GILBERT SALEM

TROIS HOMMES DANS LA NUIT

Roman
2008. 600 pages. Prix: CHF 45.–
ISBN 978-2-88241-225-6


Biographie

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Retrouvez, sur le blog de Gilbert Salem, de nouveaux chapitres inédits de Trois hommes dans la nuit.

Ils ne s’étaient pas revus depuis trente ans. Au lendemain de Noël 2002, trois anciens collégiens surdoués se reconnaissent par hasard lors d’une soirée chez une jeune amie commune. Des retrouvailles plus amères que douces, troublées par des subterfuges de la mémoire, et des jeux de rôle, des mirages. Leur randonnée nocturne dans une cité fluviale parodie les épopées à l’ancienne.
À partir d’une brève de comptoir, l’auteur a gonflé la galéjade, l’a surdimensionnée pour en faire un roman à tiroirs, à chausse-trapes qui défient Dieu lui-même, mais qu’on aime – même si on ne dira pas grand bien de l’institution chrétienne…
Dans son quatrième récit de fiction, Gilbert Salem s’est évertué à ne jamais se projeter dans ses protagonistes. Simon, Jean-Baptiste et Vladimir s’expriment à la première personne, mais ont été créés de toutes pièces. Ils ont fini par imposer à l’auteur leurs tempéraments respectifs, ainsi que la trame de leurs destins qui trouvera, dans une lumière d’aurore, un dénouement mélodramatique.

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Les sortilèges de Salem

Journaliste, auteur de plusieurs ouvrages, dont À la place du mort et Le Miel du lac, Gilbert Salem signe aujourd’hui un récit de fiction qui s’ouvre à tous les imaginaires

Mystique, lyrique, baroque... Une somme d’érudition et de fantaisie onirique. Dans Trois hommes dans la nuit, son quatrième récit de fiction de quelque six cents pages, Gilbert Salem, journaliste, chroniqueur, blogueur à 24 Heures, auteur et essayiste de cinquante-quatre ans, prend un plaisir de sorcier malicieux à emmêler et démêler les fils du destin de trois hommes: Simon, Jean-Baptiste et Vladimir.
Trois anciens surdoués qui ont vécu une partie de leur adolescence au Collège de l’Effeuille. Au temps où «leur surdouance, comme ils appelaient ça, était rivale». Celle de Jean-Baptiste écrasait les autres par sa puissance mémorielle - depuis, il a perdu tout son passé; celle de Simon, «matheuse et déductive», celle de Vladimir, «musicale, artistique, stratégico-bricolière».

Trois Champions de la virginité masculine

Trois «cinglés, bien dissemblables, dotés d’un Q.I. qui serait supérieur à 170, un peu malgré nous», trois «champions de l’esprit et de la virginité masculine» qui ne se sont plus revus depuis trente ans. Au lendemain de Noël 2002, à quarante-deux ans, ils se retrouvent par hasard, lors d’une soirée chez une jeune amie commune, Alma Lebief-Dach. Alma la Lituanienne, polyglotte, pure francophone, tisserande, musicologue, théologienne, qui aime Dieu plus que tout et méprise les usurpateurs de la foi.

Jeux de rôle et jeux de dupes

Et c’est une très étrange nuit que cette troïka en cavale va vivre, déambulant dans une cité fluviale imaginaire, où les anges passent, les chats veillent, le brouillard tamise les éclairages tandis qu’un carillon joue une gavotte à deux temps.
Une nuit propre à philosopher comme à galéjer, à évoquer Dieu, Mozart, Bach, la mort, l’amitié, ou à chantonner des comptines de potaches. Une nuit «pour discerner leurs anciens litiges et leurs enjeux», pour lever les masques ou en afficher d’autres, jeux de rôle et jeux de dupes, mémoire trouée, mémoire trahie. Jusqu’à un insolite dénouement.
Roman dédaléen, secret et phosphorescent, tourmenté et inspiré, à l’image de son auteur, conteur dans l’âme - Gilbert Salem est né en Iran dans une famille de chrétiens libanais en exil - et brillant styliste.
Cet amoureux de Proust fait jubiler la langue avec des mots choisis et une surenchère de beau style.
Le regard vif et matois, l’esprit christique, il brosse des portraits ardents, affine des dialogues nerveux et crée des décors dignes du théâtre shakespearien. C’est beau, envoûtant, c’est ardu aussi, complexe, nutritif.


PATRICIA GNASSO, Le Matin

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Complément de Gilbert Salem sur son blog.

