JANINE MASSARD

LE JARDIN FACE À LA FRANCE

Roman
240 pages. Prix: CHF 34.–
ISBN 2-88241-157-X, EAN 9782882411570
Également publié en camPoche

Mention spéciale au 33e Prix des Alpes et du Jura de l'ADELF
(Association des Écrivains de Langue Française)
Le prix de littérature a été remis à Janine Massard en septembre 2007
par la Fondation pour la culture de l’État de Vaud.



Biographie


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Le jardin face à la France est une forme de récit autobiographique, sans l’être totalement.
Janine Massard nous fait sentir, avec force et émotion, la vie quotidienne, durant la dernière guerre mondiale, d’une petite ville suisse tranquille, Rolle. Et pourtant, la guerre est tout près, de «l’autre côté du lac».
Proche d’un Henri Debluë (Et Saint-Gingolph brûlait), Janine Massard dresse le portrait d’un grand-père hors du commun, qui ouvre les yeux de sa petite fille sur les désastres du monde, tout en l’accueillant dans ce jardin qui restera un souvenir merveilleux dans l’esprit de l'enfant.
Dans son roman, Janne Massard évoque aussi les «oubliés» de la prospérité suisse, ces travailleurs de la terre qui peinent à s’en sortir économiquement et sont prêts à tous les sacrifices pour y parvenir.

Il m’a fallu un temps infini pour mettre des mots sur toutes ces choses, pressenties ou ressenties. Elles sont revenues au moment où, glissant sur l’autre versant de ma vie, je me suis retrouvée vivre dans une maison avec un jardin face à la France. Une gargouille s’est mise à glouglouter, des gouttes ont jailli sur ma figure pour se transformer en mots. J’ai détourné mon oreille de ce surgissement pour échapper au bouillonnement bredouillant. Je me suis alors tournée vers la terre et ce passé enfoui m’a éclaté à la figure, il est remonté du plus profond de moi aussi, en images précises ou tremblées, en même temps que je me remettais à gratter cette terre, avec une sorte de furia, comme à cette époque lointaine où je cherchais en elle les antipodes… car c’est en elle que se sont fondus les morts, c’est par elle que j’entre en contact avec eux et c’est vers elle que je retournerai un jour…

JANINE MASSARD

Janine Massard. Le Jardin face à la France.

Dans ce jardin face à la France, une fillette de 4 ans connaît de grands bonheurs et de fortes angoisses. 1943: sur l’autre rive, c’est la guerre. La Suisse, «neutre mais encerclée», semble endormie. Le père est au front. «Maman Rose» court vers l’hôpital où se meurt une grande sœur. Seule la présence rassurante du grand-père donne au monde une assise. S’il admire Pétain, comme beaucoup, il sait aussi accueillir un fuyard endormi au pied du verger, ce «Moïse-sauvé-des-eaux» dans lequel il reconnaît le sort des Huguenots, ses chers ancêtres. Plus tard, le père reviendra, un petit frère naîtra, le grand-père retrouvera une femme, «Granny-aux-bagues», trop citadine. Il faudra quitter le jardin merveilleux pour un appartement en ville. Une vie plus tard, une femme porte sur son enfance – la maison insalubre, la mère figée dans le chagrin austère du protestantisme, les disputes des grandes personnes d'alors – un regard éloigné, affectueux et lucide. Au chevet de sa mère centenaire, elle s’est souvenue des mots du grand-père: «[Les morts] finissent par revenir pour nous aider à vivre.» Comme l’avait fait, dans l’enfance, la blanche apparition consolatrice de la sœur. Alors cette femme a pensé: «Écrire, c'est tisser le temps.»

ISABELLE RÜF, Le Temps

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Le Jardin face à la France

On avait laissé Janine Massard sur le palier, veuve de son mari et assistant impuissante à la maladie de sa fille dans le bouleversant Comme si je n’avais pas traversé l’été (L’Aire). On la retrouve plongeant dans sa petite enfance rolloise, grimpant sur les arbres de son Jardin face à la France, certains jours troublés des années 40. Ce récit de la réconciliation avec la vie se construit à la manière d’une véritable enquête sur la naissance de son histoire personnelle, ne laissant rien au hasard, ni personnages, ni décors – la grande sœur malade, puis morte, le grand-père huguenot, maman Rose, aimante et absente, la guerre, si loin, si proche, le réfugié juif dans le jardin. Le déménagement pour la ville clôt un chapitre, mais transforme Le Jardin face à la France en un pays poétique et fondateur qu’elle n’aura jamais vraiment quitté.
ISABELLE FALCONNIER, L’Hebdo

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Une enfance de l’autre côté de la guerre
Janine Massard évoque avec tendresse ses premières années dans un livre tout en clairs-obscurs.


Lauréate de nombreux prix, dont le Prix Schiller pour le récit autobiographique La petite monnaie des jours (1986), Janine Massard est née à Rolle en 1939, où elle a grandi dans un milieu protestant, austère et pauvre. Les thèmes de la précarité et de l'exclusion nourrissent une partie de son œuvre, composée de nouvelles, romans et essais. Sensible aux inégalités, portée par la critique et l'ironie sociale, elle a en outre abordé la condition féminine sous des angles divers. Après Trois mariages (1992), où mariage et amour ne vont pas toujours de pair, et Ce qui reste de Katharina (1997), où une femme regarde sa vie dans le rétroviseur après le décès de son fils, elle a publié Comme si je n'avais pas traversé l'été (2001), roman bouleversant et jamais mélodramatique écrit à partir d'une triple tragédie personnelle: la mort de son père, celle imminente de son mari et le cancer de sa fille aînée.
Dans Le Jardin face à la France , Janine Massard choisit également la forme romanesque pour évoquer son enfance. Ayant rebaptisé la petite fille qu'elle était Gisèle, elle fait «chausser des bottes de sept lieues à son grand-père», qui reportait «sur ses petits-enfants l'affection que ses principes l'avaient empêché de donner» à ses enfants. Même si elle réaménage, voire réinvente ici le passé, elle n'en restitue pas moins l'atmosphère de cette époque où la guerre était de «l'autre côté du lac». Largement commentée par son grand-père, cette tragédie a plus de réalité pour Gisèle que l'agonie de sa sœur aînée.
Son père garde la frontière, sa mère pleure ses malheurs, et la fillette se tourne vers son grand-père qui lui ouvre une multitude de fenêtres sur le monde en lui racontant des histoires, bibliques et historiques surtout. Ce «conteur dans l'âme» est aussi un «autocrate», elle s'en rendra compte plus tard, tout comme elle prendra conscience qu'il a éveillé en elle ce sentiment torturant qu'est la culpabilité («une spécialité protestante»). Gisèle reçoit par ailleurs ses premières leçons de féminisme, et, apprivoisant les mots, s'empare de certaines expressions protectrices («Va te faire cuire un œuf!»).

