JEAN-LOUIS KUFFER

LES PASSIONS PARTAGÉES

Lectures du monde (1973-1992)
2004. 440 pages. Prix: CHF 42.–
ISBN 2-88241-139-1, EAN 9782882411396

Prix Paul Budry 2005


Ce livre est un magnifique chemin de lectures et de rencontres. Je le mets en parallèle avec L’Ambassade du papillon, des carnets tenus entre 1993 et 1999, paru en 2000. Ici, il s’agit plutôt du journal d’un lecteur professionnel et passionné. Il couvre une période particulièrement intéressante de l’histoire de la littérature en Suisse romande, puisque les chroniques commencent en 1973, peu de temps après la création de l’Âge d’Homme, dont Kuffer était alors un des auteurs et collaborateurs. Jean-Louis Kuffer évoque les grandes traductions des auteurs des pays de l’Est, comme ces Migrations de Milos Tsernianski, qui ont opéré un tel choc. Il parle aussi de ses voyages, de ses rencontres avec des auteurs. J’ai beaucoup apprécié les portraits: Pierre Jean Jouve, Gustave Roud. Il y a des anecdotes amusantes sur Michel Tournier. Bref, c’est un ouvrage généreux qui communique une soif de lectures et donne des envies. Et l’homme à la mère décédée, placé en fin de volume, est très beau et émouvant, avec cette citation de Tsernianski en exergue: «Les migrations existent. La mort n’existe pas!».

SYLVIANE FRIEDRICH, La Librairie, Morges, Le Temps


Le Chant du monde

Incontestablement, c’est l’événement littéraire de ce début d’année riche, pourtant, en parutions intéressantes. Par sa taille, d’abord, qui en impose d’emblée. Mais aussi par son propos, ample et intime, par son ton généreux, par son ambition, enfin, d’interroger la littérature dans ce qu’elle a d’irréductible et de secret, ambition parfaitement maîtrisée. Avec Les Passions partagées, Jean-Louis Kuffer confirme – si besoin en était – qu’il est l’un des lecteurs les plus attentifs et les plus perspicaces de ce pays. À lire toute affaire cessante.

Certains seront tout d’abord effrayés par ce livre fleuve (près de 440 pages) qui tient à la fois du roman de formation, du journal intime, des carnets où chacun consigne ses réflexions, et du traité de littérature. Ils auraient tort, pourtant, de ne pas se laisser entraîner par une écriture à la fois limpide et fluviale, qui plus d’une fois retrouve les grâces du chant, et évite constamment les préciosités stylistiques, comme les facilités de tout genre.

L’état chantant

Qu’on ne s’y trompe pas pourtant: Les Passions partagées se lisent comme un récit épique et passionnant dans lequel l’auteur à la fois nous guide à travers les méandres de ses pérégrinations, et se cherche lui-même en découvrant le monde. Car Kuffer réussit le prodige, dans ce livre fleuve qui est une somme de vie, de dire à la fois le monde et le miracle de son expression. Dès les premières pages – magnifique éloge de la lecture qu’il faudrait donner à lire à tous les collégiens ou gymnasiens de ce pays – le monde s’offre comme une découverte et une jubilation, une énigme et une interrogation. Mais comment dire ce monde en perpétuels mouvement et mutation? Comment percer son mystère? Kuffer pose d’emblée la question et y répond aussitôt: en retrouvant, par la magie de l’écriture, cet état chantant où le monde se donne à dire (et à voir) dans sa transparence originelle. C’est à propos de Georges Haldas que Kuffer définit ainsi son travail: «L’écriture, donc la vie: l’écriture sous ses deux aspects diurne et nocturne, qui transcende la durée en cristallisant dans l’instant (poésie) ou en reproduisant, au fil des courants subconscients, le cheminement de la mémoire dans le temps (chronique).»
Le monde se donne à dire comme un défi, et jamais comme un acquis: telle est la difficulté de celui qui cherche dans les mots son salut. Pour mieux comprendre ce défi, Kuffer propose des sortes de balises qui ont pour noms Cingria, le modèle jamais égalé de l’écrivain génial et sans attache, Jaccottet, Gustave Roud, les peintres Joseph Czapski ou Olivier Charles, Kundera, Jouhandeau, Gore Vidal, Denis de Rougemont, Michel Tournier, qui sont à la fois lus et mis à nus, avec une acuité rare. Chaque rencontre, restituée comme un tableau vivant, apporte à celui qui écrit une partie de l’énigme. Elle sert moins de modèle que de miroir: elle montre comment, et à quel prix, on peut entrer dans cet état chantant qui dit le monde (en nous et hors de nous) comme une grâce.

Le partage amoureux

Car ce n’est pas la moindre beauté de ce livre que de nous faire partager la quête de son auteur. Quête qui passe par la lecture, conçue comme une initiation au monde et à soi-même, mais aussi par les rencontres, intellectuelles ou sensuelles. Ainsi l’attente de «la femme de sa vie», qu’il cherche aux quatre coins du monde avant de s’apercevoir qu’elle est – et a toujours été – tout près de lui. Le journal des lectures devient alors chronique amoureuse et les mots se font chair. Comme si l’écriture, par un jeu de miroirs, renvoyait constamment à la vie, qui renvoie toujours aux livres…

JEAN-MICHEL OLIVIER, Scènes Magazine


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Si, pour les uns, lire s’apparente à la fuite, pour d’autres, c’est une nécessité vitale. Jean-Louis Kuffer est de ceux-là et c’est avec bonheur – pour lui, et pour ses lecteurs – qu’il partage son «vice impuni», ses coups de cœur autant que ses détestations. Mêlant ses amours et ses souvenirs personnels à ses fines notes de lectures, le critique emmène dans un voyage à la Blaise Cendrars et à la Charles-Albert Cingria. Et voici que les rivages inconnus et les sommets qu’il célèbre attirent le lecteur aussi. Le temps est suspendu; ne comptent plus que les rencontres fortes de ces hommes et femmes dont les mots n’ont cessé et ne cessent de raviver les braises de l’existence. «Si longtemps on est seul quand on lit, un lecteur n’est jamais seul.» Avec Les Passions partagées: lectures du monde, 1973 – 1992, on est en riche compagnie, alors que curieusement la part belle est donnée aux écrivains de fiction et non aux poètes. Et peut-être, au bout du compte, saura-t-on mieux lire. Avec plus de saveur et de jubilation.

SERGE MOLLAPlusieurs fantômes hantent le livre de Kuffer, qui sont au cœur, eux aussi, des passions partagées. Il s’agit du père de l’auteur, dont on suit les progrès inéluctables de la maladie, puis de sa mère, à qui sont dédiées les dernières pages du livre, requiem aux accents bouleversants. C’est grâce à eux, aussi, que le partage se fait et se transmet, d’un monde à dire dans la jubilation, car chacun sait, dans le fond de son cœur, que «la mort n’existe pas»., Bulletin critique du livre français


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