La jeunesse du vieux Nathan

Luc-Nathan Lebief (1896-1989). Il est le fondateur de cette famille de protestants qui possèdent une grosse entreprise papetière du Nord-Est de la France, et poursuivent son œuvre de mécénat - décrié, jalousé - dans la petite cité fluviale très catholique où se déroule notre histoire. C’est d’ailleurs lui qui l’a inaugurée par une espèce de rot émanant d’une horloge détraquée.
Luc-Nathan Lebief fut le beau-père de Clarisse et le grand-père de Loïc, le mari d’Alma.
Lorsque celle-ci pénètre pour la première fois dans le manoir de la Pommeraie, ce patriarche au prénom de prophète est mort depuis treize ans (cancer intestinal). Sa voix de geai des chênes et son méchant caractère n’y font plus la loi, mais son fantôme est là.
Il est dans l’agencement du mobilier inchangé, il préside au choix des fleurs saisonnières que les domestiques mettent dans les vases. Il survit, telle une senteur entêtante, un peu surette, dans les lambris en pin laqué des cinq salons de sa «datcha» à coupole torsadée, et à merlons néovénitiens. En lui succédant en régente du logis, sa bru Clarisse – qu’il détestait – n’est jamais parvenue à la désodoriser, ni par son tempérament vindicatif, ni par ses cigarettes au girofle.
Le Vieux Nathan est un lare indélogeable. C’est toujours lui qui règne sur ce foyer de neurasthéniques à l’heure où la jeune et curieuse théologienne de Klaïpeda s’apprête à en faire partie.
— Mais comment était-il physiquement, ton grand-père?
— Voici grand-papa, à peu près comme je l’ai connu à mes seize ans, dit Loïc en montrant à sa fiancée un buste à tête massive sur l’horloge à gaine d’ébène.
Alma Dach avise un front en pavois sur un nez fin et busqué. Le regard est vide, couleur de plâtre, mais il semble la fixer. Des angles de la bouche en demi-arabesque s’exsude une ironie méchante qui la fait frissonner. Elle se dit: «Ce type a été un sale type. En tout cas, en une lointaine jeunesse qu’il a dû maquiller, cacher même aux siens. Le masque d’honorabilité qui leur a laissé est marouflé par la plus douteuse des filasses. Ses iris lait caillé voient tout comme chez les faux aveugles, épiant le monde aux sons d’un limonaire au carton perforé à la sauvette. Oui, un ex-truand, un criminel peut-être, incapable de remords, car son cynisme profond n’a pas échappé au ciseau du sculpteur.»
— Grand-père Nathan fut un homme austère, un protestant pur. Un grognon à crises de rage mémorables, mais c’étaient des éclats de sincérité. Il était incapable de mensonge, même s’il nous taisait des chagrins anciens. Il était foncièrement bon. Je trouve que l’artiste a su faire apparaître cette bonté secrète, car probablement timide. C’est aussi ton avis, Alma?
— Oh oui!, mon Loïc. Tu as l’air très attaché à cette sculpture.
— J’aime me recueillir devant elle. J’y repuise de l’énergie, de la confiance en moi, à chaque fois que ma pauvre maman me gronde comme un bambin, ou me mortifie en public. Et c’est pour ça qu’elle la déteste, ainsi que l’horloge qui sert de socle.
— Mais si elle ne l’apprécie pas, pourquoi ne l’a-t-elle pas fait enlever? N’est-ce point elle qui a désormais les pleins pouvoirs sur l’aménagement de votre manoir?
— Par superstition probablement. Elle était déjà parvenue à phagocyter mon père Joachim, qui était un homme faible. Mais il invoquait trop souvent le sien dans ses prières, ainsi que son attachement à cet objet. Pour essayer de l’effaroucher et la fuir, il révérait ce buste telle une relique, ce qui n’est pas très protestant… Tout en se prétendant huguenote de longue lignée, ma mère est intimidée par les mystères comme une bigote du Moyen Age. Elle est sotte hélas. Tu le sais, et tu en ris…
— Non, je le regrette. Comme je regrette de n’avoir pas connu ton père, qui devait être encore plus timoré que le sien, ou toi… Ainsi, trois ans après son décès, la superstition de son épouse aurait survécu à son veuvage?
— N’oublie pas qu’elle m’aime. Trop. Et elle craint Hérold qui a hérité de pouvoirs qu’elle n’a pas: ceux de la finance de la société Papirama. Or mon cousin est comme moi très respectueux de la mémoire de ce grand-père vertueux. Et il vénère tout autant cette sculpture. Nous nous sommes ligués ouvertement pour la sauvegarder. Ne pouvant rien contre notre tandem, elle ne peut plus rien contre elle.
— De cette Californienne scientologue dont ton cousin Hérold a divorcé l’an passé, il n’a pas eu d’enfants?
— Non. Mais je te vois déjà bien informée, et délicieusement fouineuse, mon Alma. Une redoutable détective… On dirait que tu fomentes un rapport exhaustif sur la famille Lebief. Mais c’est vrai que tu es une intellectuelle de haut vol, une chercheuse invétérée. Et l’intérêt que tu nous portes prouve que tu m’aimes…
Alma sera confortée dans son impression en dénichant, dans une mansarde des tourelles ouest, une photographie de 1916 où Luc-Nathan Lebief pose avec apathie devant un rideau à godailles. A vingt ans, il a un regard d’arsouille-poète-arnaqueur, mais à témérité hésitante, juvénile. «Un beau gosse badaudier badin qui séduit femmes et hommes scherzo, puis de plus en plus scherzando. Beau comme l’ange-démon. Il a déjà volé, mais pas encore tué, car la plissure sous la lippe donjuanesque n’est pas celle d’un homme qui a vu la mort. Il y a de l’embarras dans la moue. Caïn avant son meurtre.»
Les intuitions d’Alma s’avéreront un jour sujettes à caution, mais celle-ci fut adéquate: son futur aïeul par alliance avait effectivement été un individu peu recommandable dans le premier quart de sa longue existence.
Enfant unique d’un pasteur toulonnais qui le flagellait pour des vétilles, il s’évada de la cure familiale à seize ans pour devenir chipeur de sacs à main à Marseille. Sa mère éplorée – qu’il ne revit jamais après qu’elle l’eût pris sur le fait à l’aurore - lui avait cédé ses maigres économies personnelles, ainsi qu’un bréviaire protestant aux senteurs de muguet, dont il ne se débarrassa pas, même quand il se fit mécréant.
Rue Ingarienne, ou de la Poissonnerie-Vieille, le Cambo d’Aragno, les Bannières: son «Natoune adoré», comme elle l’appelait, se dépatouilla durant un lustre en titi malfaisant et méridional dans ce nœud inextricable de venelles du Vieux-Port, qui devait être anéanti quarante ans plus tard par les artificiers de la Wehrmacht.
En 1912, les bimbelotiers annamites aux pieds nus et les aigrefins en complet blanc de Saigon y étaient aussi nombreux que les Arabes. Luc-Nathan nargua les farouches marlous de la Lanternerie en faisant le joli cœur auprès de plantureuses Marseillaises et d’exotiques étrangères qui toutes le remballèrent comme un nigaud malpropre – qu’il était.
Sauf une, la plus mystérieuse, la plus indépendante de toutes, la plus cultivée surtout: pour la Russe Varvara Olenieva, de dix ans son aînée, la prostitution ne devait être qu’un pis-aller, une ressource subsidiaire, car elle ne lui réclama aucun centime en le déniaisant un après-midi de juillet dans une chambre décorée avec luxe, et dont les fenêtres étaient grand ouvertes sur les bruits et parfums tièdes du marché aux légumes.
Elle était plus maigre qu’il ne l’aurait souhaité, mais sa chair ferme avait des saveurs de cannelle fine, ses yeux changeants riaient d’une tendresse amusée. Et il adora le grattement giratoire de ses ongles carmin dans sa tignasse de petit lion des caniveaux, tandis que de l’autre main elle empoignait le combiné du téléphone pour injurier les femmes du standard:
— Je vous ai demandé le Kugler 177 à Strassburg, en Allemagne, ma pauvrette! Et pas le Kléber 17 à Nancy, qui est encore en France…
La déconcertante Varvara était évidemment une aventurière à la solde des Prussiens. Son lionceau n’y comprenait encore rien. Sa candeur d’apprenti-voyou, ses questions béotiennes sur les enjeux internationaux achevèrent de la séduire. Elle lui inculqua des rudiments de la politique mondiale, mais elle l’initia surtout à la culture slave, qu’elle trouvait – malgré ses trahisons - supérieure à l’allemande. Elle lui parla de ses premiers émois au Théâtre d’Art de Moscou, de la Cerisaie de Tchekhov mise en scène par Stanislavski, l’inquiétant Segueïevitch aux yeux «immortels de feu mort». Quel charabia pour Nathan! Mais elle lui apprit à chanter en russe une vieille ballade populaire invoquant les vastitudes de la Sibérie méridionale – «Pa dikim stiepiam balakaïla…»
En retour, le Natoune adoré de sa manman enseigna à la coquette sycophante ses ruses de voleur aux ongles sales quelques techniques infaillibles de pickpocket et trois ou quatre expressions en gavot provençal. Ils en tombèrent éperdument amoureux l’un de l’autre.
Au point que deux ans plus tard, lorsqu’elle lui annonça qu’elle devait quitter Marseille, ils pleurèrent longuement ensemble dans les parfums suaves de mai.
Il tenta de lui offrir le déjà défraîchi livre de prières de sa mère:
— C’est le seul vrai trésor que j’aie. Eh bien je te le donne! Si tu n’en veux pas, je m’en vais vite voler pour toi des colliers de perles, des bracelets, des diamants peut-être. Il suffit de rôder autour de ces viocardes d’Amérique qui se dandinent en pingouines sur la Canebière. Je te les dépouille facile. Serai de retour dans une heure à tout casser!
— Le seul trésor que tu aies, mon Louka, c’est toi-même. Et j’y tiens moi, à ce trésor-là. Je ne veux pas que tu coures des risques pour des bijoux qui ne m’intéressent pas. Ton joli petit livre, oui, il m’intéresse. Mais garde-le. Il te sera très utile, même si tu ne crois pas en Dieu comme moi. Et je te promets qu’on se reverra – un jour tu me rejoindras à Strasbourg, et puis – qui sait? – je te ferai visiter ma chère Russie.
Varvara Olenieva se volatilisa le lendemain, sans laisser de trace en France, et sans y être recherchée – c’était une semaine avant l’attentat de Sarajevo. Deux années s’écoulèrent, mais elle ne l’oublia pas: au début de l’été de 1916, son Louka s’était entre-temps enferré dans des combines plus dangereuses, contrôlées cette fois par de véritables parrains de la pègre marseillaise. Après l’arrestation d’un trafiquant d’opium de la rue des Gassins, qui l’avait exploité comme un rabatteur puis désigné comme un complice, Nathan n’eut pas le temps de se sentir aux abois: une vieille femme (qu’il identifia aussitôt comme une ancienne maraîchère de la Lanternerie) l’arrêta dans la rue, en l’agrippant par le bras, pour lui remettre subrepticement un télégramme, dont le libellé succinct le fit vaciller de bonheur et de réminiscences parfumées à la cannelle:
MON AMOUR. STOP. APRES-DEMAIN DANGER. STOP. FUIS ET REJOINS-MOI OU TU SAIS.
V.
Le jeune lampiste n’attendit pas la fin de la nuit pour s’introduire clandestinement dans un wagon huilier de la gare Saint-Charles dont il redescendit à pas de chat dans un hangar de Perrache, à Lyon. De là, il voyagea à pied, mettant le cap sur le Nord-Est de la France. Grâce à ses jambes de vingt ans, il s’en rapprocha expéditivement, tout en sachant qu’en ce mois de juin 1916, la bataille de Verdun grondait à son comble. Il compta sur son flair de vautour pour tirer profit le plus possible de cette région sinistrée: dans les villages du Barrois et de l’Argonne, il traîna la jambe à la façon des blessés de guerre, et en déclamant des psaumes tirés du viatique maternel – qui effectivement lui portait chance:
Ô Eternel, sois l’adversaire de mes adversaires!
Combats ceux qui me combattent!
Prends le petit et le grand bouclier,
Et lève-toi pour me secourir!
Ces cris vers Dieu, cette voix si jeune, érudite et triste, jaillie d’un Apollon français que ces maudits prussiens avaient estropié, émurent les paysans les plus appauvris, les plus endeuillés (des lecteurs de Paul Déroulède). Entre Pierrefite et Vouziers, on lui offrit le gîte, le couvert, de l’affection et, plus naïvement, l’accès à des coffres et à des vaisseliers qui avaient résisté aux trombes des canonnades.
Luc-Nathan Lebief venait d’écumer tout le vallon de l’Aire, sur un canasson tractant un tombereau où il avait entassé des pièces d’argenterie filoutées, quand un matin il se sentit des douleurs à l’estomac: en s’abreuvant à des fontaines vaseuses, il avait dû contracter la dysenterie. Il devenait aussi poussif que son pauvre cheval volé lui aussi, et désavoiné, lorsque celui-ci l’arrêta devant une chapelle grise entourée de ruines fumantes.
Un personnage singulier se tenait sur le perron. De petite taille, trapu, il était vêtu de sombre comme un prêtre - il n’en était peut-être pas un:
— Enfin, un heureux tintement dans ce village dévasté! Ça nous change des fusillades en cascade et des bombes. Monsieur trimballe de la quincaillerie ordinaire?
La voix était désagréablement aiguë, doucereuse et grasse.
— Non, mon Père, de la dinanderie jaune et des services en argent. Des biens des miens. J’ai pu les récupérer des décombres de notre maison, près de Souilly, après avoir été libéré du front. J’ai reçu un éclat qui a meurtri mon pied. Mais je ne sais que faire de tout ça. Ça m’encombre, et personne ne peut me le racheter. Or à présent je souffre d’affreuses coliques, Mon Père. J’ai dû boire de l’eau putride…
— Je ne suis pas plus médecin que curé, mais dans ma pharmacie portative, il doit y avoir quelque chose qui vous calmera. Quant à votre magot de cambrioleur, moi je vous le rachète volontiers… Car vois-tu, mon garçon, je t’ai démasqué, à cause de ton accent du midi et de ton regard de biche égarée. Je suis sûr que tu as moins mal à la patte qu’à l’estomac. Descends de cette rosse et marche normalement devant moi. Bah! ne crains rien, remercie plutôt le Diable de m’avoir trouvé. Moi aussi je suis charognard. Sauf que ceux que je détrousse sont des morts, des soldats qui ont crevé dans les tranchées, de préférence des officiers allemands dont les poches intérieures contiennent plus d’argent. En tant que photographe de guerre accrédité, je les découvre avant tout le monde. Quand ils sont encore frais.
Luc-Nathan était trop malade pour se confondre en dénégations. Il réclamait un remède contre le mal qui taraudait ses viscères. Il hésita un peu lorsque l’homme lui fit avaler un comprimé crayeux de couleur noire, mais il le croqua quand même et cela ne tarda pas à le soulager.
— Ce n’est pas l’hostie de Lucifer, mon fils! Ce n’est qu’une pastille du Bon Docteur Belloc, rien de plus souverain contre la colique. A présent, il faut que tu te reposes un peu. Va t’étendre sur ma couche de fortune. L’église est abandonnée comme tout le village; son abside me sert de laboratoire de photo. Pendant ce temps, je vais examiner le contenu de ta charrette.
En s’allongeant sur la litière malodorante, le jeune homme sentit tous les muscles s’endolorir en se détendant enfin - après tant de jours de marche, de chevauchée bancale, de crispations nerveuses. Mais il ferma les yeux, et finit par s’assoupir.
Il fit alors un rêve court qu’il ne devait jamais oublier:
La flèche de Notre-Dame de Strasbourg, il ne la connaissait que par les cartes postales de cousins alsaciens de son protestant de père, qu’on épinglait dans la salle d’eau de la cure de la rue Picot – à l’abri des regards d’éventuels visiteurs catholiques. Mais cette fois, l’alchimie orographique des songes l’a métamorphosée en tour de basalte noire, trouée de baies clochères enflammées – le crépuscule est rouge sang. Elle devient tout de suite identifiable, jaillissant de la masse ocrée des toits de la vieille ville, dont les rues sont sinueuses, et les vitrines commerciales surmontées d’enseignes en allemand (auf gothischesdeutsch). Luc-Nathan évolue entre elles avec la sensation de flotter sans toucher le sol. Entre ses cuisses, il n’y a plus la pauvre monture. Mais devant lui, roule un fourgon mortuaire tiré par de meilleurs chevaux à crins dorés, que fouette un croque-mort très pressé, coiffé d’un haut-de-forme saupoudré d’or en paillettes carnavalesques. Le brimbalement intempestif du corbillard sur le pavé fait rebondir le cercueil à chaque virage.
Mais à quoi, O Eternel, peut ressembler de face ce cocher d’enfer? Et qui est le mort?
Au réveil de Luc-Nathan dans la chapelle désaffectée, son «sauveur» lui massait les membres d’une étrange façon, puis le demanda de poser pour un portrait en pied dans le petit hémicycle de la chapelle où il avait accroché une tenture en velours.
— Miracle, tu ne boites plus! Tu es un beau jeune homme, tu aimes les filles?
— Je n’aime que les filles, Monsieur. Monsieur?
Le pilleur de cadavres éclata de rire:
— Tu ne sauras pas mon nom, et je ne te demanderai pas le tien. Mais je m’en vais développer tout de suite le film pour que tu puisses emporter un tirage. Tu le montreras plus tard à tes dulcinées en leur disant: regarde, j’ai été un blessé de guerre, un vrai héros…
Le soir tombait, lorsque Luc-Nathan Lebief s’apprêta à reprendre sa route. Le cheval était remis d’aplomb, mais la remorque avait été sensiblement allégée.
— Et le prix de mon argenterie?
— Je l’évalue au doigt mouillé, celui qui repère la direction du vent. Ou alors à la peur des braves gens quand ils préfèrent vous céder tout. Mon prix fiston, c’est le tarif ordinaire d’une photographie. Je suis un professionnel syndiqué. Et puis il y a eu mon médicament…
— Quoi, cette saloperie de cachet noir qui me reste en travers de la gorge?
L’inconnu haussa les épaules:
— Bon, reste dehors. Je vais chercher quelques sous pour que tu aies de quoi manger lorsque tu auras trouvé une auberge, et si ton estomac s’est rétabli.
Il ne se rendit pas compte que Nathan le suivait à pas de loup, jusqu’à la cavité sous l’autel où il thésaurisait ses propres trophées. L’homme en noir n’eut pas le temps de pousser un cri: la lame d’un poignard oriental (subtilisé à quelque commerçant indochinois du port de Marseille) lui transperça la nuque jusqu’à la glotte.
Laissant là le canasson, le grand-père de Loïc et Hérold Lebief, enfourcha la bicyclette du photographe, dont il avait détaché le porte-bagages: plus besoin d’une sacoche, car ses nouveaux trésors étaient enfouis dans les poches intérieures de son veston – un matelas de Papiermarks et de Rentemarks, de bons convertibles à l’effigie de Guillaume II.
La nuit de juin était étouffante et lourde, mais Luc-Nathan avait le cœur léger, en cinglant cette fois vers Nancy puis Colmar, vers L’Elsass-Lothringen où il allait enfin revoir son irrésistible espionne et se faire une situation. Il ne savait pas l’allemand, et alors? N’était-il pas un protestant du midi de la France, un enfant de persécutés?
Au petit matin, le jeune meurtrier aperçut enfin le ballon des Vosges – dominant les mamelons gréseux du versant lorrain. Après avoir franchi le col du Bonhomme par des sentiers forestiers, il rejoignit la route et poussa un cri de joie: un panneau indiquait en graphie allemande Kaiserberg, Kolmar, Mulhausen! Il avait réussi à traverser les lignes incognito… Il ne lui restait plus qu’à bifurquer vers le nord en direction de Strassburg.
Mais sa jubilation fut peut-être excessive, car elle fit sur lui l’effet d’une syncope. Luc-Nathan tomba de sa selle, hoquetant, poussant des râles. Son ventre se mit à vrombir de gargouillements nauséeux. De sa crinière blonde, un filet de sueur poussiéreuse goutta jusqu’à la pointe de son nez d’épervier. Péniblement, il se redressa sur ses genoux et recracha par terre un morceau de charbon - une demi-lune noire comme du basalte.
En un éclair, il revit les deux protagonistes de son cauchemar strasbourgeois: le cocher du fourgon funèbre avait la nuque adipeuse de l’inconnu qu’il avait égorgé dans une église abandonnée de la Meuse. Quant au cadavre qu’il trimballait, c’était celui d’une femme.
Il comprit que Varvara était morte.