Incroyable sérieux de l'enfance
Janine Massard excelle à restituer avec tendresse et humour l'incroyable sérieux propre à l'enfance, âge de tâtonnements autour des mystères de la vie, d'où des scènes délicieuses, telle celle de «la vraie queue du Diable». En retrouvant son regard de fillette, la romancière mesure le décalage entre la réalité (l'insalubrité de la maison familiale par exemple) et ses perceptions d'alors, «où le merveilleux s'enlaçait au quotidien», et où elle pensait habiter au milieu du jardin de la Belle au Bois dormant.

ÉLISABETH VUST, 24 Heures

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Le jardin réconciliateur
Dans son dernier livre, la Vaudoise Janine Massard revient sur sa jeunesse et révèle une tendresse nouvelle. Rencontre.

La maison est charmante, perdue au bout d’un chemin qui descend vers le port d’Ouchy. Le jardin, bien sûr, donne sur le lac. Bien sûr, car c’est grâce à ce jardin que la rencontre a lieu. Dans Le Jardin face à la France, l’écrivaine Janine Massard évoque avec sensibilité ses jeunes années à Rolle, la guerre «en face» et quelques mystères de la vie toujours pas résolus.
Parfaitement ancrée dans son époque, Janine Massard manie une écriture vive pour tisser des ponts entre fiction et réalité, confronter le temps de la petite enfance et celui de la vieillesse débutante, sans jamais perdre le fil de la lucidité. L’accent est vaudois, le verbe précis, la dame aux yeux clairs a souvent le regard qui s’échappe vers le Léman.

– Enfant, vous avez vécu à Rolle, et tout votre univers tenait dans un jardin. Aujourd’hui que vous êtes à Pully, vous retrouvez un jardin face au lac. Vos souvenirs se sont-ils réveillés d’un coup?

Pas de manière aussi évidente. J’avais déjà écrit une nouvelle sur le jardin de mon enfance. Mais lorsque les événements du G8 ont secoué Évian en 2003, je me suis rendu compte que, en face, il se passait des choses importantes. Vous savez, depuis ici, la nuit, le grand hôtel du Royal avec ses lumières ressemble un peu à un paquebot. Le Léman peut très vite se transformer en Méditerranée. Les distances changent, le temps s’efface. Alors, bien sûr, j’ai repensé à la guerre, à la France qui était encore plus proche depuis Rolle.

– Votre livre est un roman plutôt qu’un récit, pourquoi?

Parce que tout remontait à trop longtemps. Pour étayer des souvenirs d’enfant, trop flous, je me suis replongée dans les archives de l’époque. Relire différents journaux, notamment L’Illustré et La Feuille d’Avis, a eu sur moi un effet de levier. C’était comme si je parcourais mon journal intime. Ma mémoire revenait progressivement. Même des expressions désuètes, employées par mon grand-père, me revenaient à l’esprit. Alors, j’ai mêlé une trame romanesque au récit. Et puis un témoignage n’est pas comme une pellicule cinématographique, il n’est qu’une des multiples visions de la réalité. Ainsi, aujourd’hui, je ne sais plus vraiment si mon grand-père était tel que je le décris.

– Ce grand-père, figure tutélaire de votre roman, apparaît comme le roi du jardin. Quelle importance revêt-il?

Une importance immense. Avec lui, j’ai renoué avec la vie. Ce roman est celui de la réconciliation. J’ai dû apprendre à vivre avec une histoire terrible. En peu de temps, j’ai perdu presque toute ma famille. Mon père, puis mon mari d’un cancer foudroyant, ainsi qu’une de mes filles après une agonie de six ans (lire Comme si je n’avais pas traversé l’été). En écrivant Le Jardin face à la France, j’ai pensé à ma cadette. C’est pour elle que j’ai inventé l’histoire de cette fillette qui perd sa sœur puînée. Je voulais lui dire la mort d’un enfant, la mère qui traverse le deuil, et la peur de cette dernière d’oublier l’enfant survivant. Le grand-père, pour moi, c’est un peu l’unique piton auquel vous vous raccrochez lorsque vous êtes suspendu dans le vide.

– Peut-on parler de continuité entre votre jardin d’aujourd’hui et celui de votre grand-père?

Probablement. C’est comme une boucle. Et puis, il y a la lumière et les couleurs sur le lac qui n’ont pas changé.

CAROLINE GOZZI, Femina

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Souvenirs des temps de guerre

De l’autre côté du Léman, une Europe à feu et à sang, devinée par une enfant de 4 ans.

On se souvient de La Petite monnaie des jours, pour lequel elle avait obtenu, en 1986, le Prix Schiller; ou de Ce qui reste de Katharina, couronné en 1998 par le Prix de la Bibliothèque Pour Tous; ou encore du très prenant Comme si je n’avais pas traversé l’été, Prix Edouard-Rod il y a trois ans.
Aujourd’hui, elle publie Le Jardin face à la France (Bernard Campiche Éditeur). Il s’agit d’un roman, à forte connotation autobiographique, comme la plupart de ses récits.
La narratrice est, au début, une enfant de 4 ans. Elle va raconter comment elle vécut les années 1943, 44, 45 dans la maison de ses parents, à Rolle. Le lieu qu’elle aime, c’est le jardin d’où l’on découvre la rive française du Léman.

