ANTONIN MOERI

JUSTE UN JOUR

Roman
2007. 210 pages. Prix: CHF 34.–
ISBN 2-88241-201-0, EAN 9782882412010


Biographie

Vous pouvez nous commander directement cet ouvrage par courriel.

Il peut s'en passer des choses au cours d'une journée.
Dans le théâtre classique, qu'il conviendrait de redécouvrir, dépoussiéré de ses scories scolaires, la règle des trois unités avait toute sa raison d'être. Elle évitait de disperser l'attention du spectateur et la focalisait sur l'essentiel.
Tous les auteurs de théâtre du XVIIe n'y parvenaient pas avec le même bonheur. Ainsi Corneille s'y trouvait-il à l'étroit, tandis que Racine s'y mouvait avec aisance.
Dans un roman, il est plus rare de retrouver ces unités classiques de lieu, de temps et d'action. C'est pourtant ce qui caractérise le dernier roman publié d'Antonin Moeri.
La famille Forminable – dont le patronyme n'est pas facile à porter – se retrouve dans une station de ski, pendant une journée, à se découvrir sous un autre oeil.
Dans la famille Forminable, je demande le père. Il s'appelle Lucien, il a la cinquantaine, et sa femme l'appelle affectueusement Lulu. Ce n'est pas un homme extraordinaire. Il n'a pas les idées très claires. Il serait même plutôt confus. D'un accident il a gardé une cicatrice à l'oeil dont la rétine s'était décollée.
Grâce à son ami Olivier, qui lui a offert une brosse à dents électrique, dont il ne se lasse pas de se servir, il a participé au concours Starlight et a gagné un séjour à la montagne, à l'Hôtel Eden, pour lui et sa petite famille. Ce changement dans sa petite vie tranquille devrait faire du bien à cet homme ennuyeux, volontiers routinier.
Dans la famille Forminable, je demande la mère. Elle s'appelle Jane. Elle a quarante-six ans et est plutôt encore bien de sa personne. Avant Lulu, elle a connu Alain. C'est elle qui avait pris l'initiative et dirigé leurs premiers ébats. Elle était la femme de sa vie, mais cela ne l'a pas empêché de partir pour la Californie sans avoir ne serait-ce qu'un dernier regard pour elle.
Jane et Lulu ont convenu que lui irait au boulot et qu'elle s'occuperait de la maison. Seulement chacun doit se montrer à la hauteur de cette répartition des tâches, somme toute classique, qui reproduit le schéma familial qu'il a connu. Finalement Jane y a trouvé son compte et ne se plaint pas trop de son petit mari dont elle est sûre qu'il aime faire l'amour, même s'il lui fait mal:
«J'aurais pu choisir un autre mari, plus solide, plus drôle, plus riche, mais j'ai préféré Lucien, je ne sais pas trop pourquoi. Il est touchant quand il se met en colère.»
Dans la famille Forminable, je demande le fils. Il s'appelle Arnaud. C'est un garçon qui a les yeux en face des trous et qui n'a pas sa langue dans sa poche. Il peut même avoir la dent dure. Il se dispute rituellement avec sa petit soeur qui n'a d'yeux que pour son papa et qui le défend becs et ongles, quoi qu'il advienne. Il est plutôt déluré mais n'aime pas pour autant les cochonneries que, parfois, des camarades lui mettent sous les yeux.
Dans la famille Forminable, je demande la fille. Elle s'appelle Émilie. Elle souffre que son frère la batte froid et veuille toujours lui montrer qu'il fait les choses mieux qu'elle. Elle ne comprend pas son attitude à son égard. Heureusement, elle obtient toujours tout de son papa chéri, y compris la fois exceptionnelle où il s'était pourtant montré au départ plus que réticent.
Pendant toute cette journée ordinaire, dans la station de ski, Lucien, Jane, Arnaud et Émilie se révèlent peu à peu sous leur vrai jour.
À partir de leurs pensées intimes ou de ce qu'ils se disent, des souvenirs, parfois lointains, qui leur reviennent ou de leurs espérances, des malentendus qui surgissent entre eux, des contacts que des tiers ont avec le quatuor qu'ils forment, se dessinent leurs portraits plus vrais que leur prime apparence.
L'auteur sait se mettre à la place de chacun et lui restitue toute sa dimension humaine. Chacun s'exprimant avec ses mots d'homme, de femme, de garçon ou de fille.
Ainsi apparaissent sous nos yeux un homme somme toute plutôt fragile, une femme croquant la vie à pleines dents et qui ne voit le mal nulle part, un gamin cruel avec sa soeur mais aussi à l'égard de son père, parce qu'il est surtout livré à lui-même, et une gamine qui se pose toutes les questions que peut se poser sur la vie une adolescente encore bien naïve.
Aussi bien l'intérêt du livre ne réside-t-il pas dans l'intrigue, assez mince, mais dans la profondeur qui est donnée à chacun des personnages et qui les rend non seulement bien vivants, mais attachants.

