guerre», avait fini par murmurer une voix qui les avait fait sursauter. Elle semblait suspendue dans la nuit - les contours du parleur étaient invisibles; pas d’étoile, pas la moindre lueur, le ciel était couvert.
«Ogni corpo ha la sua ombra – tout corps a son ombre», avait répliqué une voix peu assurée. C’étaient les formules convenues.
«Le Seigneur soit avec nous», avait conclu la voix anonyme. «C’est toi, Lorenzo?»
«Moi-même. Que Sa volonté soit faite.»
Le premier obstacle était franchi, ils s’étaient retrouvés. Par une telle nuit, cela tenait du miracle.
«Qu’est-ce que c’est que cette odeur?» avait repris le nouveau venu. «Vous m’avez amené les excréments de ces beaux messieurs, ma parole. Il n’y a qu’eux pour puer pareillement.»
«On a choisi un chargement qui ne donnerait à personne envie de fouiller», lui avait-on répliqué avec un gloussement sardonique.
«Vous avez le paquet?»
«Oui. Il est sous les excréments, mais en mauvais état. Et il faut que vous nous emmeniez, nous aussi, parce que nous risquerions qu’on nous torture pour nous faire parler.»
Un silence.
«Ce n’était pas prévu», avait fini par dire le dernier venu. «Mais j’aurais dû y penser. Vous avez de la famille?»
«Pas à Rome, les miens sont dans le Nord», avait dit l’un.
«Je n’ai personne», avait répondu l’autre, «je suis enfant trouvé.»
«Alors, pas de risque qu’on les arrête à votre place. Allons-y.»
Les deux moines avaient cherché du pied, à tâtons, une surface herbeuse, l’avaient trouvée, y avaient déversé leur tombereau. Sous les détritus, un ballot oblong. Ils avaient déroulé la toile qui l’enveloppait. S’il n’avait pas fait si sombre, on aurait pu voir un homme inerte, à moitié nu. Le plus costaud des deux moines l’avait chargé en travers de ses épaules, comme un paquet.
«Faisons vite, maintenant», avait-il dit d’une voix sourde. «Je ne suis même pas sûr que tout cela ait valu la peine, il est plus mort que vif, votre héros.»

L’auteur

Anne Cuneo est née à Paris de parents italiens, suissesse par mariage. Licenciée ès lettres et ès sciences pédagogiques de l’Université de Lausanne, puis formation de Conseil en publicité et de journaliste. Écrivain de livres «littéraires» et «documentaires». Écrit et met en scène pour la radio, la télévision et le théâtre. Depuis 1981 travaille aussi dans les métiers du cinéma, comme assistante, scénariste, puis comme journaliste et réalisatrice, soit de façon indépendante, soit à la Télévision suisse.
Après une première phase autobiographique, Anne Cuneo découvre, à travers l’expérience théâtrale et cinématographique, les potentialités d’une forme de roman inspirée de la réalité mais susceptible de prendre des libertés avec elle pour en mettre en valeur certains aspects. Utilisée pour la première fois avec Station Victoria, elle a permis l’écriture d’œuvres basées sur des personnages réels. Dans Le Trajet d’une rivière, c’est la redécouverte d’un personnage oublié, et capital, de l’histoire de la musique. Dans Objets de splendeur, il s’agit d’un regard différent sur la vie amoureuse du jeune Shakespeare. Le Maître de Garamond raconte l’histoire d’Antoine Augereau, imprimeur à qui l’on doit maintes caractéristiques de l’orthographe moderne, et de ses rapports avec le plus célèbre de ses apprentis, Claude Garamond. Zaïda est l’itinéraire d’une femme née en 1860, qui, l’année de ses cent ans, entreprend le récit de sa vie.
Anne Cuneo est également l’auteur d’une série de romans policiers (qu’elle qualifie plutôt de «romans sociaux») solidement enracinés dans la réalité sociale contemporaine. Et enfın, Un monde de mots raconte l’histoire de John Florio, auteur du premier dictionnaire italien-anglais de l’histoire et traducteur de Montaigne en anglais.
Anne Cuneo collabore au Téléjournal à Genève et à Zurich, où elle demeure conjointement aujourd’hui. Ses ouvrages, constamment réédités et traduits en allemand, sont tous de grands succès de librairie en Suisse.
En juillet 2010, Anne Cuneo a été nommée par Frédéric Mitterand, ministre de la Culture de l’État français, Chevalier des Arts et des Lettres.

Euromedia

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La saga de John Florio

On ne présente pas Anne Cuneo, ni son Trajet d’une rivière, paru voici quelques années. Il s’agissait de la vie de Francis Tregian qui avait contribué à préserver de grandes œuvres musicales de son temps. L’ouvrage avait marqué la scène littéraire romande. Rappelons que la journaliste de télévision et écrivaine a consacré trois livres à la période élisabéthaine. Le Trajet d’une rivière, bien sûr, mais aussi Objets de splendeur, qui narrait les amours de William Shakespeare et de sa Dark Lady. C’est en écrivant cet ouvrage qu’Anne Cuneo réalise le rôle central que John Florio a tenu pendant les quarante ans où la Renaissance anglaise était à son apogée.
Le héros d’Un monde de mots se nomme John Florio. Comme elle, il est italien d’origine. L’homme a été élevé en Suisse, avant de s’installer en Angleterre. Ce professeur d’italien fréquentera les grands de ce monde, tour à tour séduits par sa culture, son intelligence et sa passion des langues. Non seulement il rédige des proverbes et des dialogues pédagogiques en italien, mais il est aussi le premier à élaborer un dictionnaire italien-anglais. Traducteur, Florio est également le premier à avoir exercé son art avec Les Essais de Montaigne ainsi que Le Décaméron de Boccace. Peut-être même avait-il contribué à la publication de la première édition des pièces de Shakespeare.
C’est sa fascinante trajectoire que déroule l’écrivaine genevoise. Avec le talent qu’on lui connaît. Celui de propulser son lecteur dès les premières pages. Où le père de Florio, pasteur d’origine juive reconverti, fuit l’Inquisition aidé de deux complices, pérégrine dans la botte avant de se rendre en Albion. Fort bien documenté sur le plan historique, le récit s’enrichit de l’imagination de l’auteure là où les sources manquent. De quoi ajouter un supplément de poésie et de suspense s’il était besoin puisque John Florio s’affirme déjà comme un être exceptionnel et singulièrement méconnu dans une Angleterre qui lui devra tant.