L’art de l’écrivain

Faire vivre un personnage de cet âge en se plaçant à son point de vue demande une grande maîtrise du style: l’adulte, qui tient la plume ou tape sur son clavier, doit exprimer les sentiments de l’enfant, sans jamais les déformer sous le poids de sa perspective propre, qui pourtant reste présente.
Janine Massard a magnifiquement réussi ce pari. À quelques lignes de la fin du livre, elle prête à son héroïne devenue grande cette réflexion qui en est, somme toute, la clé: «J’ai enfoui cette petite enfance à la manière d’un trésor qu’on retrouve ensuite avec éblouissement» – éblouissement qu’elle a su communiquer à son lecteur.
Gisèle est la fille d’un paysan pauvre, constamment absent parce qu’il est mobilisé, et d’une mère – « maman Rose » – sujette à de perpétuelles angoisses que la fillette ne peut saisir. Un événement dramatique marque la famille : la maladie, puis la mort de Madeleine, la sœur aînée. Celle-ci ne quitte guère l’hôpital qui, pour la cadette, devient un mystérieux «là-bas». Elle l’imaginera souvent, revoyant sa silhouette dans un arbre ou au fond du jardin. Et, plus tard, elle se rappellera: «Je ne comprenais rien aux blessures de maman Rose, je ne voyais pas la vraie couleur de son deuil.»

Un grand-père huguenot

Le personnage central dans la vie de l’enfant est son grand-père maternel. Il n’habite pas très loin et vient souvent aider aux travaux. Avant sa retraite, il avait été un fonctionnaire bien-pensant de l’entourage du préfet. Mais, s’il manifestait volontiers des penchants conformistes et admirait Pétain de l’autre côté du lac, il était sensible et humain. Ainsi il avait recueilli un réfugié juif, «Moïse-sauvé-des-eaux» pour Gisèle, et l’avait caché pendant tout le conflit, affichant toujours davantage sa répugnance pour le nazisme.
D’une vieille famille huguenote réfugiée en Suisse après la révocation de l’Édit de Nantes, le grand-père connaît la Bible et se méfie des «papistes».
Mais la fillette réfléchit par elle-même : alors qu’on lui dit que les grenouilles sont des créatures que Dieu protège aussi, ce «Dieu, dont on me parlait avec tant de respect, assistait sans broncher à des massacres d’hommes, de femmes, d’enfants…».

Arrière-fond de guerre

Car la guerre, qui s’étend tout autour du pays, constitue l’arrière-fond de cette existence enfantine. Et l’une des réussites de ce roman est justement de montrer comme la «grande politique», que le fillette ne peut comprendre et qui lui parvient par le biais de ses préoccupations de gosse de quatre, cinq ou six ans, joue un rôle essentiel dans la formation de la personnalité.
Et cela à travers « les fenêtres que grand-père avait ouvertes pour me laisser entrevoir le monde »
Ces « fenêtres » sont aussi bien la présence de Moïse-sauvé-des-eaux que de « Granny-aux-bagues », la femme avec qui, veuf, le grand-père s’est remarié et que Gisèle prend en sympathie.
Et aussi cette autonomie qu’acquière la petite, grâce à la délicatesse avec laquelle l’aïeule lui facilite l’accès à la réalité. Les étapes de ce chemin, sur lequel l’accompagne sa cousine Jehanne qui participe à la plupart de ses jeux, se poursuivent à travers de multiples expériences enfantines, sur lesquelles nous n’avons pas la place de nous étendre, mais qui font la saveur de ce beau livre. Pourtant la première enfance prend fin. Le grand-père meurt et la famille doit quitter la maison insalubre qu’elle habitait depuis longtemps. Le déménagement, c’est la fermeture de la dernière fenêtre. Celle depuis laquelle, blottie dans son jardin, l’enfant pouvait voir la rive française. Mais cette fenêtre-là, pendant des années décisives, avait gravé en elle son riche horizon fantasmatique.

MICHEL BUENZOD, Gauchebdo

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L’enfance, malgré tout

De l’autre côté du lac, c’est la guerre. Ici aussi, les «tremblements» du conflit se font sentir, par exemple avec l’arrivée de ce réfugié, surnommé Moïse-sauvé-des-eaux. Pour la petite Gisèle, Le Jardin face à la France est surtout celui des découvertes et des jeux d’enfant. Son père est au front, sa sœur est à l’hôpital, gravement malade, et sa mère la délaisse quelque peu. Mais il y a ce grand-père, «conteur dans l’âme», qui lui fait découvrir le monde et la lecture.
Dans ce roman largement autobiographique, Janine Massard ne se contente pas de raconter la vie quotidienne en Suisse, vue par une fillette, durant la Seconde Guerre mondiale. Elle évoque avec subtilité le paradis de l’enfance, même lorsqu’il a le goût de l’humidité d’une vieille maison, des drames que l’on perçoit, des mots qu’on ne peut dire. Sans oublier cette relation centrale entre Gisèle et son grand-père, dépeinte avec une justesse sans faille.