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Merveille de fantaisie énigmatique, de profonde malice et de douleur sublimée que Trois hommes dans la nuit.

«L’aiguille des boussoles enfantines pique et blesse», écrit Gilbert Salem dans son dernier roman, d’abord touffu comme une pelote d’étoiles lançant mille feux, et qui se désentortille au fur et à mesure de la lecture tout en demandant, au lecteur, une attention de chaque instant et un effort de dinguerie participative. De fait, Trois hommes dans la nuit n’est pas un roman aussi immédiatement accessible que Trois Hommes dans un bateau, de l’irrésistible Jerome K. Jerome, ni aussi débonnaire que Trois Hommes dans une Talbot, du charmant Paul Budry. On ne sait pas très bien, au fil des premiers chapitres, où l’on va, mais on y va. On y rencontre d’abord une insupportable millionnaire protestante cul-bénit, en la personne de Clarisse Lebief-Guingue (de la fabrique de papier Papirama délocalisée dans le monde entier), flanquée d’un majordome au nom bizarre de Donat Jovié, qui se dégonfle soudain comme une baudruche pour se trouver réduit à l’état de petit anneau de caoutchouc mauve. L’ambiance est donc illico à l’insolite frotté de sortilèges, mais c’est, plutôt que dans le merveilleux ou le fantastique prisé des têtes blondes, dans les eaux du réalisme magique que va se déployer la narration, aussi pauvre en «action» apparente que mille pages de Proust ou de Joyce. Un formidable brassage de mémoire doit pas mal, d’ailleurs, au génie filtré et recyclé de ces deux titans, dont Gilbert Salem est un (humble) disciple à deux titres majeurs: son rapport mélancolique au Temps et aux Noms proustiens, et, côté Joyce, sa sensualité poétique et mystique de sourcier d’une langue «totale», laquelle se déploie en moires de haute lice et en polyphonies tour à tour somptueuses ou détonantes voire délirantes – des éructations du capitaine Haddock aux vaticinations des prophètes, en passant par trois voix d’hommes et une voix de femme, le chant des anges et le boucan alterné d’un flipper des années 70 et d’un groupe de rock prog…

Les enfants perdus

Trois hommes: trois hyperdoués de naissance, et une femme, qui devient géniale à son tour par le triple exercice de la musique, du tissage à la lyonnaise et de l’invention d’un Christ peu clérical: tels sont les protagonistes du roman, dont les portraits, extraordinairement détaillés et cohérents, se constituent au fil du roman. Les trois lascars, quadras, se sont connus à l’internat catholique de L’Effeuille, ados géniaux et teigneux, au début des années 70. Il y a là le Provençal Jean-Baptiste Contine, géant empêtré dans son corps, aux cils d’enfant et à l’âme inquiète; le minuscule Celte Simon Bouffarin vif comme un elfe et «catholosof» facétieux; et son ami Vladimir Sérafimovitch, alias Volodia, dandy cynique résolument athée et d’une beauté méphistophélique. Tous trois ont été conviés à une réception par Alma Lebief-Dach, belle-fille de Clarisse, en ce Noël 2002, dont la nuit du 26 au 27 accueillera leur triple immense errance – le récit oscillant entre leurs débats présents et leurs ébats d’adolescents «feuillantins». Quant à Alma, Lithuanienne d’origine et devenue théologienne luthérienne à Strasbourg après une initiation au tissage chez les soyeux de Lyon, elle sera présente-absente tout au long du roman, inspirant à l’auteur ses pages les plus lumineuses.
Et Dieu là-dedans? Il est partout et nulle part, dans une sorte d’omniprésence poétique qui doit autant aux bouffons de Shakespeare qu’aux princes ambigus de la collection Signe de Piste, à la foi toute pure d’un enfant ou de Bach qu’à la théologie érudite. Dans la foulée, au fil de magnifiques évocations lyonnaises, on se rappelle que Les Deux étendards de Lucien Rebatet, grand débat romanesque entre christianisme et athéisme, se déroulait précisément à Lyon, mais l’exploration de Gilbert Salem – donnant mystérieusement raison (ou presque) à chacun – s’enracine dans une sorte de christianisme enchanté, triste et radieux à la fois comme l’enfance, défiant en somme la fameuse sentence d’Alfred Loisy: «Le Christ annonçait le Royaume, et c’est l’Église qui est venue», citée en exergue.
Or le plus étonnant, dans ce roman qu’on pourrait imaginer «élitiste» et «passéiste», voire obsolète par sa thématique, est son ébouriffante fraîcheur, son inventivité verbale et son scannage des derniers états du monde dit virtuel, autant dire sa déroutante modernité. Bonne nouvelle: la divine Littérature n’a pas déserté tout à fait son royaume, où nous ramène ce sorcier de Salem.

JEAN-LOUIS KUFFER, 24 Heures

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Complément de Gilbert Salem sur son blog.

Micky le Corfiote

Je préfère être avec le Christe plutôt qu’avec la vérité.
Fédor Dostoïevski

Micky, Jean-Baptiste Contine ne l’a jamais vu. Ils se connaissent depuis 1999, par la nébuleuse alors récente d’Internet où ils n’ont échangé que des propos, pas d’images. Chacun ignore l’aspect anatomique de l’autre, et c’est mieux ainsi. Entre eux s’est «connectée» une amitié qui devient régulière, alors qu’ils abominent pareillement la civilisation virtuelle, son langage atrophié, ses clinquants cliquants-clignotants, et ses simulacres dérisoires. Ils préféreraient une accolade, des regards vrais et vus, des voix entendues. Des chaleurs tactiles.
Mais le leurre technologique réveille, dit-on, des instincts ludiques chez les plus vieilles badernes.
Dans ce contexte «hypermoderne», ils se sont abouchés à l’ancienne, s’écrivant des phrases longues, léchées, – avec l’impression délectable (crédule) de gêner les autres internautes par un anachronisme appuyé.
La première fois, ce fut dans un forum dévolu aux Actes des Apôtres.
Micky détaillait une expérience lointaine, au cours de laquelle il avait prospecté en amateur le passage de saint Paul en Grèce. Sa description, à Corinthe, non seulement de traces archéologiques pauliniennes, mais celles de Timothée, de Silas, du proconsul Gallion, fut d’une érudition exubérante qui impressionna Jean-Baptiste. Au point qu’il rouvrit ce Nouveau Testament dont il se croyait indigne, et rejeté. Il s’en échappa une poudre d’encens flétri, une flaveur de sacristie feuillantine qui sentait le décorum de la piété contrite de ses douze ans.
Les courriels de Micky étaient truffés de citations exactes, mais ingénieusement enchevêtrées, comme seul un lecteur familier des saintes épîtres s’autoriserait à le faire:
«Cher JB, la Maison des Disputes de Chloé a bien existé. A dix-neuf ans, je n’y avais pas relevé des vestiges matériels, mais un soir, sous les yeuses des remblais médiévaux de l’Acrocorinthe, j’identifiai dans un éboulis submergé de laurier une odeur de pourriture certifiée antique, presque agréable: celle de la mort qui donne la mort devenant une odeur de vie qui donne la vie. Je compris alors que le dieu de cet immense «prédicateur-avorton», qui est aussi ton dieu naturel, est plus intéressant que le Yahvé de ma famille, car c’est un fou. Votre Jésus, lui aussi, fait gronder le tonnerre et trembler les hommes, mais lui-même tremble, et il reconnaît qu’il a peur: C’est que la folie de Dieu est plus sage que les hommes, et la faiblesse de Dieu plus forte que les hommes. Moi je corrigeais – abusivement, pour moi seul – plus forte que chez les hommes. Votre Dieu est fort parce qu’il est capable de faiblesse humaine. Je l’avais déjà jugé persuasif chez les orthodoxes de Grèce, or sache que c’est chez des catholiques du midi de la France que je l’ai enfin trouvé.»
De ce sophiste enflammé qui juge les dieux, et en change à la fortune de ses aventures picaresques, Contine ne sait pas grand-chose – même après quatre années de dialogue, d’estime à distance. Sinon que Micky n’est pas son prénom, qu’il est né à Corfou en 1955 dans une famille juive qui ne lui pardonne pas son apostasie. Qu’il vit à Marseille depuis trois décennies. «Une cité grecque comme moi, peuplée de beaucoup de juifs comme moi – même s’ils sont nordafs – et de papistes bornés sulpiciens comme moi maintenant. Les couchers de soleil à la pointe de Montredon imitent si bien ceux de mon île natale, qu’il m’y arrive de soliloquer en judéo-vénitien, comme le faisait notre rabbin Abacco de la Ruelle d’Or, en s’attardant sur les môles après qu’il eut perdu la raison. Mais, cher JB, moi je ne m’attarde nulle part. La vie m’a appris à avoir le feu au c…, et j’ai la chance d’avoir un métier qui fait voyager. J’en profite pour fuir aussi ma tête: j’ai été victime l’an passé d’une tumeur anévrismale qui a rompu mon fil des événements les plus récents. Au lieu de la soigner, je m’en moque et la laisse prospérer. Les psys appellent ça une fuite en avant. En d’autres termes une couardise. Pour moi, c’est du courage. Un nouvel envol, une politique de la terre brûlée. Mais d’une terre qui ne vaut pas tripette: qu’importe mon souvenir du café-croissant de ce matin! Au diable le conseil de la secrétaire de mon patron quand je m’apprête à prendre l’avion pour Séville à Marignane, alors que c’est un train de Saint-Charles qui m’attend pour me conduire à Barcelone… Ce ne sont-là que bévues réparables. Pertes infimes, bouts de mémoire immédiate qui se décollent en squames sèches de reptile, et que je jette au feu. Sort que je fais subir pareillement, méthodiquement, aux talismans de mes aïeux. Ceux que les Hébreux appellent t’philim ou phylactères. Ces inscriptions kabbalistiques reviennent inlassablement me harceler, alors je les détruis avec un réflexe rageur – mais non sans un zeste de chagrin chevillé au fond de moi. La gloire du Christ-Rédempteur m’en guérira. Car je ne dors jamais deux nuits à Marseille sans aller remercier sa mère, la grande Vierge dorée de Notre-Dame de la Garde. Je suis convaincu que c’est par son intercession que j’ai conservé intacte toute ma mémoire ancienne.»
À ce long courriel, où Micky épanchait pour la première fois des confidences intimes, Jean-Baptiste répondit avec un laconisme prudent, mais le sentiment de se livrer lui aussi beaucoup:
«Cher Micky, par atavisme protestant je suis peu coutumier du culte marial. Mais par amour de l’art, je te conseille de prier plutôt la Mater dolorosa de Carpeaux qui est à l’intérieur de la basilique. Elle est plus gracieuse, et certainement plus accessible que l’immonde colosse qui flamboie sur son clocher… Je t’envie de pouvoir dialoguer avec elle, ainsi qu’avec celui que tu désignes comme mon «dieu naturel». Et je t’envie de n’avoir pas égaré comme moi des pans entiers de ta mémoire d’avant.»
Cette réponse aigre-douce déconcerta-t-elle son correspondant? Contine ne revit plus jamais le pseudo de Micky dans la messagerie de son PC. Il le relança deux fois en vain. Alors il varia la tentative en expédiant un SMS sur son téléphone mobile:
— Désolé Micky de t’avoir culpabilisé. Te connais peu, mais t’aime bien. JB (si tu te souviens encore de moi).
Le jour même, Jean-Baptiste était concentré sur un long dépliant héraldique lorsqu’un bip-bip fit vibrer son portable. C’était un minimessage de Micky:
— JB, t’oublie pas, t’aime aussi. Connaissais pas Krakow, fief de Jean-Paul 2, ni la Panna Maria et son retable en bois. J’y prie pour toi et ta mémoire. Fraternisons en amnésiques complémentaires. Allumons des cierges!
Désormais, Micky et JB correspondent par SMS. Ils se transmettent des signaux votifs; balises géographiques sur une carte du Tendre amicale qui s’élargit, au gré de leurs déplacements respectifs, à celle de l’Europe – «avec l’espoir de dériver un jour vers la Terre sainte». Messages lapidaires, où le goût pour la liturgie catholique le dispute à l’ironie sacrilège. On en rit sans rire vraiment. Un jeu presque grave: comment blasphémer en évitant de le faire? Comment dire beaucoup avec le moins de mots possibles, et sans enfreindre les règles élémentaires du français.
Entre l’enfant surdoué des ruisseaux et légumières du Comtat – qu’un destin terne de généalogiste a relégué dans une ville de brumes – et ce juif corfiote et sanguin, de dix-huit mois son aîné, qui veut explorer tous les sanctuaires du continent, la relation est intangible mais elle perdure. En dépit de sa sporadicité, elle est cohérente et fidèle.
Jean-Baptiste Contine n’a pas la même fièvre voyageuse, mais il ne déroge pas au rituel dès qu’une tournée de conférencier le rapproche d’un édifice catholique, quel qu’il soit.
— Une petite flamme pour Micky dans une chapelle triste en brique noire d’Eindhoven. Rien trouvé de mieux.
— Une autre à la santé des neurones de JB sous les voûtes gothiques de Sint-Salvator de Bruges. Je sais mieux choisir…
— (Une semaine plus tard) Une chandelle blanche chante pour toi sous le pilier des Anges de ND de Strasbourg. Belle cité. Beaucoup de juifs y vivent. Me traquent-ils? Je deviens parano!
— Les Juifs d’Alsace sont aussi anciens et débonnaires que ceux de ton Corfou. Plus intellos peut-être. Pour toi, y aura pas de bûcher chez eux… Ici en Toscane oui, et de ma part: le feu vif d’un lumignon rouge dans une crypte de Santa Maria dei Servi de Sienne. Congrès ennuyeux d’héraldistes mais trois jours de soleil.
— Cher JB, y a plus que 75 Juifs à Corfou! Ils sont débonnaires mais ont juré ma perte: je suis un renégat et un colégataire prodigue. Mes frères me retrouveront. Pas de bûcher, pas de veau gras non plus! Luc 15-23, ils connaissent pas… Demain retour à Massilia. Rebelote à ND-de-la-Garde. Une bougie kitsch néoclassique y plaidera pour le salut ton âme.