SERGE BIMPAGE
, La Vie protestante

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Aux immortels

Exceptionnels dans leurs destins, certains hommes ne disparaissent jamais vraiment. S’ils s’estompent dans les mémoires, ils laissent toujours une trace infime mais palpable dans le monde des vivants; comme endormis pour un temps, ils semblent attendre que l’on s’accroche à leur souvenir. La plupart d’entre nous les ignore et rares sont ceux qui comme Anne Cuneo les réinventent, se perdent patiemment dans le manège des mots pour leur redonner vie, avec goût et liberté.
Ainsi John Florio fait-il partie de ces défunts chanceux, devenus immortels à force de passion. Homme de lettres européen, il est de ceux qui ont su profiter au mieux des possibilités de leur temps. Enfant de la Renaissance et de la Réforme, linguiste avant l’heure, il connaît ses instants de gloire dans l’Angleterre élisabéthaine grâce à son dictionnaire et à sa traduction des Essais de Montaigne. Mais loin de s’arrêter à l’image florissante d’un être accompli, le récit d’Anne Cuneo sait combler les manques de l’histoire. Sous forme de mémoires imaginaires, le texte tresse les fils d’une existence riche mais éclatée. Aussi le quotidien rythmé du petit «Gion» laisse-t-il place à une vie d’adulte plus paisible, que rehausse en couleurs une multitude de détails; l’illusion de l’autobiographie naît lentement de la précision efficace des mots. Entre faits avérés et choix d’écriture, on assiste au déploiement patient du récit, qui finit par épouser parfaitement la voix de John Florio.


LIVIA LÜTHI
, Les Lettres et les Arts

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Histoire de lettres

Anne Cuneo, journaliste de formation, n’a pas son pareil pour faire revivre des personnages historiques. On se souvient du succès international du Trajet d’une rivière. Ici, John Florio, qui a grandi dans les Grisons pour devenir professeur d’italien puis de français en Angleterre. Une trajectoire d’homme de lettres exceptionnelle, dont il se pourrait que Shakespeare fut son élève.


SERGE BIMPAGE
, La Vie protestante

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Le jardinier de la Renaissance anglaise

Dans une Angleterre qui, dans la seconde moitié du XVIe siècle, s’éveille aux lumières de la Renaissance, un émigré tombe à pic: John Florio, de père italien et de mère anglaise, fera profiter le pays, et même la langue anglaise, de la richesse culturelle et linguistique de la Péninsule

Dans une Angleterre qui, dans la seconde moitié du XVIe siècle, s’éveille aux lumières de la Renaissance, un émigré tombe à pic. Érudit, passionné de langues, précepteur de nombreux aristocrates, John Florio a irrigué de la plus fine italianité la culture élisabéthaine.
Ce roturier méconnu, qui évoluera toute sa vie à l’ombre des puissants comme des artistes, renaît de ses cendres grâce à un important travail de recherche qu’Anne Cuneo a effectué sur cette personnalité hors du commun, entr’aperçue dans deux autres de ses «romans élisabéthains»: Le Trajet d’une rivière (1993) et Objets de splendeur (1996), tous deux édités chez Bernard Campiche. La romancière a été séduite par les affinités qu’elle partageait avec John Florio: des origines italiennes, une enfance passée en Suisse, une activité de traducteur. Et surtout, un art du métissage: «Il s’est intégré dans l’Angleterre de son époque sans jamais gommer sa différence», note-t-elle dans sa postface. Anne Cuneo rend donc hommage à sa vie et à ses œuvres par le biais de mémoires fictives: aussi John Florio raconte-t-il sa vie à la première personne.
Un choix assumé qui rend la lecture attrayante – sans compter une écriture sobre et l’absence de fastidieuses descriptions – et offre des fenêtres de liberté à l’écrivain. Elle n’hésite pas de fait à donner son point de vue sur certaines énigmes de l’époque: Anne Cuneo refuse par exemple tout net l’idée que John Florio puisse avoir été l’auteur des pièces de Shakespeare, comme une minorité d’érudits le prétend dans le cadre d’une inépuisable controverse. En revanche, elle n’exclut de loin pas une amitié sincère entre le lexicographe et le dramaturge.
Mais commençons par le début. John – ou Giovanni – Florio naît d’une mère anglaise, suivante de Lady Grey (qui sera décapitée), et d’un prêtre italien, Michelangelo, converti à la Réforme et persécuté par l’Inquisition à Rome. Il passe une jeunesse pauvre et idyllique dans le val Bregaglia (Grisons, rallié au camp réformé, où son père est instituteur.
À l’âge de l’instruction, grâce à l’important réseau paternel auprès des tenants de la foi nouvelle, il part étudier à Tübingen puis à Stuttgart, avant de faire route pour Oxford puis Londres, où il découvre avec joie l’effervescence culturelle… et la possibilité de vivre de ses passions.
Rompu aux langues vivantes, il enseigne l’italien, langue très à la mode, aux enfants de la noblesse, dont le comte de Southampton, à qui Shakespeare adressera ses Sonnets. Puis viennent son fameux dictionnaire, nommé A World of Words (Un monde de mots), la traduction des Essais de Montaigne et du Décaméron de Boccace. Passeur culturel réputé, Florio s’éteint toutefois désargenté à Fulham près de Londres.
Bien rythmé pendant les cent premières pages consacrées à l’enfance, le récit a tendance à s’effiler ensuite, sous l’effet de l’évolution moins spectaculaire, plus éclatée et simplement plus studieuse de la vie adulte de Florio.
Difficile, dans l’abondance des détails de la vie quotidienne, de ne pas perdre de vue l’essentiel: l’histoire d’un homme ayant hérité du meilleur de la Réforme et de la Renaissance et qui a contribué à l’excellence des lettres élisabéthaines, voire même à l’évolution de la langue anglaise. On doit à Anne Cuneo cette nécessaire réhabilitation d’un grand lettré européen.