Blog de FRANCIS RICHARD

Haut de la page

Il semblerait qu’on entende des voix dans ce livre, qu’on ait décidé d’ouvrir son cœur, de s’en remettre à quelqu’un. Mais à qui? On ne le sait pas exactement. À une journaliste, à une psy, à une avocate chargée de démêler les responsabilités de chacun ou, peut-être, à un lecteur. Quatre membres d’une même famille veulent en parler. De quoi? D’une journée à la montagne. Parce qu’ils ont gagné le concours starlight qui leur a permis de séjourner, pendant le carnaval, dans une station de sports d’hiver. Entre exhibition et sincérité, ils vont raconter ce qu’ils ont vu, entendu, ce qu’ils imaginent et ressentent. Ils vont faire des déclarations sous la foi du serment.
Deux employés de restaurant apportent également leur témoignage dans cette affaire. Le regard qu’ils posent sur ces curieux touristes égarés dans une faune festive n’est pas celui du voyeur, plutôt celui de l’observateur amusé. Ce regard ironique installe une distance salutaire et offre un éclairage indirect sur ce qui apparaît comme un grave malentendu… La dureté et la cruauté d’Arnaud, les grandes questions que se pose Emilie, les divagations d’un père parfois absent, les rêveries d’une mère aimant la vie par-dessus tout pourraient être celles de gens sans qualités dont il m’arrive d’admirer la force de caractère, l’ascétisme et le sens de la dérision.

A. M.

Haut de la page

Du grand Moeri

Je parle de Juste un jour, son roman récemment sorti chez Bernard Campiche.
Un titre explicite puisque le livre raconte la journée d’une famille depuis le lever du père à l’aube, jusqu’à la scène finale, au soir, proprement célinienne, dans un magasin bondé où les enfants qui vont acheter du lait passent à travers un tumulte hystérique.
Ils sont quatre, les parents et deux enfants, un garçon, une fillette. Ils ont gagné le concours Starlight, dont le prix est un séjour à la montagne lors du mardi-gras. Ils skient observent, parlent, se chamaillent ou s’aiment. Rien ne se passe en fait d’exceptionnel, mais à travers cette journée, se déploie petit à petit toute l’histoire de cette famille, avec ses individualités, ses singularités, les anecdotes de son histoire, les liens particuliers qui unissent ses membres, sur le tableau de fond vaguement grotesque d’une station d’hiver en plein carnaval avec des skieurs déguisés sur les pistes.
Une journée racontée par les membres de la famille, mais aussi par deux employés de restaurant qui offrent un regard extérieur sur ces touristes plutôt étranges dans la foule colorée et ludique. C’est une mise à l’écart intéressante, un petit basculement de niveau qui donne un effet de miroir au roman.
Tous ces personnages s’expriment, par monologues pris sur le vif ou par des récits faits plus tard à des occasions diverses. Ils rêvent ou se confient à quelqu’un, pas toujours la même personne. À un interlocuteur qui est parfois défini, parfois vague. «Il semblerait qu’on entende des voix dans ce livre, qu’on ait décidé d’ouvrir son cœur, de s’en remettre à quelqu’un. Mais à qui? A une journaliste, à une psy, à une avocate chargée de démêler les responsabilités de chacun, ou, peut-être, à un lecteur», explique le quatrième de couverture.
Un lecteur qui se trouve au centre de cette polyphonie de voix, lesquelles donnent au livre son sens et sa profondeur. Elles se succèdent, reprennent, reconnaissables, définies parfois par des tics, comme celle de l’homme qui bégaie. Un effet réussi. C’est délicat, le bégayement dans l’écrit, ça peut vite devenir pénible. Ici, au contraire, ça induit des résultats de comique irrésistible.
Ce travail sur l’oralité est renforcé par une position narrative qui a évolué depuis les derniers volumes de Moeri. Le narrateur n’est plus cet être détaché, observateur, qui observe les insectes humains depuis l’extérieur de leur monde. Il y a dans Juste un jour moins d’études de cas particuliers qui puissent donner l’occasion d’idées générales et de jugements globaux sur la société, et plus d’implication dans une matière vivante, fertile, organique, proche, plus d’individualisation et de complicité avec les êtres et le monde.
Esthétique nouvelle, contenu riche. Du grand Moeri, je vous le dis!