ÉRIC BULLIARD, La Gruyère

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L’ombre du cerisier

Mille neuf cent quarante-cinq, la Suisse au milieu de l’Europe occupée, le jardin au cœur des vignes, cerné au sud par la voie ferrée, un chemin de terre à l’ouest, un champ de blé à l’est et en face, de l’autre côté du lac Léman, la France mystérieuse. Hortus conclusus au centre duquel se dresse, tel l’arbre de la connaissance, le cerisier, entouré d’une mare et du creux matriciel sous la glycine. C’est le lieu du roman du temps retrouvé, des images archétypiques qui vont ressurgir.
Aujourd’hui Gisèle, la narratrice, d’un autre jardin ensoleillé, regarde le lac et la France, qui sont les mêmes et qui sont différents, et revoit l’Eden de ses origines, son enfance de quatre à sept ans. Quand elle gratte furieusement un carreau, elle se retrouve creusant la terre (tel Alexandre Voisard dans son dernier livre) à la recherche de sa sœur Madeleine, dont elle doute qu’elle soit allée au ciel, et peut-être de l’absolu ou de miettes de vérité…
Gisèle, abandonnée par son père qui monte la garde aux frontières, en butte à l’irritation permanente de sa mère, découvre le monde, les mots et les choses, dans ce jardin, avec sa cousine Jehanne, autour du cerisier magique, sur une branche duquel apparaît parfois, de manière incompréhensible, Madeleine, dans la robe blanche qui fut son linceul. C’est le grand-père maternel, vieil huguenot, qui lui tient lieu de mentor, de protecteur, d’initiateur. Il va l’aider à affronter la vie, lui raconter l’épopée du protestantisme, lui expliquer la guerre qui les entoure, lui apprendre à lire. Elle sentira les secrets, les mystères ou les subodorera, car le grand-père ne peut expliquer la sexualité. La narratrice, toute en nuance, reconnaîtra coup sur coup, d’abord à propos de la naissance de son petit frère, qu’elle n’avait pas pu voir enfler le ventre de sa mère qui n’en parlait jamais, car «une chose tue n’existe pas» puis peu après, ayant vu un voisin violer une chèvre, bien que cela ne correspondît à aucune des théories enseignées, qu’«on ne croit que ce que l’on voit». Elle apprend ainsi, avec ou malgré ses proches, à se fier à ce qu’elle sent et qu’elle ne s’explique qu’imparfaitement.
Si le bonheur en ce jardin est dès l’origine fissuré, la cruauté du monde y pénètre, mort de Madeleine, renaissance de Moïse, pauvreté, humilité et toute la résilience à l’œuvre dans les images pour réchauffer cette silhouette maternelle glacée, par la suite les choses s’accélèrent encore. Le remariage du grand-père, puis le déménagement en ville et enfin la mort de l’aïeul, la longue suite de pertes qui constituent toute vie pourraient sonner le glas de ces années heureuses, mais, selon la promesse du grand-père, «les morts finissent par revenir pour nous aider à vivre».
La pâte langagière intègre heureusement les mots savoureux de l’enfant, du pays, de la tribu, de l’époque, les images de l’écrivain et les symboles universels dans un récit au réalisme magique lumineux.
L’œuvre s’affirme, subtile, délicate et généreuse, non seulement riche en force suggestive et explicative, mais réparatrice, capable de réinstaurer un fragile équilibre du monde en transmutant les malheurs et les misères par ce regard et cette écriture de poète thaumaturge.
Janine Massard nous donne ici son plus beau livre, tissé d’une grande tendresse, d’une pudeur, d’une simplicité, d’un léger humour et d’une juste distance qui se fondent pour induire un sentiment d’harmonie.

PIERRE YVES LADOR, Le Passe-Muraille No 67

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Un jardin d’enfance

Le jardin d’enfance d’une petite Gisèle de Rolle est le cadre d’une nouvelle évocation intimiste de Janine Massard dont La Petite Monnaie des jours (1985) serait le premier pan de mémoire. Une bicoque moisie, une «hutte burgonde», disait Maman Rose, assortie d’un jardin, d’une mare à grenouilles et d’une serre à miracles, représentait le paradis de Gisèle suivant les pas de son grand-père, magicien et grand initiateur des choses du monde. En face, c’est la guerre avec ses inquiétantes fumées, et Gisèle découvre, à travers les propos des adultes et l’arrivée inopinée d’un réfugié juif français le malheur déversé par «la sale bête».
La petite Gisèle, un peu laissée à elle-même par sa mère, éternellement endeuillée de la mort de sa fille aînée Madeleine, écoute les histoires huguenotes du grand-père et capte les mots qui volent au-dessus de sa tête: ligne Siegfried, Fridolins cuits-cuits et autre kyrielle de noms de villes inconnues. Janine Massard nous livre le monde au ras des cinq ou six ans de Gisèle, tout en comblant les inévitables incompréhensions de l’enfant. Il y a dans ce jeune esprit l’expérience de la mort de Madeleine et l’imagination porteuse d’apparitions, l’absence du père mobilisé, la présence irremplaçable de l’aïeul, seul point fiable dans ce monde inquiet. Le jardin partagé avec la cousine Jehanne, l’apprentissage de la lecture, des fables composent un univers où le magique supplée à la réalité. Le monde de l’enfance est bousculé au moment de la «paix» avec le retour du père, le remariage du grand-père et l’arrivée d’un petit frère. Obstinés à rester dans leur bicoque, les parents sombres et austères, presque toujours au bord de la misère noire, ne se résolvent que pressés par le médecin et les proches à déménager en ville. C’est la fin du vert paradis et, comme pour sceller définitivement l’enfance, la mort de l’aïeul. Il y a de l’allégresse et du bonheur, de l’humour et du caractère vif et indépendant chez Gisèle, petite fille chez qui beaucoup peuvent se retrouver. Ce temps d’initiation intense, de moisson de souvenirs lumineux et d’expériences importantes, éclairé par l’aura du grand-père, est livré avec un bonheur de style délié, évitant tout pathos. L’adulte, l’auteur peut-être, relit ces pages lointaines avec quelque chose qui ressemble à de la gratitude.