EMMANUEL GEHRIG
, Le Temps

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Anne Cuneo a consacré trois livres à la période élisabéthaine. Après Le Trajet d’une rivière, Objets de splendeur, elle vient de publier chez Campiche, Un monde de mots

Dans le premier volume de cette trilogie, elle faisait le récit de la vie de Francis Tregian, qui, entre autres, a contribué à préserver de grandes œuvres musicales de son époque.
Dans le deuxième, elle racontait les amours de William Shakespeare et de sa Dark Lady, pour laquelle il a écrit des sonnets et que l’auteur identifiait avec grande vraisemblance à la personne d’Emilia Bassano.
Dans ce troisième, elle fait parler John Florio qui était vu par d’autres dans les deux premiers volumes et par les yeux desquels cette fois-ci nous voyons l’époque, à travers la vie quotidienne de nombreux amoureux de la littérature qui leur est contemporaine:
«Dans les autres livres, Florio est vu, ici il voit», m’a répété Anne Cuneo, quand je lui ai dit, lors du Livre sur les quais de Morges, que j’étais en train de lire Objets de splendeur et que je ne me souvenais pas bien du Trajet d’une rivière, lu dix ans auparavant.
Les deux premiers livres n’étaient pas davantage des romans qu’Un monde de mots, dont le titre est emprunté à celui du grand œuvre de Florio, son dictionnaire. Il ne s’agissait pas non plus de livres d’histoire à proprement parler.
Car, si Anne Cuneo a rassemblé énormément de documents sur l’époque et si elle reconstitue la vie de ses personnages à partir de leurs seuls dires et faits, elle ne prétend pas écrire pour autant des traités scientifiques, mais des récits, qui sont d’ailleurs bien plus que de simples récits:
«Tous les faits avérés sont présents. Et là où les faits manquent je remplis les vides à ma convenance, en étant aussi logique que possible», dit-elle dans sa postface.
John Florio est un personnage hors du commun, méconnu. Anne Cuneo s’y est intéressée parce qu’il était italien d’origine, qu’il avait été élevé en Suisse, puis s’était établi en Angleterre tout en restant lui-même, tout comme elle. Il est fréquent que nous soyons attirés ainsi par ceux dont le destin ressemble quelque peu au nôtre.
John Florio sera le professeur d’italien de jeunes filles et de jeunes hommes riches, le précepteur d’enfants de la haute société et même de deux enfants royaux. Il côtoiera très vite des grands du monde de son époque, des écrivains, des poètes, des dramaturges, des philosophes, des géographes, des médecins, qui, en dépit de son caractère peu facile, seront séduits par son intelligence, sa grande culture, sa mémoire et surtout par son amour des mots.
Giovanni Florio, car tel est son nom d’origine, écrira en italien des dialogues, des proverbes à des fins pédagogiques, les Premiers fruits et les Seconds fruits – pour apprendre une langue des discours valent toutes les grammaires. Il sera le premier à établir un dictionnaire italien-anglais, la deuxième édition, intitulée le Nouveau monde de mots de la reine Anna, comportant 75’000 entrées.
Florio sera un grand traducteur, faisant véritablement œuvre, sans trahir la pensée traduite. Il sera ainsi le premier à traduire en anglais Les Essais de Montaigne et Le Décaméron de Boccace. Il se peut même bien qu’il ait participé à la première édition des pièces de Shakespeare, qu’il avait bien connu et à qui il avait donné beaucoup d’éléments qui devaient lui servir dans ses pièces italiennes.
Pour les amateurs du XVIe siècle, anglais particulièrement, ce nouveau livre d’Anne Cuneo est un morceau de bravoure et d’érudition. Au contraire de certains écrits académiques, il se lit avec un authentique plaisir tout en apprenant beaucoup de choses fort intéressantes. Sans doute parce qu’il n’est pas écrit dans ce jargon insupportable et incompréhensible, sous l’épaisseur duquel le savoir devient inaccessible, rébarbatif, et, pour tout dire, douteux.


FRANCIS RICHARD
, Blog

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Anne Cuneo revivifie l’Europe des cultures

Dans Un monde de mots, la romancière conte la saga du lettré John Florio

On apprend des tas de choses intéressantes à la lecture du nouveau roman d’Anne Cuneo, et par exemple que l’adorable village grison de Soglio, seuil symbolique entre Nord et Sud, au bord du ciel et ceinturé de «roches dures» en son promontoire du val Bregaglia, fut le paradis d’enfance d’un extraordinaire personnage. Avant Rilke fuyant la Grande Guerre, avant Pierre Jean Jouve qui y situa La Scène capitale, avant Daniel Schmid qui y tourna Violanta, ce village de bois aux extravagants palais Renaissance, propriétés de la famille de Salis, fut en effet, au début du XVIe siècle, le refuge d’un «hérétique» italien menacé du bûcher par la Sainte Inquisition catholique.
L’homme, du nom de Michelangelo Florio, formidable discutailleur ès théologies et non moins remarquable pédagogue, parvint en 1550 à fuir son ergastule romain après moult tortures endurées. Il se réfugia en Angleterre, où il trouva protection et femme de qualité, enseigna l’italien à une future (bonne) reine hélas défuntée peu après, puis fut contraint de s’exiler par une autre (mauvaise) reine en ce lieu perdu de Soglio, récemment acquis à la Réforme. Ainsi Michelangelo, débarquant en ce bout du monde avec ses trois fils et son épouse, Margaret, devint-il pour quelques années le pasteur du village.