Blog d’ALAIN BAGNOUD

Haut de la page

«L’écriture, une hygiène de vie»

Antonin Moeri vient de publier son dernier livre.
Juste un jour marque une nouvelle étape dans son écriture. L’ironie laisse place à une forme d’empathie avec les personnages. Rencontre à Genève avec cet écrivain passionné par les voix et l’écriture polyphonique, devenu l’une des plumes très sûres de Suisse romande.

Avec ce nouveau roman, le ton d’Antonin Moeri a changé. Il était très ironique dans ses derniers livres, Paradise now paru en 2000 et Le sourire de Mickey (2003). Il se tenait dans une forme de posture de connivence avec ses lecteurs, analyse-t-il: «L’ironie, c’est très délicat. C’est un clin d’œil aux lecteurs et aux lectrices qui sont d’accord avec vous. Je pense aujourd’hui que je n’ai pas à établir ce contact.» L’ironie est aussi dangereuse lorsque l’on tombe sur des lecteurs qui ne sont pas de votre côté. Pour dire les choses simplement, Antonin Moeri a développé plus d’empathie avec ses personnages dans son dernier livre, ce qui devrait lui attirer de nouveaux regards. Ce changement de ton, l’auteur l’a clairement mûri. «J’étais arrivé dans une impasse avec un narrateur qui prononce et qui juge. Là, je voulais être plus proche de mes personnages. C’est aussi pour cela que j’ai décidé d’entrer dans leur tête pour restituer leur propre discours sur les événements. Me mettre dans la tête d’une fille de dix ans, dans son foyer de perception, ça, ça m’intéresse.» Juste un jour, c’est une histoire de famille. Ses quatre membres sont réunis pour une semaine à la montagne. En entrant dans leurs voix, on entre dans leur intimité et dans leurs relations. C’est le point de départ du livre, explique Antonin Moeri: «Je voulais raconter l’histoire d’une famille de la classe moyenne et m’interroger sur ses possibilités dans cette société où se développe l’individualisme.» Sa famille à lui, c’est «marié, deux enfants» et le constat que la vie familiale d’aujourd’hui n’a plus grand-chose à voir avec celle d’hier. Né en 1953, il explique avoir grandi dans un foyer «à l’ancienne. Mon père était un roturier qui est devenu cardiologue et homme de goût. Il se tenait toujours au bout de la table, chacun avait sa place, tout avait un ordre.» Pour les personnages du livre, la semaine à la montagne ne présente pas que de l’ordre. Certains éléments des rouages de la machine sont enrayés, des rancunes tenaces pourrissent l’atmosphère. Une histoire de famille, ça peut parfois très mal tourner autour d’un événement parfaitement anodin, comme un rendez-vous manqué au restaurant. Antonin Moeri raconte cette histoire dans une forme de polyphonie. Les quatre membres de la famille et deux serveurs de restaurant se confessent tour à tour à un individu non identifié qu’on peut imaginer sous les traits d’un psychologue.