Ne l’ayant jamais vu, Jean-Baptiste ignore que Mikis, qui signe Micky, ressemble un peu à Frère Joyeuse, le redoutable tourier du Collège de l’Effeuille, mais en plus joyeux… Il s’était d’abord prénommé Mikaél. C’est un gros garçon de petite taille, aux bras courts en gigots, au pas qui dandine à cause d’une scoliose congénitale. Farouche et bègue, il a l’air idiot et le regard temporal des lièvres, car une enfance contraignante lui a appris à dissimuler son intelligence: les juifs de Corfou (ses parents, son «sandak» de parrain, les voisins, le rabbin…) l’avaient tenu longtemps tenu en lisière – comme s’il était frappé d’un mal sacré – circonscrivant ses déplacements à un quartier aux murs vénitiens sous une colline sinaïque. L’étouffant d’une affection plus symbolique que perceptible.
Au décès de son richissime pharmacien de père, Mikaél avait dix-neuf ans. Il hérita d’autant de lingots d’or que ses trois frères qui aussitôt lui imposèrent leur aile protectrice et collective, mais il parvint à s’évader en s’embarquant sur un ferry jusqu’à Corinthe pour y marcher sur les pas d’un autre Juif qui, comme lui, avait abandonné le judaïsme. Pour en devenir le plus illustre renégat: Paul de Tarse.
Ravis de convertir, deux mille ans après le fondateur du christianisme, une «brebis adulte», les popes du nome de Corinthe sommèrent Mikaél de se trouver un prénom moins hébraïque.
Le matin de son baptême, sur le site d’une église paléochrétienne, il opta pour Mikis, celui de son musicien préféré Theodorakis. Un compositeur révolutionnaire, un poète proscrit! Et cela en pleine dictature militaire. Mais il y avait tant de candeur et d’imploration dans la voix bredouillante du jeune Tyrrhénien que les prêtres orthodoxes validèrent son choix. Ils gagnèrent au change: il se révéla le plus efficace des domestiques pour les prévenir de visites incongrues et, accessoirement, astiquer le parquet marqueté de leurs monastères, dégraisser les bobèches de leurs bougeoirs en vermeil, ou arroser leurs jardins.
En moins d’un an, il en servit trois. Tous ignorèrent que, derrière un moellon amovible de l’appentis qu’ils lui concédaient, leur insignifiant marguillier cachait de l’or en barre. Un matériau dont il méconnaissait la valeur. Il le conservait ingénument, avec repentance filiale, telle une relique: son lien sentimental ultime avec les siens. Et avec les crépuscules de Corfou. Plus tard, il dira: «C’était l’or de mon papa, ç’aurait pu n’être que du plâtre dont il faisait des pansements pour les pieds. En secret, je pleurais sur cette besace en jute comme sur un doudou de bébé.»
Claudiquant entre lentisques à résine et jasmins blancs, Mikis récoltait par-ci des olives, ébourgeonnait par-là les rosiers, et ramassait des chenilles partout sauf sur les mûriers – car il avait du respect pour les tisserands du village qui, de haute lutte, avaient obtenu le droit d’y prélever des cocons. Cet exercice quotidien désankylosait ses jambes, aérait ses poumons et ouvrait peu à peu son cœur à un dieu nouveau qui, comme lui, avait été aussi un homme. Et un des plus humbles.
Deviendrait-il digne de ce Jésus-Christ? Oui, selon l’Evangile. Selon ce testament révolutionnaire et libérateur qui prétend prolonger l’ancien, mais en fait scandaleusement l’abroge! (Telle était du moins la conviction de Rabbi Abacco). Lisant énormément dans la bibliothèque des moines, Mikis commença plus modestement par s’identifier à ce saint Paul, qui l’émerveillait par ses exploits odysséens, par ses faiblesses corporelles surmontées.
Paul aussi, avait dû aussi gréciser son nom (Saulos, de l’hébreu Shaul) pour n’être pas rejeté par les Hellènes. Et puis il avait trahi les Juifs, ses frères, après avoir été le plus fanatique d’entre tous. Mais de sa trahison, il fit une grande et belle cause. Il eut l’insolence extraordinaire de la proclamer partout afin qu’elle devienne le socle de la religion la plus répandue au monde!
En novembre 1974, Mikis se trouvait en Epire quand la chute des colonels incita à la révolte des paysans contre l’archimandrite qu’il servait. Mgr Cyrille était un élégant barbu trentenaire à bec d’aigle. Sourire amer, tunique impeccablement amidonnée. Son coupé décapotable à plaques allemandes semait une terreur tonitruante dans les petites routes à chèvres. Averti à temps par sa hiérarchie, ce fringant dignitaire affréta un bateau battant pavillon espagnol, et quitta le port de Parga en pleine nuit, avec une palanquée de malles en cuir bourrées de soieries, une collection de céramiques cycladiques, plus un mélancolique valet de chambre aux cils de giton qui lui était très attaché. À bord du tramping, il y avait un autre garçon de dix-neuf ans, qui, lui, pensait avoir été embarqué par pitié à cause de ses infirmités.
Or Mikis le boiteux bègue, l’homme de peine niais aux yeux vides, avait été percé à jour: pour contenir la jacquerie des sériciculteurs insurgés de Karvunarion, il avait fait montre d’un peu trop de diplomatie… Le précautionneux archimandrite ne souhaitait aucunement livrer un témoin aussi sagace aux néo-démocrates qui allaient tantôt occuper son monastère.
Pour le jeune converti aux prières partagées, le début de la croisière fut horrible. Sa conscience, que le départ en trombe avait déjà brusquée, devenait aussi mouvementée que la mer ionienne dans la nuit d’hiver. Surtout après le passage de la côte septentrionale de l’îlot de Paxi, que peu d’encablures séparaient de la pointe sud de Corfou, où, par foucade et cynisme, son maître menaça de le larguer – car il connaissait ses antécédents familiaux.
Que le Père Cyrille fût tenaillé aussi par la peur, c’était dans l’ordre des choses – tout fuyard change ses manières, surtout quand le courage ne le gouverne pas. Mais cette circonstance opéra sur sa physionomie une transformation prompte, effrayante, qui acheva de déboussoler Mikis: les iris verts du pope se mirent à jaunir comme des feux Saint-Elme; sa barbe artistement taillée résista au vent; et son catogan d’apôtre d’icône aux bourrasques. Sa voix, cette voix de chantre, naguère onctueuse, apaisante, s’augmentait d’octaves en se métallisant… Tout tanguait sur le pont, sauf ce mutant cruel qui semblait défier les éléments.
Le despote libéra quand même son otage à Marseille avant que son bateau ne mette le cap sur Barcelone – où d’autres fugitifs grecs de son acabit l’attendaient.
En descendant l’échelle vers la navette, Mikis supplia encore l’homme de Dieu:
— Votre bénédiction, Monseigneur Cyrille! Juste un signe de croix…
— Non, Mikaél le Juif. Tu n’es que le descendant d’immondes crucificateurs. Juif tu es né, Juif tu restes.