MIREILLE SCHNORF, Vevey-Riviera

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Parler de soi: l’écrivain fait-il jamais autre chose, même lorsqu’il chevauche l’aventure ou qu’il invente des personnages qui semblent loin de lui? Moby Dick raconte Melville, et Emma Bovary confesse Flaubert. Dès lors, pourquoi passer par la fiction?
Dans Le Jardin face à la France, Janine Massard raconte dans un style à la fois vif et poétique la vie quotidienne d’une famille, la sienne, durant les dernières années de la Deuxième Guerre mondiale.
«Il m’a fallu un temps infini, écrit-elle en guise de préface, pour mettre des mots sur ces réalités, pressenties ou ressenties. Elles sont revenues au moment où, glissant sur l’autre versant de ma vie, je me suis retrouvée vivre dans une maison avec un jardin face à la France. Une gargouille s’est mise à glouglouter, des gouttes ont jailli sur ma figure pour se transformer en mots.»
Nous sommes en 1943, la narratrice qui a quatre ans regarde le monde de son jardin et perçoit de l’autre côté du lac les grondements de la guerre, alors qu’en Suisse «le mutisme ambiant tenait lieu de cohésion nationale». Avec force parfois et émotion le plus souvent, les souvenirs s’enchaînent: la mort de la soeur aînée, une première séance de cinéma, le grand-père qui se remarie avec une Granny-aux-bagues, le chien de M. Pilet-Golaz qui égorge les lapins, un petit frère mystérieux qui arrive un jour on ne sait trop d’où, puis, en 1945: la première piqûre de pénicilline, Churchill qui vient se reposer dans une bourgade voisine et la découverte de l’amour des mots.
«Écrire, c’est tisser le temps», dit la narratrice à la fin du livre. Dans Le Jardin face à la France, Janine Massard le tisse avec bonheur.

JACQUES BOFFORD, Tell Magazine

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Janine Massard: Enfin les mots

Elle souligne en préambule à son nouveau livre «Il m’a fallu un temps infini pour mettre des mots sur ces réalités, pressenties ou ressenties. Elles sont revenues au moment où, glissant sur l’autre versant de ma vie, je me suis retrouvée vivre dans une maison avec un jardin face à la France.» Alors revient l’enfance, notamment au temps de la guerre. La figure du grand-père, le premier juif que celui-ci cache en Suisse, puis la Libération, etc. Roman aux douces tonalités du souvenir, Le Jardin face à la France, c’est l’Histoire pressentie au travers des histoires ressenties. Quand l’actualité traverse avec brutalité parfois l’intimité de la vie et la modifie à jamais.

JACQUES STERCHI, La Liberté et Le Courrier

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Le quotidien de l’écrivaine Janine Massard

Le Jardin face à la France de Janine Massard, roman paru récemment aux Éditions Bernard Campiche, nous emmène dans les pérégrinations de la vie d’une ville suisse romande bien typique, Rolle: mais ce qui donne goût à ce récit, lui apporte corps et âme, c’est la période de la Seconde Guerre mondiale, avec à proximité la France secouée par toutes les peurs, les violences, les souffrances. Si la Suisse n’a pas été touchée à proprement parler directement par ce conflit, elle n’en a pas moins été transformée dans son quotidien, avec une ambiance parfois soupçonneuse, délétère, qui s’était installée avec les partisans cachés d’Hitler, avec certains personnages faschisants qui se trouvaient proches du pouvoir… Janine Massard va décrire dans son roman les rythmes de la vie quotidienne à Rolle, avec ses interrogations, les vaticinations de la jeune enfance, et cette inquiétude sur la guerre qui est là «de l’autre côté du lac».
Les petites gens. Janine Massard connaît bien Rolle puisqu’elle y est née et y a grandi. L’auteure vaudoise, qui nous a déjà gratifiés de différents récits, de nouvelles, excelle dans le roman et elle a d’ailleurs reçu le Prix Schiller en 1986 pour La Petite Monnaie des jours.
Janine Massard a toujours porté un intérêt prononcé pour les petites gens, les démunis, les esseulés, les misérables frappés par le destin: son essai Terre noire d’usine, qui reconstitue la réalité quotidienne de nos agriculteurs, paysans, hommes de la terre, domestiques de campagne des régions industrielles du Jura, a d’ailleurs reçu un écho très favorable et un accueil chaleureux du public. Les classes sociales, les interférences entre les diverses couches de la société, les schémas de comportement des individus, les modèles proposés par nos sociétés, leur mode de fonctionnement, leurs interconnexions… tous ces mécanismes et leurs enchaînements causaux intéressent fortement l’auteure. Sans oublier évidemment la psychologie des individus, les sentiments qui les motivent et les mobilisent.
Dans Le Jardin face à la France, Janine Massard nous donne à revivre toute une atmosphère, une ambiance propre à une période de souci et d’inquiétude, mêlée à l’esprit d’enfance. Elle nous parle par exemple de certaines personnes proches qui s’en sont allées, de leur ensevelissement et de son grand-père qui «disait à voix basse qu’il ne fallait pas se faire du souci avec les morts, ils finissent toujours par revenir pour nous aider à vivre. Ces mots de grand-père m’ont paru tellement ahurissants que je me demande si je ne les ai pas rêvés…» Janine Massard parsème aussi son ouvrage de petites histoires, qu’elle narre avec sensibilité et émotion, avec également des descriptions poétiques et suaves d’une nature complice. La famille, le jardin, la nature, le quotidien, autant de composantes qui construisent un récit rythmé, enveloppé par une belle écriture, et traversé d’humanité.

JEAN-MARC THEYTAZ, Le Nouvelliste

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Perle rare

Un livre comme un bijou, une perle de mémoire.

De sa petite enfance à Rolle, pendant la guerre, Gisèle a surtout gardé le souvenir d’une vie paisible, malgré les privations. La gamine, inconsciente du drame qui se jouait de l’autre côté du lac, se remémore avec délices un grand-père dont l’amour, la culture et la générosité gommaient tous les autres malheurs.
Au sortir de la guerre, la fillette doit grandir, dans tous les sens du terme. La réalité est là, il faut s’y confronter. Les choses s’arrangeaient pour le monde, mais Gisèle perdait son cocon qui partait se lover à tout jamais dans les limbes du souvenir.
La romancière vaudoise séduit ici avec un récit d’une profonde poésie et d’une touchante humanité. À lire à tout âge, pour se souvenir, pour retrouver la vie quotidienne de l’époque, pour comprendre. Un vrai cadeau.