John et le paradis perdu

S’il ne vécut que neuf ans à Soglio, jusqu’à sa dixième année, le fils de Michelangelo, né à Londres en 1553 et prénommé John, conserva de ces hautes terres un souvenir de paradis voué tant à l’étude qu’aux jeux, au milieu d’une nature sublime. «J’avais compris à cinq ans que la chose écrite est le bien le plus précieux de l’homme», écrira-t-il plus tard dans les Mémoires que nous découvrons ici par le truchement d’une romancière dont le parcours personnel recoupe, à divers égards, celui de son personnage. Il n’est que de rappeler l’origine italienne d’Anne Cuneo, le rôle du savoir et de l’écriture dans un transit existentiel souvent difficile, son aptitude impressionnante à passer d’une langue à l’autre et de survivre en touchant à la fois au journalisme et à la traduction, au théâtre et au roman.
Or ce côté «polygraphe» se retrouve, aux dimensions européennes, chez le protagoniste d'Un monde de mots, ce John Florio, qui se dit plus artisan qu’artiste, «pauvre hère qui se bat avec des mots» et qui va côtoyer, éditer ou traduire quelques génies, tels Shakespeare et Montaigne, tout en produisant une œuvre d’homme-livre fondateur en matière de lexicographie, son premier dictionnaire s’intitulant d’ailleurs A World of Words, Un monde de mots
Après Le Trajet d’une rivière et Objets de splendeur, ce nouveau roman d’Anne Cuneo, qui s’ouvre sur la scène picaresque de la fuite de Michelangelo traqué par l’Inquisition, complète une trilogie magnifiquement documentée, où le savoir sûr, ou probable, passe avant l’invention créatrice. Dans une langue claire et sans apprêts, accessible à tous, et avec maints détails savoureux qui rappellent parfois Ma vie de Thomas Platter, grand humaniste suisse et conteur délicieux, Anne Cuneo contribue à la défense et à l’illustration de l’Europe des cultures tout en divertissant le lecteur au meilleur sens du terme.

JEAN-LOUIS KUFFER
, 24 Heures

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Un monde de mots: voici venir John Florio

Je viens de terminer l'«autobiographie» de John Florio.
Les lecteurs le savent: j'ai suivi John Florio à la trace, dans son enfance passée dans les Grisons, puis ses études à Tübingen, et enfin son arrivée à Londres où il a, grosso modo, passé le reste de sa vie.
En étudiant ses écrits, et ceux des écrivains ou chroniqueurs qui ont parlé de lui, j'ai vu surgir un homme sympathique, profondément honnête, incapable de flatterie, un caractère latin typique, de ceux qui, débordant d'énergie, ne font rien à moitié: Florio était capable autant de raisonner jusqu'à l'épuisement que de chanter à gorge déployée ou de collectionner des mots à perte de vue, c'était un gai luron, mais un homme sérieux, qui s'intéressait à tout, qui a passé sa vie à travailler avec frénésie – et qui était, à mon avis, mal compris de la plupart des Anglais.
Comment ai-je appris toutes ces choses? Tant en lisant ce qu'on a dit de lui, que certains des textes qu'il a écrits lui-même.

Je donne un exemple: pourquoi sais-je que Florio aimait chanter?
Lorsqu'il était à Londres employé comme tuteur de la fille de l'ambassadeur de France, Florio est entré en contact avec Giordano Bruno, un des grands philosophes de la Renaissance, un homme qui supportait mal la médiocrité. Or, dans son livre La Cena de le Ceneri (de même d'ailleurs que dans d'autres ouvrages), il parle de Florio en termes louangeurs, et en croque un portrait intéressant.
Il faisait nuit; Bruno, Florio et quelques autres devaient se rendre à un souper auquel ils avaient été conviés (le fameux Souper des cendres). De façon inattendue, ce qui paraissait devoir être un simple trajet en barque (moyen de locomotion très usuel dans la Londres de l'époque) devient une aventure complexe. La barque qu'ils finissent par trouver est une antiquité, ils sont montés à bord, et pendant que les rameurs (un très vieil homme et son fils) rament, le bois de l'embarcation gémit à tel point que les passagers craignent pour leur vie. «Invités par cette douce harmonie», écrit ironique Bruno, «nous avons accompagné les sons par des chants. Messire Florio, comme pour se ressouvenir de ses amours, chantait “Dove, senza me, dolce mia vita” (Où es-tu, ma bien-aimée, loin de moi).» Ou peut-être, ajoutai-je, chantait-il (le texte est ambigu) «Tu vas devoir vivre sans moi, ma bien-aimée» – parce que, vu la vétusté de la barque, il se serait noyé.
Avec de petites touches de ce genre, j'ai reconstruit un personnage qui m'avait d'emblée intéressée à la fois parce qu'il était italien (comme moi), parce qu'il a passé son enfance en Suisse, parce qu'en Angleterre il était vu comme un immigré en dépit du fait qu'il se sentait anglais («Italien de langue, Anglais de cœur», écrit-il), et parce qu'il a exercé (comme moi pendant longtemps) la profession de traducteur et de professeur de langues.
Dire qu'il était traducteur, ce n'est d'ailleurs pas suffisant, car de ce métier, fort décrié à l'époque (on brûlait encore vifs des hommes qui avaient l'outrecuidance de traduire la Bible en langue vulgaire), il a fait une profession noble.
Il a été un passeur formidable, et a introduit en Angleterre un nombre difficile à estimer, mais sans doute important, de textes italiens; il enseignait l'italien aux Anglais (et l'anglais aux Italiens) par la méthode du dialogue (longtemps avant la mise en œuvre des «méthodes directes» de la pédagogie moderne), et nous avons de lui deux volumes de dialogues, les First Fruits, et les Second Fruits (premiers et seconds fruits).