Elle ne lui parut pas exagérément hospitalière, la noble terre de France, à l’heure prématitunale où Mikis y posa le pied pour la première fois! Il erra d’abord sur les docks bitumeux de la Joliette, entre pontons-grues, citernes et odeurs de naphte. Un pays d’entrepôts moites et noirs, qui ne lui rappelait en rien l’antique cité phocéenne de ses lectures. Ne parlant pas un seul mot de français, il ne se fia qu’à son flair de chercheur errant allant toujours à pied, comme tout fils de Sem. Et c’est ainsi qu’il aboutit dans les venelles en lacets, glaciales mais ensoleillées, de l’adret du Vieux-Port.
Au premier soir, il trouva refuge, rue du Panier, chez un curé défroqué. Un homme de belle miséricorde, un chrétien débarrassé de contraintes chrétiennes – donc d’autant plus doux, malgré ses yeux sans bonté. Mais un chrétien malgré tout. Par bonheur, cet échalas aux sourcils de chien-loup comprenait l’italien, car son épouse, une hispano-mauresque vaillamment hanchée, était Sicilienne. Excellente cuisinière, Madama Maria connaissait aussi la cuisine des langues et des nuances dialectiques. Une Méditerranée à elle toute seule, enchantée de truchementer comme une philologue salonarde, tout en hachant ail, échalotes et persil plat. Et en chassant le chat de la planche aux viandes.
Mis en confiance par leur chauffage central et par un haricot de mouton engageant, Mikis narra son inénarrable aventure avec lyrisme, pleurant souvent, à cause du vin, s’esclaffant aussi, nerveusement. Il évoqua son évasion de Corfou, son reniement douloureux de la Synagogue. Et puis les vents crayeux qui balayaient le seuil de la petite église corinthienne où il fut christianisé par un prélat grec; sa tendresse inespérée pour Jésus; sa terreur de saint Paul; ses joies de servir des popes bienveillants – pourtant à la solde de dictateurs exsangues. A l’épisode de la métamorphose du Père Cyrille sur le navire, le couple s’amusa ostensiblement. Mikis, lui, repleura, mangea comme un ogre, puis ronfla comme deux autres dans la chambre proprette qu’on lui avait préparée à l’étage, et dont la fenêtre donnait sur la coupole romano-byzantine de la Major.
Il était près de midi, le lendemain, quand il l’ouvrit pour s’emplir les poumons de l’air millénaire de Marseille – macédoine de parfums jaunes, effluves romarinés, cris de poissardes vraies. Toutes les odeurs helléniques de sa jeunesse y macéraient en brouet capiteux, malgré la fraîcheur de novembre. Le calendrier y ajoutait la feuille de l’arbousier, l’orange, la busserole, la mandarine de Noël. Le fond de saveur marine s’édulcorait déjà de la cannelle pâtissière de l’Avent. «Ici, je suis en terre catholique, il paraît que les cires d’église y sont de meilleure qualité. Encore un nouveau monde! Encore des peurs à conjurer sans en avoir l’air»…
Levés tôt, ses hôtes lui avaient préparé dans un panier d’osier des biscottes, de la confiture de figues à la mode d’Agrigente, un thermos de café brûlant. Plus une enveloppe chargée d’une cinquantaine de francs, en petits billets et en monnaie française:
«Mon mari et moi serons absents jusqu’à treize heures. Voilà un peu d’argent pour un tour en ville. Après nous mangerons du poisson avec des frites épaisses comme chez vous en Grèce. S’il vous plaît Monsieur Mikis, en sortant n’appuyez pas trop fort sur la poignée de la porte. Elle est ancienne et fragile, nous l’aimons beaucoup, merci. Merci surtout pour vos belles histoires d’hier soir. Elles nous ont rappelé notre défunt fils: mon Carlito savait lui aussi raconter des choses tristes mais parfois drôles. A tout à l’heure. Maria.»
Comment se dédouaner de l’hospitalité de tels gens? Mikis eut la mauvaise idée de leur demander une place de domestique. Les soins du ménage, le blanchissage, le maniement de l’encaustique, après tout, ça le connaissait. Mais l’offre fut rejetée par la femme du prêtre, trop jalouse de ses balais, chiffons et rituels d’hygiène. De guerre lasse, il posa sur la table de leur cuisine aux persiennes bleues sa ligature de lingots, qu’il n’avait montrée à personne auparavant, et dont l’éclat parut surréel à lui aussi – n’ayant jamais eu l’idée de les extraire de leur poche pour les admirer, ou les compter. A la réaction effrayée de ses bienfaiteurs, il comprit en un quart de seconde qu’ils étaient en droit de le tenir pour un voleur recherché, un imposteur, un maître chanteur peut-être…
— Non, Padre, non, cara Madama, ce trésor je ne l’ai pas volé, c’est l’héritage dont je vous ai parlé… Chez les Juifs de mon quartier, ça se distribuait comme ça, il fallait que ce soit brillant pour être vrai, comme l’or du saint des saints du vieux temple de Jérusalem. Mais c’est terriblement pesant dans les bagages d’un homme en cavale, et plus pesant encore dans la conscience d’un héritier qui ne sait qu’en faire. Pour l’amour du Christ, aidez-moi à m’en débarrasser. Prenez-le, gardez-le, distribuez-le. Il me porte malheur. Mais le sac en tissu, lui, je le garde, car il a conservé l’odeur de la pharmacie juive de mon père.
Balayant leur suspicion, ses hôtes marseillais accueillirent cette fois Mikis comme un fils, le régularisèrent à la mairie, s’engagèrent à lui enseigner le meilleur français et lui trouvèrent un emploi honorable chez un électricien maghrébin de Belzunce. Mais un Juif! Quant à son or dont il ne voulait plus, ils le placèrent dans une banque de leur quartier afin qu’il pût en jouir après leurs morts.
Celles-ci advinrent en 1985, puis en 1987. Au printemps de cette année-là, au cimetière de Saint-Pierre, il prit soin d’inhumer Maria aux côtés de son mari et de son fils Charles-Hector, tué accidentellement en 1972.
Non, pour ce couple désintéressé, Mikis n’était pas devenu un enfant de substitution. Treize ans plus tôt, ils l’avaient arraché à des déboires compliqués; ils l’avaient presque adopté, mais sans lui intimer une règle de comportement affectif. Sans jamais lui parler non plus de leur pauvre garçon, dont il ne devait découvrir des photographies (cachées, quasi sous scellés) qu’après le décès de Maria, en débarrassant l’appartement de la rue du Panier, dont le vieux chat avait décampé.
— Des gens exemplaires, des Justes comme on dit chez les Juifs. Mais ceux-là n’ont pas voulu laisser la moindre trace de leur charité. Ils étaient fâchés avec les honneurs.
Du coup, il repensa un peu différemment à la devise de leur ville:
Actibus immensis urbs fulget Massiliensis («Tout l’éclat de Marseille est fait d’actes grandioses»)

À la mi-décembre de 2002, Mikis réalisa son vœu le plus cher en débarquant en Terre sainte, avec un passeport européen. Jusqu’alors, il avait sillonné en long et en large le Vieux-Continent, pour commercialiser un nouveau modèle de transducteur électroacoustique (et accessoirement allumer des cires votives dans les églises…). Mais cette fois, renonçant aux affaires, il se moulait résolument dans la silhouette du touriste godiche ordinaire. Il fut singulièrement ému en foulant pour la première fois l’humus d’Israël. «Celui de mes ancêtres (Ha-shana ha-ba’a bi yrushalaïm!). Mais aussi un limon gaufré par le chanvre des semelles de Notre-Seigneur-Jésus-Christ, quand il se mit en chemin vers sa mort à Golgotha. A trente-trois ans! Moi qui en ai quarante-sept, l’envie de mourir pour sauver le monde n’est pas mon truc, et je ne tremble plus d’être traqué des frères corfiotes m’accusant de trahison. Ils doivent être vieux maintenant.»
Les douaniers de l’aéroport Ben-Gourion le fichèrent comme un chrétien ordinaire en pèlerinage. A l’extérieur, un car rempli de dévots français l’attendait.
Le circuit commença par la Galilée. Le soir tombant derrière les vitres de sa chambre d’hôtel, à Nazareth, Mikis griffonna ces mots navrés sur une feuille volante:
«Il n’y a plus une seule trace du Christ en Terre sainte. Elle n’est plus sainte, la Terre sainte! Le lac de Tibériade est ceinturé par une route moderne. Ses seules rives praticables sont blindées d’installations laides et tapageuses, destinées au tourisme de la chrétienté – le pire de tous. Ce qui devait rester le milieu du monde est à présent un creux sans vie, une zone sinistrée, un trou noir de science-fiction. Une antimatière qui voudrait renier Dieu. Mais il me suffit de fermer les yeux, de m’imaginer ailleurs, pour que mon Christ aimé, et qui m’aime tant, resplendisse. Non pas comme une preuve, (car il échappe à toute science) mais un sentiment.»
Après un Noël maussade à Bethléem, qui embaumait la poudre à fusil, Mikis et son groupe se retrouvèrent au matin du 27 décembre à Jérusalem. Dans cet amalgame de chapelles, prétendument œcuménique, et qui surplombe, ou plutôt plombe, le tombeau de Jésus. Il y frôla d’abord la tunique empesée de popes orthodoxes – sinistre souvenir de Grèce continentale. L’arrivée soudaine d’autres prêtres – latins, ou syriaques, ou arméniens – ne le réconforta pas longtemps, car tous ces dignitaires se mirent à se voler dans les plumes, à se battre comme des chiffonniers, deux jours seulement après la Nativité.
Il quitta ce temple de discorde sur la pointe des pieds, après y avoir quand même allumé une bougie.
C’est alors, sous le bleu hivernal du ciel de Judée, qu’il envoya son SMS à Jean-Baptiste Contine, son cher JB:
— Baisers de Jérusalem. Une lanterne brille pour toi dans l’église du Saint-Sépulcre. Micky
Relevant ses yeux de son portable, il se vit cerné par trois gaillards vigoureux aux yeux de braise et une fille blonde, de beauté sévère. C’étaient ses neveux de Corfou, et une nièce dont il ignorait l’existence.

— Nous avons fini par vous retrouver, Thié Mikaél, fit-elle. Qu’allons-nous faire de vous?
(«Et moi de moi?» qu’il s’est demandé en suivant le peloton. «Me mettre à trembler, à l’exemple de Jésus? Excellente solution, car ne pas avoir peur de mourir ne veut pas dire ne plus avoir envie de vivre.»)

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Gilbert Salem suit Trois hommes dans la nuit et poursuit leurs conversations sur l’internet.

Unité de temps: l’après-Noël 2002. Unité de lieu: la nuit. Unité d’action: pas d’action, juste un monologue à trois voix, un bortsch d’émotions passées et présentes, une tapisserie de réminiscences, une rhapsodie de fragrances et de miroitements, de préciosité et de gaillardise dont lecteurs et auteur ignorent la finalité, mais qui suscite une griserie identique à celle que peut dispenser une chanson dont on ne comprend pas les paroles. Trois vieux copains, le colossal Jean-Baptiste Contine, ce poulpiquet de Simon Bouffarin et l’athlétique Vladimir Sérafimovitch, se retrouvent, se souviennent, palabrent, pérorent, font assaut de «culture bariolée» comme si les Pieds Nickelés se piquaient soudain de philologie, de musicologie, de théologie, de malacologie...
L’idée de ce roman luxuriant est venue pendant une vadrouille nocturne, en compagnie d’un érudit facétieux (Daniel Rausis). L’auteur a choisi au hasard les caractéristiques de ses personnages, puis s’est rendu à Saint-Pétersbourg, à Strasbourg ou à Châlons documenter ses intuitions. Enfant solitaire, Gilbert dessinait des pays imaginaires, et puis «le royaume de l’enfance s’efface, et le royaume de la vie se greffe dessus dans un mouvement kaléidoscopique». Proust, Joyce, Vialatte hantent ces pages diaprées sous l’influence revendiquée de Maurice Ravel.
Le roman pèse six cents introspections; il n’est pas fini pour autant. Journaliste depuis trente ans à 24 Heures, Gilbert Salem n’a jamais connu l’angoisse de la page blanche. Il redoute en revanche le «baby blues» du livre terminé. Pour atténuer la souffrance, il prolonge Trois hommes sur l’internet: son blog propose des «chapitres satellites», des bonus susceptibles de se fondre dans une version postérieure pour livre électronique. Il imagine que l’hypertextualité eût séduit ces malaxeurs de prose et générateurs de strophes aléatoires qu’étaient Joyce, Raymond Roussel ou Queneau.