CORINNE JAQUET, Journal de Veyrier

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Janine Massard : le jardin de l'enfance

Dans son bouleversant récit, Comme si je n'avais pas traversé l'été (2001), Janine Massard interrogeait avec lucidité (et ironie) le poids cruel du destin qui, en l'espace de quelques mois, lui avait enlevé son mari, puis sa fille. Poursuivant aujourd'hui cette interrogation, mais en amont, Janine Massard plonge son scalpel dans l'enfance. Récit d'une réconciliation.

Un Jardin face à la France, le dernier livre de Janine Massard, est une enquête fouillée, à la fois singulière et commune, sur les années de guerre en Suisse romande. Et plus particulièrement à Rolle, sur la côte vaudoise, où les parents de la narratrice louent une maison on ne peut plus modeste. C'est le regard d'une enfant de quatre ans, tout d'abord, qui ne comprend rien aux cartes d'alimentation, aux passages des bombardiers, aux rouges lueurs qu'elle aperçoit, le soir, sur l'autre rive, du côté d'Évian ou de Thonon. Cette distance, qui nourrit le regard critique de la jeune fille, est l'objet, peut-être, de tout le livre. Et sa raison d'être.
Comment la guerre – ce mot incompréhensible pour l'enfant – peut-elle faire rage là-bas, juste de l'autre côté du lac? Et le destin de l'Europe se jouer à quelques kilomètres seulement de la paisible riviera vaudoise? Pour retrouver les sensations perdues, mettre des mots sur les réalités pressenties ou ressenties, Janine Massard a choisi de réinventer la maison de son enfance, et ce jardin magique qui donnait sur le lac et la France (c'est-à-dire le monde en guerre des adultes). «Une gargouille s'est mise à glouglouter, des gouttes ont jailli sur ma figure pour se transformer en mots. J'ai détourné mon oreille de ce surgissement pour échapper au bouillonnement bredouillant. Je me suis alors tournée vers la terre et ce passé enfoui m'a éclaté à la figure.»
Bien vite, cette maison s'est peuplées de fantômes. Ainsi Moïse-sauvé-des-eaux, un réfugié juif ayant traversé le lac sur une barque clandestine, qui est accueilli sinon comme un sauveur, du moins comme le prochain qu'il faut sauver. Et ce grand-père, dont la haute figure, hante tout le livre, calviniste rigoureux, pétainiste à ses heures, obsédé par la persécution des huguenots, mais bon vivant et surtout généreux!
Au fil des pages, la maison sur les hauteurs de Rolle revit. On y retrouve Maman Rose, la mère effacée, obnubilée par la maladie de sa fille Madeleine, qui habite à son tour la maison, l'espace d'un week-end, mais comme un fantôme trop tôt promis à la mort. Et le père, petit soldat défendant le pays, absent, donc, et presque effacé du tableau familial. En même temps qu'elle recompose l'univers de l'enfance, Janine Massard reconsidère le rôle de chacun. Ce grand-père, justement, qui avait élevé ses enfants dans «une austérité dénuée de tendresse», revit avec ses petits-enfants, auxquels il donne toute son affection. En l'absence du père, c'est lui qui éduquera véritablement la narratrice (magnifiques pages sur l'apprentissage de la lecture). Et tiendra la famille à flot pendant toute la durée de la guerre.
Malgré les privations, les conditions désastreuses d'habitation (seule la cuisine est chauffée en hiver, et les cabinets sont à l'autre bout du jardin!), l'endroit est édénique aux yeux de l'enfant: c'est le jardin des jeux et des premières découvertes, de la Nature triomphante, de la sécurité face à la barbarie. Et quand, la guerre enfin terminée, on proposera à la petite famille d'occuper un autre logement, moins vétuste, ce sera pour la narratrice un véritable crève-cœur!
On l'aura compris: cette belle enquête sur l'enfance est le récit d'une réconciliation. Avec son passé, avec sa famille, avec soi-même. Les mots retrouvés, les images entrevues, les sensations, sont véritablement fondateurs. En même temps que ses racines, Janine Massard nous donne une vision historique de la Suisse plus forte et plus personnelle que les clichés de la Commission Bergier.

JEAN-MICHEL OLIVIER, Scènes Magazine

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Le Jardin face à la France

Janine Massard, qui est née à Rolle et vit actuellement à Pully, publie chez Bernard Campiche, l’éditeur d’Orbe, le récit de la vie quotidienne telle qu’elle fut vécue, dès 1943, et ressentie par une fillette pendant la seconde Guerre mondiale, dans une bourgade tranquille du bord du lac, face à la France;  cette fillette est probablement l’auteur elle-même.

Pour la plupart des enfants, cette période fut lourde à vivre et difficile à comprendre. Les pères, sous le gris-vert, furent évidemment affectés à la garde de la frontière, le long du Jura lorsqu’il s’agissait de Vaudois;  les mères durent s’organiser, avec ou sans aide suivant les époques, pour survivre financièrement et élever leur progéniture. Heureusement, dans le cas particulier, la présence d’un merveilleux grand-père et celle d’une cousine délurée et imaginative, domiciliée à quelques minutes à pied, adoucirent quelque peu la malice des temps.
Pendant ce temps, entre la rive française et Rolle, lors de nuits sans lune, des passeurs œuvraient pour permettre à des gens qui avaient sans doute quelque bonne raison de mettre une frontière entre eux et l’occupant, de trouver un havre de paix «sur Suisse», même si ce fut, pour certains, fort temporaire (1). L’un d’eux, qui fut rebaptisé Moïse-sauvé-des-eaux – on devine pourquoi –, intrigue la narratrice;  il fut trouvé par le grand-père, sous la glycine, endormi au pied du mur;  israélite, ce réfugié français retournera dans son pays à la Libération, d’où il gagnera la Terre promise de ses très lointains ancêtres;  sera-t-il même de ceux qui participèrent aux actes terroristes, préludes à l’indépendance de la terre d’Israël?
Sous l’angle littéraire, il nous apparaît qu’en dépit de l’écoulement des années - plus de soixante -, l’auteur a su adroitement recréer, par sa plume, l’atmosphère de l’époque, ses difficultés, ses joies aussi, telles qu’elles pouvaient être vues, comprises et ressenties par une fillette encore en âge préscolaire au début du récit;  il ne faut point douter qu’à l’écoute des adultes, même de petits enfants enregistrèrent les événements à la mesure de leur compréhension. 
Pour nos lecteurs d’Yverdon-les-Bains et du Balcon du Jura, signalons aussi que Janine Massard  publia, il y a quinze ans, un essai d’ethnologie régionale, Terre noire d’usine, paysan-ouvrier dans le Nord vaudois au XXe siècle, qui eut alors un certain retentissement. Au demeurant, l’œuvre littéraire de Janine Massard est abondante et variée;  plusieurs d’entre ses écrits ont été distingués par des prix.
La couverture du livre reproduit une œuvre du peintre Charles Chinet, Paysage hivernal, datée de 1993,  qui est en parfaite adéquation avec le récit qu’il illustre:  on sait que cet artiste – proche de Vuillard et de Bonnard – a éprouvait une prédilection marquée pour le port de Rolle (cette cité dont il est natif, lui aussi), ses flottilles de bateaux de pêche et de voiliers;  pour les grèves du lac également, et naturellement pour l’île de La Harpe, chère aux Rollois et aux Bellettriens.