Une littérature de voix
Cette structure, commente Antonin Moeri, lui a été soufflée par ses lectures: «Après mon dernier livre, j’ai été invité à l’Université de Salamanque. J’ai choisi de parler des voix. J’aime la littérature de voix comme chez Céline ou chez Faulkner.» C’est ce dernier, qui a largement inspiré le style de Juste un jour: «J’ai parlé, à Salamanque, de L’Explication des oiseaux de Lobo Antunes et de Tandis que j’agonise de Faulkner, dans lequel une quinzaine de personnages se livrent à des monologues.»
Résultat de ces choix, bien sûr: l’absence d’un narrateur omniscient, une option également revendiquée par l’auteur: «Je n’ai jamais écrit avec un narrateur omniscient. C’est une question d’honnêteté. Ce qui m’intéresse, ce sont les histoires vues par le regard de quelqu’un. C’est aussi que je veux transmettre des émotions.»

Un équilibre
La structure choisie et le goût d’Antonin Moeri pour la nouvelle le poussent à mener dans ce roman de courtes histoires parallèles qui frappent les unes après les autres. Il manque parfois un souffle général qui les tienne ensemble. Antonin Moeri reconnaît d’ailleurs volontiers «être plus fort dans les séquences narratives courtes». Malgré une expérience romanesque fournie (essentiellement à L’Âge d’Homme). Antonin Moeri fait partie des écrivains très sûrs en Suisse romande. Il faut le lire pour lui donner une deuxième raison d’écrire, car la première tient à son équilibre personnel: «Ma vie sans écriture, je ne l’imagine pas. J’aurais tendance à m’aigrir. J’adore mon métier dans l’enseignement, mais écrire me permet d’être plus équilibré. Ça m’évite d’aller chez un psy. L’écriture fait partie d’une hygiène de vie.»

CHARLY VEUTHEY, La Gruyère

Haut de la page

Commencé dans le registre d'un roman à suspense, le dernier roman d'Antonin Moeri intrigue. Juste un jour est un récit polyphonique, livré tour à tour par chacun des membres d'une famille, nous narrant une journée passée dans une station de sports d'hiver. Le premier à témoigner sous la foi du serment — devant une avocate, une juge ou une psychologue? l'auteur ne le précisera pas) — et à revenir sur les circonstances de cette journée étrange, est Lucien (la petite cinquantaine). Epoux de Jane, père d'Arnaud et d'Emilie (environ 12 et 10 ans), Lucien, affublé du patronyme équivoque de Forminable, individu solitaire rongé par de nombreux doutes, s'autoproclamant colérique, hystérique et rancunier, s'interroge, cherche à se souvenir. S'embrouillant dans un flot de paroles au courant sans cesse interrompu, il a de la peine à démarrer le récit des évènements qui ont rythmé cette journée de vacances, prix d'un séjour gagné pour avoir participé au concours Starlight.
Procédant par flashback, l'auteur nous donne à lire les versions successives de son épouse, suivies de celles de leurs deux enfants: «Entre exhibition et sincérité, ils vont raconter ce qu'ils ont vu, entendu, ce qu'ils imaginent et ressentent. Ils vont faire des déclarations sous la foi du serment.» Par des tours et détours verbaux particulièrement percutants, inattendus et toniques, chacun improvisant selon le registre dicté par sa place dans la hiérarchie familiale, Antonin Moeri restitue le climat social et intime d'une époque. En décortiquant le pouvoir donné aux mots, l'auteur ironise sur les déroutes de tout ordre imposées par un monde placé sous le diktat de l'urgence. Ainsi, l'obsession de la performance dans un but de productivité et d'efficacité maximales dérange et perturbe Lucien. Ce dernier n'arrive à se conformer au modèle dominant. Comme dans ces séries fréquemment programmées sur la plupart des chaînes de nos écrans TV dont la problématique est de suivre «jour après jour» les destins de personnes dévorées par un mal sournois (jalousie maladive, autisme avéré, ou couples en mal d'adoption par ex), nous assistons heure après heure au défilé des sentiments et actions rythmant la vie de chacun, qu'il se pose en rival de sa sœur ou se prépare à trahir son conjoint.
Ce qui plaît et divertit dans Juste un jour, ce sont précisément les changements de style et de points de vue amenés par cet entrelacement de voix de niveaux différents. Parti d'un simple quiproquo, l'auteur transforme ce récit somme toute fort banal en questionnements successifs. Il réussit par des raccourcis bien enchaînés à nous faire sourire, nous toucher et plus encore nous surprendre.
Tel un artisan confectionnant une mosaïque, l'auteur passe en revue tous les sentiments entremêlés qui composent les relations de couples, que celles-ci reposent sur la confiance ou qu'elles soient proches de la rupture. De la même façon, Antonin Moeri évoque tout ce qui agrémente et rend si difficiles parfois les relations de famille, d'amis, qui, de fait, composent la vie de chacun. Que le nœud de l'intrigue réside en un rendez-vous manqué, La Triade pour La Grillade, peu importe. Si en refermant l'ouvrage on éprouve presque le sentiment d'être passé à côté du sujet principal, tant pis ou tant mieux. Le lecteur a juste l'impression qu'il s'est agi d'une journée un peu fêlée par ce rendez-vous manqué. Marqué par le sentiment qu'il lui a échappé quelque chose, il se remettra à lire les premières pages… peut-être pour y trouver, dissimulés dans quelque arrière-plan caché, des indices pour mieux synthétiser l'ensemble. Tenter de trouver une logique à ce qui, aux yeux de certains, n'aura eu l'apparence que d'une valse-hésitation, tel restera le défi de ceux qui liront Juste un jour. Pour le plaisir de se laisser prendre au jeu proposé par l'écrivain.