ANTOINE DUPLAN, L’Hebdo

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Trois hommes dans la nuit, un livre pour toutes les saisons.

Disons-le tout net: les récits pétris de longs et sempiternels dialogues avec tirets sur six cent pages ne m’ont jamais exalté. Un peu de variété narrative ne fait de mal ni au livre, ni au lecteur. Cela dit, tout aussi nettement tiens-je à souligner que ces Trois hommes, amis d’enfance qui se retrouvent pour refaire le monde et leur vie à la manière de l’Education sentimentale n’est pas pour déplaire, bien au contraire.
Trente ans plus tard, les trois larrons, qui sont des surdoués du collège de L’Effeuille, de sérieux toqués garnis d’un QI supérieur à 170 (mais aussi, rassurons-nous, de la virginité masculine) se recroisent au lendemain de Noël. Ces retrouvailles imprévues ont lieu chez Alma Lebief-Dach, une originale lituanienne fortunée polyglotte, musicologue et même théologienne qui voue sa vie à Dieu.
Alors, débute une soirée puis une nuit singulières pour ces hommes qui ne s’étaient jamais revus. Le choc est brutal, les étincelles jaillissent de leurs cerveaux froids pendant leur dérive dans la cité imaginaire, brouillardeuse et propre à philosopher. Tour à tour seront convoqués les grands thèmes de l’existence, la musique,  la foi, entrecoupés de chansons de potaches et de coups de mémoires.
«Un silence s’est instauré. Chacun s’interroge sur des souvenirs olfactifs. Pour l’un, c’est l’haleine fétide d’un directeur alcoolique. La fétidité de la mort. Vladimir Sérafimovitch avait cinq ans quand il la respira pour la première fois en tombant sur un cadavre en décomposition dans le champ aux choux-raves du silo près de Kazalsk, à deux cents pas de la maison de sa buandière de maman.» Bien qu’assez intellectuellement, nos gaillards se lâchent et retrouvent des sensations anciennes qui, d’associations en associations, les amènent à des confidences  qui les portent loin dans le partage commun.
On en oublie les tirets et les guillemets pour entrer dans la chair de ces trois hommes pas si triomphants que ça. Et le livre se referme en une paradoxale rédemption de l’iconoclaste narrateur: «Ensemble! ce mot m’était resté trop longtemps en travers de la gorge à cause de son perfide paronyme en latin: insimulatio, l’accusation, la vindicte. Désormais, et avant mon plongeon fluvial rafraîchissant, mon cœur sent la grâce divine, il ne l’applique pas comme une volonté.»
Idéal pour de longues vacances au coin du feu lors d’un hiver comme on en vient de connaître, ce grand livre est bon pour toutes les saisons, qui nous conduit à revisiter notre culture, confronter nos idées et plonger en nous, entre nostalgie et exaltation, sur ce qui fut et aurait pu advenir. Le tout servi par une langue d’orfèvre, il paraît que Salem est un grand admirateur de Proust. Le journaliste de 24 Heures publie d’ailleurs peu mais bien. On se souvient notamment avec bonheur de son magnifique Miel du lac ou de À la place du mort. Autant d’ouvrages qui l’ont justement primé et fait remarquer.


SERGE BIMPAGE, Le Protestant

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Les fantômes de Gilbert Salem

Gilbert Salem invite ses lecteurs à suivre une longue conversation nocturne entre trois hommes ballottés dans trente ans de souvenirs. Le nouveau roman de l’écrivain et journaliste vaudois prend la forme d’une visite dans des végétations cérébrales très exotiques.

Les Trois hommes dans la nuit de Gilbert Salem laisseront plus d’un lecteur perplexe. Ce livre est une aventure: pour le lecteur, qui fera un étonnant voyage, et pour l’auteur, qui s’est plongé à corps perdu dans son roman pendant deux ans. Cette histoire d’écriture commence pour Gilbert Salem par une balade dans les rues de Lausanne avec Daniel Rausis, à qui il dédie l’ouvrage. Au retour de cette marche, l’écrivain et journaliste vaudois pose les bases du roman: «C’est comme si Rausis m’avait dit: “Entrons dans la danse”. Vous avez donc Gilbert Salem qui rentre chez lui et qui se dit: il y aura un livre, il n’y aura ni Salem, ni Rausis, ni Lausanne. Ensuite, comme s’il y avait une roulette, les trois personnages masculins sont arrivés, avec leurs origines.» Ces trois hommes ont pour nom Jean-Baptiste Contine, né dans un village du midi de la France, Simon Bouffarin, né à Briec, près de Quimper, et Vladimir Sérafimovitch, né en URSS. «Ils ont en commun d’avoir été des enfants surdoués, et de s’exprimer encore en français démodé.» Ils se sont rencontrés à l’âge de douze ans dans l’école privée de l’Effeuille. Ils se revoient à quarante-deux ans lors d’une soirée chez le quatrième personnage du livre, Alma Lebief-Dach.

Une vie chamboulée

Ensuite, c’est un déluge de mots sur près de 600 pages. Pour reprendre les termes de l’un des trois hommes, ce sont d’interminables «digressions baroques». Dialogues, réminiscences, débats houleux, imprécations, toutes les gammes de la conversation y passent. L’un des titres de chapitre éclaire assez justement le propos: «Le colloque des précieux».
Gilbert Salem ne craint-il pas de noyer son lecteur? «Les gens dont je parle sont difficiles. Donc leur prose est difficile.» On attend au fil des deux cents premières pages qu’une intrigue se noue, qu’elle nous fasse aller de l’avant. Ce n’est pas le genre de la maison. On se résout donc à suivre cette «Sarabande des ardents», pour prendre un autre titre de chapitre.
Un roman, vraiment? Oui, bien sûr, mais dont l’action n’est pas la principale préoccupation. Gilbert Salem se sent «plus conteur et poète que romancier». S’il avoue qu’il faudrait plutôt chercher ses modèles du côté de Dumas et de Joyce – «en toute modestie» – il remarque que «le seul vrai maître que j’ai eu est Ravel. Le livre doit donc se lire avec l’ouïe.»
Il concède que certaines phrases sortent du cours du récit: «J’ai gardé celles qui me plaisaient, mais qui n’avaient rien à voir avec le contexte. Tant pis, il fallait que la phrase soit dite.» En fait, constate-t-il, «tout est très instinctif dans ce livre. C’est la première fois que je vis un récit qui s’autogénère.»
Le livre s’est à tel point autogénéré qu’il a pris le pouvoir sur la vie de l’auteur pendant deux ans. «J’ai écrit ce livre comme un jeu. Je suis allé visiter les terres dont j’avais fait l’origine de mes personnages.» Il s’est laissé prendre dans les mailles de son livre: «Ils m’ont guidé pendant deux ans. Je suis d’un caractère assez sociable, mais, pendant la période du livre, ce n’était plus le cas. Ces personnages imaginaires sont devenus mes amis, j’en arrivais à en rêver la nuit.»

Un théâtre d’ombres

Au fil des pages, ce livre provoque un sentiment très paradoxal. Il y a des montagnes de mots dans la bouche de chacun des personnages, des montagnes de mots pour décrire la vie des uns et des autres, mais les trois hommes restent fantomatiques, comme s’ils étaient imbibés d’alcool ou posés sur un sol trop meuble. On les suit sur près de 600 pages, on les saisit sous tous les angles, ils restent pourtant flottants comme dans un théâtre d’ombres.
C’est d’autant plus frappant qu’on les accompagne quasiment en temps réel, puisque le roman se déroule entre le 26 décembre 2002 à 21 h 30 et le 27 décembre à 7 h 15. Dix heures approximativement, c’est également, à peu de chose près, le temps qu’il faut pour lire le roman.


Le roman se poursuit sur un blog

Gilbert Salem ne peut plus se passer de ses personnages. Il poursuit l’aventure de ce roman sur un blog où il publie de nouveaux chapitres tous les quinze jours. C’est une manière pour lui de ne pas être victime d’un baby-blues après deux ans passés sur le roman. C’est aussi une façon de jouer avec son texte, à la manière des DVD qui proposent de nouvelles scènes «pas vues sur les écrans de cinéma».
Depuis deux ans, Gilbert Salem est devenu blogueur pour 24 heures. Il s’occupe en effet des blogs du quotidien vaudois pour lequel il travaille depuis trente ans.

CHARLY VEUTHEY, La GruyèreCharly Veuthey, 29 janvier 2009-01-30

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Complément de Gilbert Salem sur son blog.