Il était par ailleurs convaincu que les proverbes et les expressions sont l'âme de la langue, et il en a recueilli six mille dans un petit volume appelé Giardino di ricreatione.
Et enfin, il a produit deux sommes qui lui ont valu d'être encore connu quatre siècles après sa mort.
Il y a d'abord eu son dictionnaire italien-anglais, Un monde de mots.
Aujourd'hui, un dictionnaire, c'est quelque chose de banal. Mais il a fallu inventer, d'abord le concept, puis l'objet. C'est dans la seconde moitié du XVIe siècle que les dictionnaires au sens moderne du terme ont commencé à voir le jour.
John Florio a été, dans ce domaine, un précurseur.
Tout au long de sa vie, il a collectionné les mots, et a produit trois éditions du premier dictionnaire italien-anglais de l'histoire. D'autres travaillaient au même moment à des dictionnaires dans d'autres langues, mais Florio, qui avait semble-t-il l'art de ne pas faire comme tout le monde, a offert un dictionnaire particulièrement moderne.
Dans son étude sur ces dictionnaires, la lexicographe Cristina Scarpino écrit: «L’œuvre florienne considérée dans son ensemble est importante non seulement pour l’histoire des rapports culturels entre l’Italie et l’Angleterre pendant la Renaissance; elle constitue une véritable pierre milliaire de la lexicographie préscientifique italienne, monolingue et bilingue. La portée innovatrice du dictionnaire touche deux points […]: la liste de mots se caractérise par l’enregistrement, outre des formes italiennes, de formes dialectales, de mots techniques ou provenant d’autres langues qui entrent pour la première fois dans la lexicographie italienne; par ailleurs Florio utilise comme sources linguistiques des œuvres de caractère non littéraire, ce qui a pour conséquence la présence dans le dictionnaire d’un nombre considérable de termes techniques, et inaugure ainsi un processus d’attention au langage technique qui, de manière plus systématique, caractérisera la lexicographie à partir du XVIIIe siècle.»
L'autre monument de la vie de Florio, c'est la traduction des Essais de Montaigne.
Les documents ne permettent pas de savoir si Florio a jamais résidé en France, mais ce qui est sûr, c'est qu'il parlait couramment le français, une des langues à la mode, moins répandue que l'italien, mais néanmoins prisée. Il a par ailleurs travaillé pendant des années à l'ambassade de France, c'était un ami de l'ambassadeur, cela lui a sans aucun doute permis d'entretenir et de perfectionner la langue.
Pour les Anglais cultivés, la parution dans leur langue des Essais a été une véritable bombe. D'autres écrivains (anglais) tentent de rédiger leurs Essais. On en trouve des traces dans de nombreux textes, notamment ceux de Shakespeare. Un monde nouveau s'ouvre à eux, après s'être ouvert aux Français: celui de la conscience individuelle dans toute sa gloire. Hamlet en sera un des premiers, éblouissants, fruits.
Ce qui m'amène aux amitiés de Florio. Ses biographes insistent souvent sur ses ennemis, auxquels il vouait une hostilité manifeste et constante. On ne parle pas suffisamment de ses amis, qui semblent avoir été d'une fidélité à toute épreuve. J'ai mentionné Giordano Bruno. Je n'alignerai pas ici les noms d'hommes et de femmes importants de l'époque – je me contenterai de citer Shakespeare et Ben Jonson, les plus célèbres dramaturges de son temps. Mais il semble avoir eu des amis fidèles dans toutes les classes sociales, jusqu'à la reine d'Angleterre (la femme de Jacques Ier) qui l'a gardé à son service jusqu'à sa mort.
Il m'est difficile de résumer en quelques traits d'ordinateur une vie exceptionnelle, tout entière vouée au langage par un homme véritablement hors du commun.

Je ne peux que vous encourager à lire Un monde de mots (oui, j'ai emprunté le titre à Florio lui-même); il vous permettra de faire la connaissance d'un des plus grands traducteurs de tous les temps, d'un homme de culture sympathique et attachant.
J'espère que vous aurez autant de plaisir à lire cette «autobiographie» que j'ai eu à l'écrire…

ANNE CUNEO, cuk.ch

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Anne Cuneo brosse le portrait de John Florio

Un monde de mots boucle la trilogie de la romancière romande sur l’Angleterre savante de la Renaissance

Tout commence par un enlèvement. Dans la Rome de 1549, deux faux moines tirent des geôles de l’Inquisition un prédicateur hérétique, promis au bûcher. Il s’agit de Michelangelo Florio, qu’il faut conduire à Venise, plus tolérante, puis à l’étranger. L’homme voyagera sous du fumier afin de décourager les fouilles…
Un monde de mots, qui boucle la trilogie consacrée par Anne Cuneo aux lettres britanniques du XVIe siècle, tourne pourtant autour de John Florio. Il s’agit d’un des fils de Michelangelo, établi à Londres. Le plus doué de la fratrie. L’enfant se verra élevé dans les Grisons. La famille a encore dû fuir. Marie la Sanglante entend rétablir le catholicisme en Angleterre.