BERNARD VIRET, Journal de Sainte-Croix et Environs

(1) Au début de l’année 1942, Pierre Mendès-France, ancien ministre du gouvernement de Front populaire dirigé par Léon Blum), parvint à s’évader à temps des geôles de l’Etat français de Pétain et Laval;  il gagnera Thonon  puis sera débarqué sur la rive vaudoise du Léman par un pêcheur savoyard, quelque part entre Saint-Prix et Rolle. Ultérieurement, il se joindra, à Londres, aux Forces françaises libres.

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Le Jardin face à la France (2005) – À Rolle (où elle est née), Janine Massard fait revivre dans ces pages, sensibles toujours, poétiques parfois, la vie des gens de cette petite bourgade suisse. C'est la guerre. Le lac sépare et unit deux rives, celle de ce côté-ci et celle de l'autre côté, la France. Jardin préservé, la Suisse l'a été à sa manière, tout comme le jardin lacustre de son grand-père où vit la petite fille, entre vives joies et terribles angoisses.
L’auteur retrouve ici un regard d'enfant pour peindre le monde adulte et ses personnages colorés; mais, derrière la fiction, surgit le regard de l'auteur lui-même qui éprouve le besoin, par le prisme de l'écriture, de renouer avec une origine pour se réconcilier avec la vie.
«À la saison des étourneaux que plus rien ne gênait puisque les épouvantails et les feuilles à bruit avaient été retirés des vignes, au moment où l'ombre commençait à s'attarder sur le jardin, des rumeurs ont repris au sujet de Hitler: son chauffeur avait beau affirmer qu'il était mort et bien mort, on le disait enfui avec Eva Braun, grâce à la complicité d'une aviatrice, on le prétendait au Moyen-Orient, où la Révolution irakienne lui avait promis l'accueil contre une conversion à l'islam.»

Sur le blog de JEAN ROMAIN

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This is the second long autobiographical fiction by Massard, the author of short stories, novels, and essays, the first being La Petite Monnaie des jours (1985). The present work draws on her childhood in the Vaud, across Lac Léman from France, during and just after World War II. Gisèle, the narrator, is four when the book opens and about six when it ends, and her perspective provides the major interest. Recalling these events after her hair has turned grey and most of the participants in the actions have died, the grown-up Gisèle nevertheless manages to preserve the child’s perspective, only occasionally inserting her adult view.
The book has two main unifying elements, one being Gisèle’s devout and intelligent grandfather. He identifies strongly with the French Huguenot ancestors who, despite having fled to Switzerland to practice their religion after the revocation of the Edict of Nantes, maintained a deep-seated French cultural identity. The other is the way of life of the semi-rural Swiss living primarily from agriculture in the Lausanne region during the economically difficult times of the war and his aftermath. Her grandfather is the center of Gisèle’s world, especially because her father has been called up to guard the Swiss borders. A stern but not grim Calvinist, he imbues her with pride in her French ancestors and makes her feel that their life is part of the larger world, so that she sees « le monde du jardin »  (30) where her family grows fruits and vegetables to sell, and so that she interprets events largely through her grandfather’s eyes. As the years pass, grand-père becomes less assertive, physically weaker, and more upset with the world around him, but he remains a potent force even after he moves to a neighboring town with his new wife. 
The life of the Vaudois painted in this book is one of constant struggle offset by closeness to nature, meaning the garden and its environs. Gisèle’s family lives in an unsanitary, damp house with no comforts except a single water spigot, and money is tight. Her prudish mother makes lace at night (presumably to sell) after working all day in the garden and the house. The German-speaking Vaudois distrust the Francophones, and vice versa ; everyone gossips. Some gothic figures make an appearance, including the handsome seducer, equated by some whith Hitler, and the neighbor given to bestiality. An older sister dies, perhaps of  tuberculosis. A brother is born, though no one wants Gisèle to learn where he came from. « Une chose tue n’existe pas : le déni était entré dans ma tête, ai-je compris plus tard » (p.156), she realizes as an adult. Much remains unspoken is the repressed household.  
Gisèle is recalling her childhood to preserve a past which she thought forgotten : « ce passé enfoui m’a éclaté à la figure » (64). She also admits the she reinvents the past : « peu importe que je fasse chausser des bottes de sept lieues à grand-père, pour moi, c’était un géant détenteur de tous les pouvoirs » (201). What defenses do we have against death, our own and those of the people we love, besides fixing our memories in words and, if we are talented and lucky, waeving them into books for posterity ? The story line is episodic, the events  – even the scandalous ones – are recounted calmly, and most of the characters are fairly flat. Yet the novel retains one’s interest due to its picture of a lost way of life which had its charm as well as its discomforts and restrictions.