Notes perdues de Klemenza Dach

Kaunas, le 5 février 1962

Décidément, écrire en français reste une épreuve agaçante, surtout avec ce stylo dont l’encre bleue devient résineuse et fait des pâtés au milieu des mots les plus beaux.
Pourquoi n’en chie-il pas en allemand, dans mes lettres à mon frère Cornelius quand je le conjure de ne plus mettre en péril son théâtre en invitant n’importe qui? Ces compositeurs supposés officiels sont dangereux, car dans leurs œuvres créées à Klaïpeda on a discerné des accents et des thèmes antisoviétiques. Le plus inquiétant est ce Dmitri Dmitrievitch, avec ses lunettes rondes d’écaille, sa bouche en limace, et ses quatuors à cordes trop vigoureux, pas assez rudimentaires, bref trop somptueux pour n’être pas d’inspiration petite-bourgeoise, comme ils disent.
Tout madré qu’il soit, le camarade Nikita Serguïevitch Khrouchtchev n’y verrait que du feu, mais ses inspecteurs, ses missi dominici en chapka, sont des musicologues du Conservatoire de Moscou. Eux décryptent tout. Et mon nigaud de cadet de les accueillir fraternellement à la russaude, les baisant sur la bouche, sans saisir que son accent germanique le défavorise autant que ses choix musicaux. En URSS, ce sont surtout les Juifs qui escamotent comme ça les diphtongues, ou s’embrouillent dans l’accent tonique. La permanence historique des anciens Teutons dans les colonies baltes est ignorée, souvent niée.
Cette étourdie fraternelle risque bientôt de nous exploser au nez à tous. À celui de Cornelius, au nez en trompette de sa svelte Brandebourgeoise, et au mien.
J’entends déjà les interrogatoires courtois dans leur extravagant salon de musique de Klaïpeda, où ils serviront comme d’habitude leur immonde aquavit et des biscuits au cumin:
— Le patronyme Dach, c’est pas juif, ça?
— Non Messieurs, c’est allemand. C’est luthérien, et ça remonte au XVIe siècle, au temps où cette ville ne portait pas encore un nom lituanien et s’appelait Memel. Lisez s’il vous plaît l’inscription en trois langues sur le socle de la statue qui se trouve sur la place du port. Simon Dach était mon ancêtre. Un poète, pas un idéologue.
— Mais nous n’avons rien contre les Juifs, Monsieur le directeur! Depuis que ces minoritaires se montrent bons patriotes, ils sont respectés. Disons protégés. Sauf quand ils camouflent leur ethnie, ou se réclament d’un sang prétendu aryen qu’exaltaient naguère non pires ennemis, les nazis. Ou quand ils abusent de la mission administrative que leur a confiée le Parti pour favoriser des expressions artistiques que celui-ci désapprouve.
Je vous donne en mille que ces experts du comité de sécurité se déplaceront exprès pour moi jusqu’à Kaunas. Serais-je suspectée à mon tour d’être une Juive? Ou, par défaut, une nazie? Sans hésiter, je préfére la première hypothèse, même s’il me serait désagréable d’être encore une fois comparée à cette Emma Goldman, dont les parents tenaient une auberge à trois cents pas de mon immeuble, et qui se prétendait elle aussi une anarchiste férue de Tchernychevsky et Kropotkine. Une femme brillante, oui, mais une effrénée. Elle fit trop de tapage à mon goût. Elle rendit notre mouvement aux Etats-Unis impopulaire, au point qu’elle en fut expulsée sur l’ordre du président Hoover en personne (ce qui la remplissait d’orgueil) qui l’accusa d’être «une des femmes les plus dangereuses d’Amérique»… Elle ne cracha pas pour autant sur sa citoyenneté américaine quand elle revint en Russie en 1917, en pleine Révolution, et se remit à faire du raffut. Cette fois ce fut pour dénigrer notre nouveau régime. Trop tôt, et avec une théâtralité excessive. Voilà pourquoi le nom d’Emma Goldman s’est effacé aussi de la mémoire des Lituaniens.
L’agitation inconsidérée ne sied pas à la philosophie anarchiste. On ne renverse pas une constitution sans être acculée à lui en substituer une autre, à transiger avec une nouvelle charte où l’individualisme d’une libertaire comme moi ne survivrait pas. Moi, Klemenza Dach, je suis résolument une individualiste. Une égoïste? Certainement. Oh oui, et comment! Une jouisseuse forcenée: une hédoniste, mais à la mode bolchevique, recherchant tout le bonheur possible dans la grisaille pénurique qu’on m’impose: ne trouverais-je plus qu’un seul vieux citron au magasin du square Vidurine que j’en ferais une fontaine de jouvence inespérée. Je le presserais pour du jus divin qui désinfectera mes petites plaies et guérira les grandes, en acidulant ma vodka. De ses moisissures je tirerai de la poudre cryptogamique verte pour mes distractions de vieille fille passementière. Et, comme tout est bon dans le citron, du khôl de zestes rissolés pour mes paupières de dragueuse irréfléchie.
Car une femme convaincue de ses idées ne doit jamais renoncer à ses pouvoirs de séduction, tous restreints qu’ils soient. (Ils ont entièrement fait défaut à la morose Emma Goldman, si j’en juge par ses rares photographies – que le Jéhovah qu’elle a dû renier ait son âme!)
Epicurienne, je le suis aussi par ma passion des lettres. Et par des occupations diaristiques – dans la langue de Madame Colette, voyez-vous ça! – mais qui ne visent pas à être publiées.
Quant à mon allemand maternel, je le réserve à la correspondance familiale. Il m’est plus aisé. J’y brode des pattes de mouches que ma parenté décode sans peine. Ce ne sont que maigres déliés; pas de pleins dodus comme en français, donc pas de tache d’encre.
Qu’en est-il avec le russe? Le russe est mon dialecte intime d’amoureuse, celui des déclarations et des ruptures. Là, je deviens circonspecte, usant de crayons noirs et de gomme. Mais je me rends compte, un peu tard peut-être, que les caractères cyrilliques, ceux en cursive surtout, trahissent avec une cruauté plus efficace le dépit de mes amours déçues. Le dépit d’une Balte trop rouge aux joues et à cheveux en choucroute qu’elle croit d’or… Que suis-je, sinon une replète qui se rêve mince, une boulotte qui s’imagine gracieuse, désirable?
Tous les mâles qui me plaisent me rejettent, en réprimant poliment des réactions de dégoût.
Pourtant, je lis dans le cœur mieux qu’eux-mêmes. Ils me désirent avec tant de force que ça les perturbe, et ils me fuient.
Je pense à ces barbus de la soldatesque soviétique qu’il m’arrive d’inviter à danser aux bals du muguet de Kaunas. Les plus vigoureux sont Géorgiens: cheveu d’ébène, poil dru, senteur virile, prunelle adorablement inquiète de l’illettré face à une intellectuelle; timidité du jouvenceau qui reflue jusqu’aux pommettes – sauf quand ils redeviennent féroces parce que j’ai mordillé au lobe d’une oreille, ou au menton. Nous ne dansons qu’à mon rythme, et ils me laissent rire sans se montrer fâchés quand trois tours de valse déjà les épuisent et que mes mains se font griffes.
S’ils me raccompagnent après jusqu’à ma porte, ils ne m’embrassent que sur mes joues. Ma bouche de rouquine leur répugne? À mes lettres de déclaration en russe, que je vais moi-même glisser dans la grande boîte en fer de leur caserne, seuls trois ont daigné répondre. A chaque fois un congédiement plus ou moins bien tourné.
Suis-je maudite? Ou tout simplement une laide? Ma question ne s’adresse qu’à moi-même.

Pourtant, en m’appliquant dans ce bloc-notes à ne point faire de faute de français, j’ai l’impression que je pourrais devenir belle. Miroir de papier. Cette langue française est tellement illogique, déstructurée, qu’elle me condamne à jouer avec le feu, à mettre à l’épreuve mon imagination sans que jamais elle ne déborde. Mon concitoyen Emmanuel Levinas est parvenu à la dompter, mais c’est qu’il est un écrivain, lui. Un incandescent, un fils du Talmud et de l’Holocauste. Encore un Juif, mais surtout un écrivain. Maintenant c’est elle qui se perd en lui. Moi qui ne le suis pas, je m’y éclaire en goy; j’y joue comme d’un instrument sans me brûler les doigts.
Non, le français ne peut pas devenir un dialecte intime d’amoureuse. Ses métaphores sont des règles anciennes, hiératiques comme au tarot divinatoire. Ses chassés-croisés sont réglementés, trop figés par une sacro-sainte patine, pour autoriser des digressions spontanées.
Moi je l’aime, cette langue carcan, car elle va me réapprendre à m’aimer moi-même avec méthode. À ne plus essayer de me faire aimer, à renoncer au rêve des étreintes. À m’embellir théâtralement, hiératiquement, et pour moi seule, avec des laques brillantines qui fonceront la rousseur de mes cheveux et mes cils de truie nordique.
À saluer chaque matin un rectangle de page encore vierge sur lequel je m’obligerai à faire des déliés griffus teutons, mais également des pleins gorgés de sève colettienne. Une discipline appliquée de jardinière. Et quand je penche les caractères pour faire de l’italique, on dirait des pétales de genêt qui résistent au vent.
La page sentira la fleur épineuse, la poudre de riz. Elle sera encadrée d’ampoules dorées, comme le miroir de Danielle Darrieux en sa loge. J’aime la France.



Kaunas, le 27 juillet 1986

Ma nièce aînée vient d’avoir neuf ans. Son père me l’a confiée pour toute une semaine, sûr que je la comblerai d’affection, alors que j’ai horreur des enfants. Des filles surtout. Mon Cornelius se prend pour un pédagogue à la mode:
«Alma n’est pas une autiste, écrit-il. Elle est éveillée pour son âge. Elle te surprendra par son intelligence précoce. Sache, Klemenza, qu’elle ne jure que par toi. Justement à cause de ton indifférence à son égard. Tu fus la seule parente à ne l’avoir pas embrassée pour sa confirmation au temple de Klaïpeda. Elle t’a vu rembarrer notre pasteur Weber, à cause de la longueur de son sermon. Ton Hochdeutsch sans l’accent balte l’a séduite, ton indépendance et ton athéisme aussi. Je crois que ta rudesse envers elle la fascine. Elle a des dispositions excellentes pour la musique classique et la lecture du solfège. Elle rêve de discipline… Alors continue de la rudoyer.»
«Rudoyer!» En allemand unsaft behandeln, littéralement traiter sans douceur… C’est comme si on suppliait une lionne affamée de croquer sans ménagement une gazelle qui elle-même implore d’être ingurgitée! Mais ce qui m’a d’emblée coupé l’appétit est la réputation d’athée butée qu’on me fait. De lamineuse de transcendances juvéniles. De vieille pie impie incapable de douter de ses premiers doutes. Et si, entre-temps, l’envie m’était venue de croire en Dieu? Cela devrait rester mon affaire. Mais on ne l’entend pas comme ça dans ma famille du littoral. Je croyais m’en être affranchie, puisque mon frère et sa femme prennent aussi de l’âge, mais voici qu’émerge une nouvelle génération de petites Lituaniennes curieuses de l’histoire du monde, et à laquelle je dois déjà rendre des comptes…
Plus je m’isole, plus on m’étiquette. Tantôt on me fige en tante douairière, une qui se serait volontairement confinée dans une crypte quasi funéraire, sans lumière, sans voussure sculptée vers le ciel. Tantôt on m’attribue une nature versatile et beaucoup de caprices: Klemenza Dach a été d’abord une anarchiste qui ne jurait que par Bakounine, puis, dans les années cinquante, fut une inconditionnelle de Mao le Chinois. La voici ultime défenderesse du dogmatisme stalinien en une période où celui-ci commence à se lézarder.
A peine a-t-elle débarqué du train, que cette sotte d’Alma a cru m’intimider en baisant mes mains comme au temps des tsars. Je déteste les salives enfantines, toujours visqueuses de friandises. Elle me choqua davantage en congédiant sèchement la maigrichonne voyageuse, qui avait accepté de la surveiller durant le trajet:
— Nous n’avons plus besoin de vous, Fräulein. J’ai retrouvé ma tante. Cessez de me donner des ordres en lituanien! Je suis Allemande.
Je me suis retenue de la gifler: son séjour à Kaunas allait de toute façon être un calvaire pour moi. Autant ne pas l’inaugurer par un mélodrame en public.



Kaunas, le 5 août 1986

Ma nièce est retournée à Klaïpeda ce matin. J’avais écrit qu’elle était sotte. Faux, elle n’est pas du tout stupide. C’est dix fois pire: non seulement elle se sait intelligente, mais elle s’en excuse! Sa blondeur coralline en fera une rousse comme moi. Ses dents résillées de métal lui confèrent des expressions méchantes même quand elle sourit tendrement. Tandis que le jour de son arrivée, elle marchait devant moi, chargée d’une valise aussi grande qu’elle, j’examinai l’ossature robuste de ses épaules – celles de sa mère sportive – et son échine relevée, chevaline.
Quelle singulière personne! Son avenir m’effraie déjà.
D’entrée, elle jugea mon modeste appartement de la rue Erzvilko peu à son goût. Mais c’est lorsqu’elle voulut y faire entrer la chatte des voisins que j’émis pour la première fois ma voix d’ogresse (qu’elle était d’impatiente de déclencher…). Du coup, elle se montra exécrablement docile, attentionnée, n’agitant plus ses plumes à travers les chambres comme une crécerelle aux abois.
Nous jouâmes quelquefois aux dominos. J’eus beaucoup de mal à me refréner quand elle s’arrangeait pour perdre la partie, ou quand elle criait fort (mais pas trop…) en engageant une autre – on a dû l’avertir que j’étais une malentendante susceptible et récalcitrante.
Sourde, je le suis (sourdingue, comme on dit en France); mais à moitié tout de même, même sans ce maudit audiophone!
La plupart de mes antipathies tombèrent dès qu’elle prit possession de mon piano, que je pratique trop rarement pour m’apercevoir qu’il commençait à se désaccorder. En stupéfiant le vieil accordeur livonien, qui débarqua le lendemain, cette gamine de neuf ans n’eut aucune expression de triomphe en lui indiquant d’emblée les quatre ou cinq cordes précises qu’il fallait resserrer. Mais c’est triomphalement qu’elle y joua des pièces pour clavecin de Clérambault et de Rameau, en hommage à mon amour de la culture française.
Droite sur le tabouret en vis, elle se révéla une interprète plus appliquée que sensible. Une impeccable technicienne, me dis-je. Pas une artiste. Quand Alma est au piano, son profil inflexible devient cette fois celui d’une mère cigogne émergeant de son nid épineux (ce qui la vieillit autant que sa nuque hippomorphique quand elle trimballe une malle dans la rue).