BRIGITTE STEUDLER, culturactif.ch

Haut de la page

Une famille de notre temps sous la plume d’Antonin Moeri

Le nouveau roman de l’écrivain romand, Juste un jour, parle du monde actuel avec une lucidité pénétrante et drolatique. La preuve est ici faite que l’amour et l’humour sont plus forts que la déprime d’époque.

C’est un livre à la fois clairvoyant et délirant que Juste un jour d’Antonin Moeri. Ingénieusement construit et dont le plancher se dérobe à tout moment sous le pas du lecteur, un roman choral à quatre voix alternées auxquelles s’en ajoutent quelques autres (une psy quelque peu fantomatique et deux homos jouant les utilités narratives, notamment) pour tracer du dehors et du dedans le portrait en mouvement d’une famille d’aujourd’hui. Jane la mère, Lucien le père, et les deux ados, Arnaud et Émilie, cristallisent une somme impressionnante d’observations sur les fantasmes de bonheur généralisé de notre société, ici à l’occasion d’un séjour en station de sports d’hiver (à l’Hôtel Eden) gagné par la famille Forminable [sic] à l’enseigne du concours Starlight.
Le récit se fait sur «contrat», dans le probable cabinet d’une pro de l’«écoute». Chacun leur tour, les deux adultes et les deux ados vont raconter «juste un jour» de leur séjour paradisiaque, et se déboutonner par la même occasion, parfois jusqu’au tréfonds de leur intimité – Jane surtout.
Tonalité nouvelle
Le bafouillement est au premier rendez-vous de Lucien, qui cherche aussitôt à se justifier, invoquant l’urgence éprouvée de sortir d’une situation dite «sur la jante», entre stress et ras-le-bol, que la mirifique promesse d’un «ailleurs» où «tout est possible», devait évidemment pallier. D’emblée, aussi, la promesse de Lucien de dire «toute la vérité» déborde au fil d’un déballage où l’emballement des mots et des idées associés sera relancé tour à tour par Jane, Arnaud et Émilie. Le langage lui-même est en effet la grande affaire de Juste un jour. Antonin Moeri s’aventure aussi bien, après une série d’autofictions mémorables (Le Fils à maman en 1989, à L’Âge d’Homme, suivi de L’Île intérieure, Les Yeux safran ou Cahier marine) et des nouvelles de plus en plus incisives (Paradise now et Le Sourire de Mickey), dans la construction d’un roman d’une tonalité nouvelle. Le grand intérêt de Juste un jour, en effet, tient à cela que les personnages (à commencer par Jane) prennent le pas sur l’auteur lui-même, ou plus exactement sur le personnage type des livres précédents de l’auteur, plus narcissique.
Vision pénétrante
Au gré des regards croisés des parents et des enfants, l’ouvrage devient roman d’amour et d’humour. Les Forminable se regardent les uns les autres comme de drôles d’animaux, mais ils s’aiment. Jane pourrait donner l’impression d’une obsédée sexuelle ne pensant «qu’à ça», alors qu’elle fait office à la fois de maman, d’amante et de régulatrice de tous les thermostats. Lucien est un maniaque que les siens observent avec autant de perplexité que d’inquiétude (il casse volontiers les tables et se lave les dents avec une passion compulsive), et pourtant ils l’aiment tous. Très étonnant est le regard que les ados portent sur leurs parents, où des règles conventionnelles n’ont apparemment plus cours alors que la demande de respect se fait d’autant plus impérieuse. Bref, la preuve est ici faite que l’amour et l’humour sont plus forts que la déprime d’époque, et la revendication sainement jalouse d’une femme et le sérieux plus sain encore d’une paire de mômes y sont pour beaucoup. La modulation formelle de Juste un jour est parfois inégale, mais l’important est ailleurs: dans la vision pénétrante de l’auteur sur le drôle de monde dans lequel nous vivons, et dans sa généreuse et très originale ressaisie verbale.