SUSAN PETIT, The French Review

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Fenêtre sur France: Janine Massard

Pendant les années de la dernière guerre, dans un cadre modeste mais préservé, et grâce à la présence rayonnante d’un grand-père habité par la beauté du monde, une petite fille apprend la vie et ses mystères. Jusqu’au jour, inéluctable, où bien des fenêtres doivent se fermer.

Au commencement était le jardin, des vignes, un champ de blé pour le pain (car c’était la guerre), un ruisseau qui débordait souvent, la voie ferrée, et, tout en bas, le lac. Pour veiller sur le tout, et sur la petite fille de quatre ans, grand-père, descendant de huguenots et maître des mystères et des mots. D’autres habitants encore dans ce jardin, maman Rose et Madeleine, la petite malade, Hortense et Jehanne, papa plus souvent sur la frontière qu’à la maison. La mort frappe très tôt dans ce monde aux ressources limitées: Madeleine, l’aînée, de plus en plus diaphane, finit par se dissoudre dans l’air, comme une fumée. Mais comme une fumée, elle réapparaît de temps en temps sous les yeux charmés et confiants de Gisèle, la narratrice de quatre ans, et de sa cousine Jehanne. Mort et résurrection dans le paradis de la très petite enfance.
Grand-père, vraie figure paternelle, initie la petite fille aux merveilles de la lecture et de l’univers des contes; contemplateur gourmand, il prépare l’enfant à savourer «tous ces instants de beauté intacte comme aux premiers jours du monde» qui font la joie de l’existence. Mais il représente aussi la loi et le respect des traditions, et dispense des «sermons» pleins d’enseignement que Gisèle écoute avec une attention flottante, mais qui se gravent de manière indélébile dans sa mémoire et forgent peu à peu son être au monde.
La maison occupée par la famille de Gisèle est périodiquement au centre de discussions animées, les uns (maman Rose et grand-père) n’y voyant qu’une «maison sans étage ni cave, avec […] quatre murs juste posés sur le sol, une masure avec des poutres pour retenir le torchis […] une bicoque, une hutte burgonde», humide et insalubre, les autres (papa et la petite fille) refusant bec et ongles de quitter ce paradis sur terre… Mais à la fin de la guerre, il faut se résigner à fermer pour toujours les volets de la maison, tandis que grand-père s’apprête à clore sa dernière fenêtre.
Dans l’intervalle, il y a eu la guerre, comme en sourdine, dans ce lieu fragile et cependant protégé que fut la Suisse entre 39 et 45, qui a cru en une illusoire innocence, proche de celle de l’enfance. Des déchirures, la mort de Madeleine, les larmes de maman Rose, la découverte de la sexualité, dans ce tissu moiré comme l’eau du lac avant l’orage, et l’émerveillement, bien des années plus tard, devant cette pêche miraculeuse au fond de la mémoire: «Alors, j’ai enfoui cette petite enfance à la manière d’un trésor qu’on retrouve ensuite avec éblouissement.» La narratrice fait ainsi à nouveau l’expérience de l’infaillibilité de la parole grand-paternelle: «Les morts finissent par revenir pour nous aider à vivre.»
Le goût des mots pointe son nez dans l’exercice clandestin des surnoms, lui aussi inspiré par le grand-père, qui le premier baptise l’homme qui dormait à l’ombre de la glycine «Moïse-sauvé-des-eaux». Suivent Ouaiouar, Granny-aux-bagues, Déception-de-sa-mère; ce dernier excite particulièrement la verve de la narratrice et suscite l’émergence jubilatoire du discours indirect libre: «On savait Déception-de-sa-mère bouclé dans un pénitencier de haute sécurité. Malgré cela, les parents, dont les enfants empruntaient des sentiers peu fréquentés, avaient décidé d’organiser entre eux un accompagnement jusqu’aux grandes vacances d’été, des fois qu’un détraqué se mettrait à faire de l’imitation, juste pour avoir sa photo dans le journal à côté de celle de Churchill, qui pouvait prévoir les idées traversant la tête d’un simplet, d’un benêt et autre tapé ou badadia, tous gens de courte vue.»
Janine Massard est née à Rolle en 1939. En 1985, elle publie aux éditions d’En Bas La Petite Monnaie des jours, préfacée par Gaston Cherpillod, gros succès de librairie. L’héroïne, Jennifer, alter ego de Gisèle, vit désormais à la Grand-Rue, sous l’œil attentif et médisant des «Parques». Vingt ans plus tard, l’écrivaine fouille plus haut encore dans sa mémoire et met au jour le paradis perdu que nous portons tous au fond de nous.

CATHERINE DUBUIS, Domaine public

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Le Jardin face à la France

Dans ce jardin face à la France, une fillette de 4 ans connaît de grands bonheurs et de fortes angoisses. 1943: sur l’autre rive, c’est la guerre. La Suisse, «neutre mais encerclée», semble endormie. Le père est au front. «Maman Rose» court vers l’hôpital où se meurt une grande sœur. Seule la présence rassurante du grand-père donne au monde une assise. S’il admire Pétain, comme beaucoup, il sait aussi accueillir un fuyard endormi au pied du verger, ce «Moïse-sauvé-des-eaux» dans lequel il reconnaît le sort des Huguenots, ses chers ancêtres. Plus tard, le père reviendra, un petit frère naîtra, le grand-père retrouvera une femme, «Granny-aux-bagues», trop citadine. Il faudra quitter le jardin merveilleux pour un appartement en ville. Une vie plus tard, une femme porte sur son enfance – la maison insalubre, la mère figée dans le chagrin austère du protestantisme, les disputes des grandes personnes d’alors – un regard éloigné, affectueux et lucide. Au chevet de sa mère centenaire, elle s’est souvenue des mots du grand-père : «[Les morts] finissent par revenir pour nous aider à vivre.» comme l’avait fait, dans l’enfance, la blanche apparition consolatrice de la sœur. Alors cette femme a pensé: «Écrire, c’est tisser le temps.»

ISABELLE RÜF, Le Temps


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