Un «roman de formation»

Suit ce qu’on aurait jadis appelé un «roman de formation». John étudie à Tübingen. L’un des sauveteurs de son père n’est autre que l’actuel duc du Wurtemberg. C’est son premier protecteur. John en aura d’autres. Comme celui du lait des nourrices, les liens tissés par le savoir se révèlent presque aussi forts à la Renaissance que ceux du sang. À Lord Leicester succédera le comte de Southampton, dont il deviendra le précepteur. Revenu en grâce, ce dernier imposera Florio à la cour de James Ier en 1604.
Sans coup de théâtre, sans scène de sexe, mais avec un zeste d’espionnage, l’action progresse. John Florio entretient un rêve. Il entend publier le premier dictionnaire italo-anglais. Un travail de fou pour cet amoureux des mots, d’autant qu’il dispose de peu de temps.

De Montaigne à Bruno

L’homme participe de plus à la vie de son époque. Il croise Montaigne en France à la page 154, Shakespeare à la page 231 et Giordano Bruno à la page 251. À la page 272, John rencontre enfin Élisabeth, parée comme une châsse et aussi rusée qu’une fouine. La reine se souvient d’avoir bénéficié des leçons de Michelangelo. L’italien est la langue chic du XVIe siècle…
La suite tourne autour du fameux dictionnaire (sorti en 1598) et de la traduction pionnière de Montaigne en anglais (1603). L’ouvrage est à l’image d’Anne Cuneo, comme elle l’explique dans sa postface. «Ce qui m’a d’abord intéressée chez Florio, c’est qu’il était, comme moi, d’origine italienne, qu’il avait grandi en Suisse, qu’il s’était intégré dans l’Angleterre de son époque sans jamais vraiment gommer sa différence.» Le fait que l’homme, dont elle livre en fait une biographie romancée, ait été traducteur l’a fascinée. Anne a longtemps fait «passer» des livres d’une langue à l’autre…
Bien documenté, sobrement écrit, l’ouvrage (qui arrive après Le Trajet d’une rivière et Objets de splendeur, Monsieur Shakespeare amoureux) possède un immense mérite. Il évite la tentation du faux vieux. Anne Cuneo ne multiplie pas les descriptions, afin de prouver qu’elle sait. Elle évite un langage voulu d’époque. Un monde de mots reste écrit au présent, même s’il s’agit de mémoires fictifs. Plus ou moins ruiné, la cour ne lui ayant jamais versé sa pension, Florio les rédige en 1622 à l’intention de son petit-fils. Un jeune impertinent qui se fait un plaisir de voler sa mère pour gâter son grand-père…


ÉTIENNE DUMONT
, Tribune de Genève

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Anne Cuneo alias John Florio

Suite et fin de la trilogie élisabéthaine amorcée avec Le Trajet d’une rivière, Un monde de mots raconte la vie de John Florio, traducteur et héros discret de la Renaissance.

Longtemps, elle n’a pas écrit de roman. Gravé au diamant, Mortelle maladie, Passage des panoramas, Les Portes du jour: de longues et douloureuses séances de psychanalyse. Le plaisir? Que nenni. De la souffrance, à tel point que lorsque son éditeur Bernard Campiche décide de rééditer ses premiers romans, elle est incapable de les relire. Ce n’est qu’avec Hôtel Vénus, paru en 1984, qu’Anne Cuneo découvre le plaisir d’écrire. Elle qui avait quasiment décidé d’arrêter se laisse persuader par Bernard Campiche d’écrire Station Victoria, premier roman du reste de sa vie d’écrivaine.
En 1993, d’auteure romande elle gagne le statut d’écrivaine internationale grand public avec le succès du Trajet d’une rivière, saga historique consacrée à Francis Tregian, noble de Cornouailles, tour à tour secrétaire d’un prélat à Rome, marchand de soie à Amsterdam, soldat, espion, catholique ami des protestants et surtout admirable amateur de musique à qui l’on doit la transmission d’une bonne partie de la musique élisabéthaine – publié par Campiche en 1993, repris par Denoël, réédité en Folio Gallimard, prix des Libraires, prix des Auditeurs de La Première, prix Madame Europe.
Elle ne le savait pas, et nous non plus, mais Le Trajet d’une rivière allait être le premier de trois romans consacrés à la Renaissance élisabéthaine anglaise, trilogie que vient aujourd’hui clore avec panache Un monde de mots.
Elle découvre John Florio – né Giovanni Florio d’un père moine italien converti à la Réforme et réfugié à Londres – pendant qu’elle écrivait Le Trajet d’une rivière. Un vieux professeur anglais lui met entre les mains une biographie de Florio en lui disant: «Vous et lui avez des affinités. Je crois que vous auriez des choses à vous dire.»
C’est en écrivant Objets de splendeur (Campiche, 1996), deuxième de ses trois romans élisabéthains esquissant joliment un Shakespeare amoureux, qu’elle prend conscience du rôle central que Florio avait joué pendant cette quarantaine d’années où la Renaissance anglaise a produit une floraison rarement égalée.
Le déclic a eu lieu en 2009. De passage, par hasard, dans un restaurant du village grison de Soglio, elle se rend compte qu’elle se trouve à l’emplacement exact de l’ancienne cure du village, où le père de Florio avait été nommé pasteur en fuyant les persécutions religieuses. Elle part du coup sur les traces de son héros – l’enfance à Soglio, les années d’études à Tübingen, puis Londres où il passe la plus grande partie de sa vie avant de mourir de la peste à l’âge de soixante-douze ans.
John Florio a tout d’Anne Cuneo: origine italienne, multilinguisme, intérêt pour la langue et la culture, travail de traduction et d’écriture. Des affinités biographiques et culturelles qui rendent évidemment le plaisir fou qu’a eu l’écrivaine à glisser dans la peau d’un John Florio racontant sa vie à ses petits-enfants. Ses recherches confirment ses intuitions: ce personnage méconnu a joué un rôle capital dans le développement de la langue anglaise, contribué à constituer l’italien moderne et traduit en pionnier les Essais de Montaigne et le Décaméron de Boccace à une époque où la traduction était encore décriée par l’Église. Formidable passeur de la Renaissance et de la civilisation italiennes en Angleterre, ami de Shakespeare, il a été durant quinze ans un homme de cour, enseignant l’italien aux deux fils de Jacques Ier et servant de lecteur secrétaire à la reine Anna.
Chaleureux, vivant, Un monde de mots met en scène ces enjeux culturels, dont notre civilisation est directement issue, avec brio et talent. Coïncidence: ce livre paraît en 2011, quatre cents ans exactement après Queen Anna’s New World of Words, la dernière et la plus aboutie version du grand dictionnaire de Florio.