JEAN-LOUIS KUFFER, 24 Heures

Haut de la page

Scènes familiales aux sports d’hiver

Il y a le père, la mère, le fils et la fille: famille standard, moyenne, type, du genre de celle qui n’a pas d’histoire(s). Et pourtant… Lucien (dit aussi Lulu) a, grâce à son ami Olivier, gagné au concours «Starlight» un séjour au ski pour parents et enfants, dans un bel hôtel. On les côtoie donc tous les quatre pour une journée de neige; «côtoyer» est insuffisant: on fait leur connaissance d’une manière à la fois intime et panoramique. Chacun d’entre eux (le dit Lucien, son épouse Jane, les enfants Arnaud et Emilie) monologue tour à tour, s’adressant à un mystérieux auditeur, présent mais le plus souvent silencieux, qui pourrait bien être le lecteur lui-même. Chacun dévoile ainsi sans vergogne ses pensées, ses sentiments, ses souvenirs, ses fantasmes, ses hésitations, ses colères, ses doutes, sur soi et sur les autres membres de la famille. Les petites et grandes rancunes vont bon train, les incompréhensions s’expriment, les querelles se matérialisent, et simultanément la constance, la tendresse et l’amour sont toujours là, un peu, beaucoup…
Les protagonistes s’observent individuellement et mutuellement, mais ils sont aussi observés d’un œil narquois et perplexe par des témoins très extérieurs, des serveurs de restaurant d’altitude; le roman se fait alors analyse sociologique et psychologique, toujours entre tragédie et comédie.
Antonin Moeri, écrivain, est aussi homme de théâtre. Et la théâtralité est bien présente dans ce récit qui ne donne la parole qu’aux personnages, plaçant le lecteur en position de spectateur, et même de voyeur... Autant de chapitres, autant de tableaux mettant en scène des êtres qui nous ressemblent, mais qui, en situation exceptionnelle, s’agitent dans un état de crise qu’on ne peut déceler qu’entre les murs d’une scène imaginaire; celle-ci, en l’occurrence, est localement circonscrite à la montagne, une montagne domestiquée sous la forme d’une station de sports d’hiver, à la fois ouverte et contraignante, lieu de dépaysement et de dévoilement.

JEAN-PIERRE LONGRE, sitarmag

Haut de la page

Un jour à la montagne

Quatre membres d’une même famille parlent d’une journée à la montagne. Ils racontent ce qu’il sont vu, entendu, ce qu’ils imaginent et ressentent. Entre exhibitions et sincérité, ce qu’ils observent dans cette station de sports d’hiver pourrait bien constituer le miroir de leurs propres désirs et défaites, entre ascétisme et dérision.