ISABELLE FALCONNIER, «Sélection. Le meilleur de la rentrée littéraire»

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John Florio est né en Angleterre d’un père italien et d’une mère probablement anglaise; il a grandi dans les Grisons suisses, puis, après des études à Tübingen, est retourné en Angleterre où cet Européen polyglotte a été le professeur d’italien, et parfois de français (langue qu’il parlait couramment), d’hommes et de femmes issus de toutes les classes sociales – marchands, nobles, artistes, princes et jusqu’à une reine; il se pourrait que Shakespeare ait été un de ses élèves. Son dictionnaire italien-anglais et sa traduction des Essais de Montaigne en anglais sont de véritables monuments, à la fois linguistiques et ­culturels.
Un Monde de mots (titre emprunté au dictionnaire italien-anglais de John Florio) clôt une sorte de trilogie.
Le premier volet, Le Trajet d’une rivière, retrace l’histoire de Francis Tregian, le collectionneur du célèbre Fitzwilliam Virginal Book; le deuxième, Objets de splendeur, Monsieur Shakespeare amoureux, permet de connaître la première femme écrivain publiée en Angleterre.
La trilogie se conclut sur Un monde de mots, qui raconte la vie et les aventures de John Florio, un des hommes qui ont, de façon ouverte ou souterraine, façonné la culture européenne.

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Anne Cuneo, Renaissance toute!