SERGE BIMPAGE, La Vie protestante

Haut de la page

Une journée au paradis

La neige est là, le Moeri nouveau aussi, un huis clos aux portes ouvertes, un roman centrifuge(éclaté) centripète(mosaïque) qui obéit sans lui obéir au célèbre vers: Qu'en un lieu, qu'en un jour,  un seul fait accompli Tienne jusqu'à la fin le théâtre rempli. C'est parlé, monologué, dialogué, construit, classique et moderne, voire postmoderne. Le sujet: famille je vous aime, famille je vous hais, histoire de couple.
Lauréate d'un concours, la famille Forminable, oui il y a de l'humour même dans les noms propres, Papa Lucien, Maman Jane, Arnaud et Émilie se retrouvent à l'Hôtel… Éden pour un séjour de ski paradisiaque. Ce qui suit est donné sous toutes réserves car rien n'est sûr dans ce monde où, comme le disait Pirandello, À chacun sa vérité.
En dix-sept chapitres, dont certains chez une psychothérapeute familiale, on suit la journée de neige de la famille et de leurs proches amis ou amoureux rendus présents par l'évocation, le rêve, le souvenir. On y lit des histoires de pistes, d'accidents, de bris de table, de conflits, d'évitements de conflits, de gens ordinaires, parfois dépressifs ou délirants, plutôt beaux et intelligents, de la classe moyenne, qui ont tout pour être heureux, en somme.
On joue avec bonheur et bonne humeur, voire rouerie, comme chez Layaz, avec les mots, bégaiement, hochet. La distance est aussi renforcée par la présence de deux groupes de trois serveurs dans deux bistrots aux sons semblables, La Triade et La Grillade, objets d'un quiproquo. Ils offrent une autre vision de nos protagonistes qui s'attendent mutuellement dans chacun de ces restaurants: un trio de Portugais dont au moins deux gays là-bas, trois plus basanés, dont une Noire là, genre de chœurs à la grecque et de psychanalyse sauvage improbable, décalée et pertinente.
Le cocasse, l'imprévu dans une journée banale, où il ne se passe rien, de ces riens qui peuvent faire basculer une vie. La tension monte au fil des chapitres, les plaisirs et les angoisses de chacun se dévoilent. La sexualité transparaît clairement, émouvante et ridicule tout à la fois, pathétique même à l'occasion. L'image de la paternité et de la virilité est corrodée subtilement, sans méchanceté, on pourrait dire avec un certain amour, dans le même temps où sont réaffirmés de façon incantatoire les bons sentiments.
Ce roman à la construction sophistiquée et surtout habile, qui entraîne irrésistiblement le lecteur, offre ainsi des visions variées d'une réalité dynamique, insaisissable, évanescente peut-être, mais qui correspond à ce qu'on  appelle vulgairement la réalité. Si nous demandons à un roman de nous émouvoir et de nous amuser par les rêves, les remémorations, les imaginaires de ses narrateurs et d'éveiller quelques doutes, de provoquer quelques vibrations autour de notre réalité quotidienne, de jouer avec le langage, de créer un monde nouveau en résonance avec l'un de nos mondes intérieurs, c'est ce que réussit magnifiquement son auteur.

PIERRE YVES LADOR, Le Passe-Muraille No 74

Haut de la page

Une sacrée histoire
Antonin Moeri débarque avec un nouveau roman, «Juste un jour». Et que ça pétille, dans ces pages à plusieurs voix!


Vous êtes prêt à vous lancer dans l’aventure, c’est-à-dire à vous laisser emporter dans les pages d’une plutôt détonante histoire de famille? De la voir, cette famille, papa, maman, leurs deux jeunes enfants, à l’œuvre dans l’une de ses journées, aux sports d’hiver, à la montagne? Alors enfilez-vous bien vite dans les phrases de ce roman d’Antonin Moeri. Et vous n’allez pas tarder à vous laisser prendre aux mots de ses dix-sept séquences, pour de festifs moments.
Parce que cette histoire éclate et rebondit d’une voix à l’autre. Il y a celle du père Lucien, celle de la mère Jane, celle du fils Arnaud, celle de la fille Emilie, auxquelles encore s’en ajoutent d’autres, qui témoignent à leur manière de la journée.
Cette polyphonie fait -pétiller les pages de Juste un jour. Chacun se dit, dans le particulier regard qui est le sien, dans sa manière caractéristique de s’exprimer, dans son horizon, dans ses sentiments, parfois dans son intimité, dans ses désirs, dans ses singulières attentes…
Quelles plurielles histoires passent ici dans ces voix, se cherchent, s’éloignent, se croisent et se retrouvent…
Mais quelle histoire où nous voilà emportés, heureux lecteurs que nous sommes, dans ce drôle de monde et son délire mesuré… Une sacrée histoire, dans la quête de ses langages.

JEAN-DOMINIQUE HUMBERT, Coopération


Haut de la page

Vous pouvez nous commander directement cet ouvrage par courriel.

Extraits (Acrobat 100 Ko)