L’écrivaine préférée des Romands clôt sa trilogie sur la Renaissance avec Un monde de mots, saga consacrée à John Florio, pionnier de la traduction et des dictionnaires.
Imaginez: cette femme n’a pas parlé un mot de français avant ses neuf ans. Aujourd’hui, l’écrivaine majeure de Suisse romande, celle qui a un public, draine les foules lors des dédicaces, dont les lecteurs achètent le nouveau livre sans lire la quatrième de couverture, dont les romans sont repris en éditions de poche en France, c’est elle.
Imaginez: cette femme était de la «vermine» à son arrivée en Suisse, pour reprendre le titre d’un livre qu’elle écrira sur ce thème par la suite, Italienne pauvre, orpheline de père et abandonnée par sa mère à qui l’on demandait si elle savait ce qu’était une salle de bains.
Aujourd’hui, elle sait tout faire, des pièces de théâtre, de la traduction, du journalisme, de la mise en scène, des documentaires, des récits autobiographiques, des romans historiques, des polars. Anne Cuneo est un miracle de résilience doté d’un caractère de cochon, d’un sourire irrésistible de franchise et de deux yeux pervenche à la volonté de fer.
Son nouveau livre ne va que conforter son avance. Un monde de mots raconte l’histoire de John Florio, né Giovanni Florio d’un père moine catholique italien qui avait embrassé la Réforme, avait été arrêté par l’Inquisition et s’était enfui à Londres, alors protestante. Expulsé avec femme et enfants sous Marie la Sanglante, il atterrit à Soglio, un village réformé des Grisons où il devient pasteur.
John y passe son enfance avant de partir pour Tübingen puis Londres, où il devient un formidable passeur de la Renaissance et de la civilisation italiennes en Angleterre, traducteur à une époque où c’était encore puni par l’Église, lexicographe, auteur du premier dictionnaire italien-anglais, professeur d’italien à la cour, ami de Shakespeare et des plus grands, produisant deux sommes qui lui valent d’être encore connu quatre siècles après sa mort: son dictionnaire italien-anglais, intitulé comme le roman d’Anne Cuneo Un monde de mots, et la traduction des Essais de Montaigne, dont la parution en anglais a été une véritable bombe.
Chéri de ces dames. Ce héros superbe – «À cinquante-neuf ans, il avait encore tous ses cheveux et devait être le chéri de ces dames» – apparaissait déjà dans Le Trajet d’une rivière et dans Objets de splendeur, où dominait la figure d’un Shakespeare amoureux de sa Dark Lady, et clôt ainsi une trilogie élisabéthaine qu’Anne Cuneo construisait à notre et quasi à son insu.
Le Trajet d’une rivière a beaucoup plu: publié par Campiche en 1993 puis repris par Denoël, réédité en Folio Gallimard, prix des Libraires, prix des Auditeurs de La Première et prix Madame Europe, il a marqué un tournant dans la carrière d’Anne Cuneo, lui donnant une dimension internationale et populaire qu’elle n’a plus quittée. Un monde de mots plaira à tous ceux qui ont aimé Le Trajet d’une rivière, et cela fait beaucoup de monde.
Si Le Trajet d’une rivière racontait la vie de Francis Tregian, noble de Cornouailles tour à tour secrétaire d’un prélat à Rome avant de devenir marchand de soie à Amsterdam, catholique ami des protestants, gentilhomme pratiquant la musique et l’épée, dévorant avec passion Montaigne pour finir sa vie dans la campagne suisse à fabriquer des instruments de musique, John Florio, fils d’un catholique viré protestant dans cette Europe tourmentée par ses passions religieuses, prend le contrepied du destin de Tregian et complète parfaitement cette trilogie destinée, selon son auteure, à «présenter des personnages importants, mais méconnus, de la culture élisabéthaine».
Anna d’abord. C’est un vieux spécialiste de l’Angleterre élisabéthaine, Alfred Leslie Rowse, rencontré peu avant sa mort en 1997, qui lui met un jour entre les mains une biographie de Florio, en lui disant: «Vous devriez lire cette vie. Je crois que vous auriez des choses à vous dire.» C’est le cas.
«Ce qui m’a intéressée chez John Florio, c’est qu’il était, comme moi, d’origine italienne; qu’il avait grandi en Suisse; qu’il s’était intégré dans l’Angleterre de son époque sans jamais vraiment gommer sa différence, parce qu’il y était vu comme un immigré en dépit du fait qu’il se sentait Anglais et parce qu’il a exercé, comme moi pendant longtemps, la profession de traducteur et de professeur de langues.
Je crois pouvoir ressentir ce que lui a ressenti durant sa vie.» Elle-même, comme lui, née Anna, mais Anne dès son arrivée en Suisse, histoire de faire oublier aux professeurs et aux autres élèves qu’elle était Italienne, donc expulsable et méprisable.
Alors qu’elle amassait de la documentation sur lui depuis quinze ans, le déclic se produit en 2009, lorsqu’elle gagne un bon pour manger dans un restaurant, et que Soglio est sur la liste. Par hasard, le restaurant se trouve dans le bâtiment de l’ancienne cure, celle-là même où la famille de Florio s’était réfugiée et où le père avait été pasteur! Du coup, elle part sur ses traces, l’enfance aux Grisons, puis les études à Tübingen et enfin son arrivée à Londres, où il meurt de la peste à soixante-douze ans.
Jubilation. Anne Cuneo «comprend qui Florio était vraiment» en décidant d’en faire un grand-père qui raconte, tard dans sa vie, son histoire à ses petits-enfants. Elle se glisse dans sa peau en le dotant d’une voix classique, vivante et chaleureuse mais sans mots outrancièrement modernes, s’effaçant devant le personnage. Un Monde de mots est un excellent roman.
Plongé dans les remous de la Renaissance européenne, il rend aventureux, palpitant et émouvant le monde des mots, des idées, de la langue et de la littérature. Et surtout, on y retrouve la jubilation qu’Anne Cuneo avait eue à raconter la vie de Francis Tregian.
«J’ai découvert le plaisir d’écrire en écrivant Hôtel Vénus, paru en 1984, après déjà presque dix livres. J’avais décidé d’arrêter d’écrire. C’est Bernard Campiche qui m’a persuadée d’écrire Station Victoria, pour lequel je me suis mise à inventer pour la première fois. Quelle délivrance! Avant, j’écrivais des récits autobiographiques qui naissaient dans la douleur, comme une psychanalyse.» À tel point que lorsque Bernard Campiche commence à rééditer ses récits, elle est incapable de les relire.
Anne Cuneo promet qu’elle en a fini avec la Renaissance. Sa renaissance à elle, c’était après l’enfance, lorsqu’en postulant pour entrer en faculté des lettres à l’université, elle découvre que l’italien peut être un objet non de mépris et de honte mais de savoir et d’étude. Elle ose enfin reparler sa langue maternelle, et l’aimer. D’ailleurs, son prochain roman se passe dans les années 1940.


Anne Cuneo vue par les libraires

Françoise Berclaz, La Liseuse, Sion
Les lecteurs l’apprécient et elle fait partie de ces écrivains qui ont moins besoin des libraires! C’est Le Trajet d’une rivière qui lui a donné un lectorat d’habitués. Elle a trouvé la bonne formule en écrivant des livres historiques bien documentés permettant d’apprendre des choses de manière romanesque. Être romande n’est pas un handicap, il y a des lecteurs qui aiment s’identifier à l’écrivain. Le fait qu’elle soit éditée chez Campiche, qui a une bonne renommée, est un ingrédient de plus qui la rend populaire.

Véronique Overney, La Fontaine, Vevey
Il y a deux Anne Cuneo: celle d’avant Le Trajet d’une rivière, plus engagée politiquement, socialement et aux livres autobiographiques, qui intéressait des lecteurs plus intellectuels. Celle d’après, qui a séduit un public plus large, moins spécifique, avec des polars et des romans-fleuves. C’est une passeuse, elle ouvre un chapitre de notre passé et le raconte en romançant de manière très équilibrée. La notion de plaisir est très importante aux yeux de ceux qui la lisent. Elle met son écriture au service de l’histoire sans chercher d’effets de style, et les lecteurs lui en savent gré.

Pierre-François Clavel, Payot, Lausanne
Elle inscrit ses histoires dans le sérieux de l’Histoire, ce qui plaît beaucoup aux lecteurs. Tout comme le fait que, en tant qu’écrivaine romande, elle ait cette ambition de l’Histoire. Sa série policière, située dans nos villes romandes, permet au lecteur une identification forte. Et l’on sent dans son écriture une sincérité, une réelle envie de nous transmettre des choses, qui inspire confiance. Je l’apprécie beaucoup, même si je la considère moins comme une écrivaine romanesque que comme une écrivaine journaliste qui écrit des romans.

ISABELLE FALCONNIER, L’Hebdo


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