C’est pour cette raideur prématurée de son corps; pour cette rudesse morale qu’elle s’inflige instinctivement, que je me suis mise à l’aimer un peu. À son père qui souhaiterait que je la rudoie, je répondrais qu’elle le fait elle-même très bien, trop bien. Mais non, je pressens qu’entre lui et son aînée s’étoffe déjà toute une chrysalide de non-dits, donc une future connivence que je ne voudrais pas briser.
— Tu as l’air d’apprécier comme je joue, Tanti Manzi. Pourquoi ne me dis-tu pas, comme tout le monde, que mon jeu est très sec?
— Parce que ce sont là des œuvres qui l’exigent. Et car tu es une enfant; l’émotion viendra plus tard. Quand tu comprendras que ce mot est synonyme d’amour, de petits tremblements qui secouent le corps, et donnent envie de pleurer. De négliger sans honte le respect d’une partition.
Aussitôt, elle se mit à pianoter un air chanté du Magnificat de Bach, avec une lenteur majestueuse et cristalline, si lyrique, sensuelle, que j’eus des larmes aux yeux. Elle fit semblant de ne pas les voir, mais le mal était fait. En redévidant douloureusement le fil de mes anciennes passions avortées, je comprenais qu’elles étaient en moi les fruits artificiels d’une adolescence attardée, enrayée par un intellectualisme stérile. Qu’un amour initial, beaucoup plus simple, m’avait échappé. Qu’il aurait servi de levain.
Alma endurera-t-elle elle aussi des déboires sentimentaux? Elle a la chance de n’y pas songer encore. Elle est foudroyée par l’amour divin, dont on dit qu’il ne laisse rien sur son passage. Voilà pourquoi je n’en suis pas jalouse. D’ailleurs, je m’en vais l’en défaire adroitement par une instruction civique et historique. Hier après-midi déjà, je lui ai fait visiter le musée du nazisme au IXe Fort; puis les grands travaux d’endiguement autour du réservoir du Niémen. Le long de la rade, nous avons conversé comme des grandes de planification urbaine, de politique, de religion aussi mais en évitant de parler de Dieu – puisqu’elle croit que je n’y crois pas.
Ce matin, en la confiant à un couple de passagers pour Klaïpeda, j’acceptai pour la première fois d’embrasser ma nièce sur ses joues. Baisers furtifs, sans effusion et sans bave sucrée. Mais avant de monter dans le train, Alma me sauta au cou pour m’entonner à l’oreille, d’une voix fluette, cet Exultavit de Bach qui m’avait fait flancher en secret.
Sa dernière parole fut insoutenable:
— Ne pleure plus Tanti Manzi! Je t’aime.

En fait, ma première impression fut la bonne: cette fille est une sotte. Elle ne comprend pas que, moi, je la hais.



Vilnius, le 30 décembre 1991

La Néris est grise comme le ciel avec des lames de fond indigo, mais elle n’est gelée qu’à ses franges où aucun enfant ne patine. (Flash-back narcissique sur mes treize ans et mes meilleurs hivers perdus: quel joli brin de nymphette était cette Klemenzin, pirouettant toute mince sur les lagunes argentées-argentiques de Courlande!)
Un flot gris, lit nervuré d’indigo: la rivière m’est transparente parce que je l’observe depuis le sixième étage du Lietuva, une tour de béton soviétique. Il fut jusqu’à l’an passé le seul hôtel important, le plus «luxueux», de notre capitale. La chambre, où l’on m’a alitée précipitamment en attendant un médecin, pue le fétide surchauffé d’une climatisation délétère. La nurse qui a organisé mon transport a crié comme une macreuse à travers les corridors. Toute «sourdingue» que je sois, j’en ai encore les tympans endoloris. Elle plaignait les brancardiers parce que j’étais un fardeau, une obèse… Tu l’es aussi, grosse vache, va! Mais un des grooms qui m’a portée m’a adressé un sourire aux yeux tendres; sur ses lèvres sensuelles j’ai pu lire tout ce qu’on peut espérer de mieux dans ces moments. (Quel beau cadeau de la vie avant qu’elle ne m’abandonne!)
— Je m’appelle Iaroslav, je suis Ukrainien, je suis «celui qui amène le printemps».
Car je sais que ce «rhume» qui m’a subitement reprise, en pleine conférence de mon frère Cornelius – et en présence du président lituanien, de son ministre de la Culture, des évêques, du nonce apostolique, etc. – me sera fatal: brûlure violente des muqueuses, battements de cœur, sang craché, respiration réduite à néant. Cette fois ni le cognac garanti pur France, ni les sels ne pourront différer mon heure. Celle de ma mort, un mot qu’on ne prononce pas facilement chez nous, les Luthériens de la Baltique. Sauf aux cultes.
Douleurs lancinantes partout dans ma masse gélatineuse, mais je m’en moque.
Je les surmonte pour inscrire une dernière bagatelle dans ce carnet que mes sauveteurs n’ont pas confisqué: je l’ai conservé contre mon vieux cœur, à l’intérieur d’un pourpoint à poche secrète. Et je m’accommode d’une plume à bille noire du Lietuva, trouvé sur cette table, dans cette chambre à moquette moutarde dont le minibar gronde comme un engin à retardement.
Mais quelle histoire de se relever seule de cet extravagant lit à deux places! C’est vrai que je suis lourde; pauvre Iaroslav. Sans être là, il m’aura offert ma dernière danse, mon ultime tour de piste – celui d’une vieille ourse. C’est à lui que je confierai le calepin afin qu’il la remette à ma belle-sœur. (La mère d’Alma connaît l’emplacement, chez moi à Kaunas, de l’enveloppe jaune qui contient ma correspondance et mes autres carnets. Elle détruira tout sans rien lire. J’ai confiance en elle – c’est une Prussienne farouche, une athlète, une guerrière introvertie. Elle m’aime peu, mais elle est d’une race qui généralement respecte la parole donnée.)

De l’autre côté de la table en teck, les vitres devenaient opaques à cause du chauffage déréglé et de mon souffle rauque. Alors j’ai entrouvert la fenêtre pour qu’elle se désembue et pour respirer une fois encore l’air cru hivernal de ma patrie, soi-disant renaissante. Voilà trois mois que son indépendance a été enfin reconnue officiellement, et qu’on la glorifie avec des poncifs qui empestent la forfanterie des pionniers de la Révolution française. Mon frère, avec sa conférence placée sous le sceau de l’art et de la création musicale, y participe naïvement, et pleinement. Suspicieux comme je le connais, il mettra mon malaise sur le compte de mon cynisme. Dieu merci, il ne saura jamais que j’ai prié pour lui.
Sa fille aînée non plus: il important qu’elle croie que je suis restée athée jusqu’au bout. D’autant plus que, depuis deux ans, elle s’enflamme pour l’étude des religions, et qu’elle commence à aimer davantage Jésus-Christ que les dieux de la musique.
Qu’Alma s’en ouvrît à moi prioritairement prouve qu’elle a besoin d’un adversaire implacable, d’un négateur stratégique contre lequel elle puisse cimenter ses opinions. En revenant à Kaunas, pour un week-end de Noël, elle s’engagea dans une controverse théologique, scientifique. Rêvant que je lui répondes. Elle finit par y arriver, même si au préalable je fis diversion avec ma marotte des jeux divinatoires. En improvisant un rôle de tantine confitures & gâteaux s’adonnant à la cuisson de biscuits à l’angélique. Je l’ai emmenée au théâtre des marionnettes. Je lui ai conté de jolies légendes du vieux paganisme balte…
Quand, au terme d’un dialogue sans circonlocutions, elle obtint ce qu’elle espérait de moi – la confirmation d’un athéisme irrévocable – je la sentis enfin rassérénée, car forte de ses propres convictions. Paradoxalement, je décidai alors d’être son alliée, l’exhortant à les affermir; en lui fournissant des documents journalistiques internationaux, ou des opuscules apologétiques que je dénichai dans des recoins ignorés des bibliothèques de notre pays. En faisant plusieurs fois le voyage de Klaïpeda pour défendre sa cause auprès de ses parents:
«Jamais la Limitchk n’abandonnera sa vocation de musicienne! La preuve: elle ne rêve que de la parfaire à Leningrad, où vous l’enverrez coûte que coûte, malgré votre antisoviétisme primaire. D’ailleurs cette ville vient d’être ridiculement rebaptisée. C’est comme si rendait le nom de Lutèce à Paris! Mais bon, elle y acquerra des bases convenables qui la conduiront ailleurs. Quant à sa nouvelle lubie religieuse, elle découle d’un mysticisme préadolescent qu’il ne faut pas prendre à la légère. N’oubliez pas qu’à onze ans, on a le droit d’être une gamine! Un peu de contemplation ingénue et liminaire est nécessaire à toute personne qui se destine à une carrière solide. Et c’est votre vieille sœur, une mécréante endurcie, qui vous le dit.»

Cette protection les troubla, et elle encore plus: était-ce enfin un signe d’affection, de confiance? Ou, au contraire, une maïeutique par l’absurde?
Elle ne le saura jamais, moi non plus.
Aujourd’hui, à la veille du Nouvel An de 1992, je sais que je ne reverrai plus ma nièce. À cette heure, elle répète sur les grandes orgues baroques de l’église Pierre-et-Paul. Elle y attend son père, et le président de la République, le nonce, des dizaines de notables, des cameramen de la jeune télévision nationale. Elle m’y attendra aussi, je le sais. On lui expliquera mon scandale final après la cérémonie.

La fenêtre est restée ouverte trop longtemps. Je n’ai plus la force de la refermer de la main gauche, qui est engourdie. La droite est réchauffée par l’urgence d’écrire encore un peu. Je vais bientôt m’affaler massivement sur ce bureau de fortune, et il ne reste plus qu’un feuillet dans mon bloc-notes. Je l’arracherai pour y indiquer des volontés dernières qui seront succinctes:
— Remettre à ma belle-sœur tous ces tristes griffonnages.
— À sa fille Alma un bijou d’ambre sombre – que je tiens d’un ancien officier polonais originaire de Gdansk. Encore un amant récalcitrant, mais prodigue…
— Me jeter dans la fosse aux pauvres d’un cimetière chrétien de Kaunas, mais sans aucun rituel religieux.
Oh! pourvu que ce ne soit pas la grosse nurse de l’hôtel qui les découvre, mais le bel Iaroslav aux corolles printanières!

Retrouvez, sur le blog de Gilbert Salem, de nouveaux chapitres inédits de Trois hommes dans la nuit.

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Complément de Gilbert Salem sur son blog.

«L’Église tient le Christ en otage»

Jean-Baptiste Contine  vient de pénétrer dans le Sacré-Cœur. Il n’a pas l’intention de s’y attarder: sa sensibilité de médiéviste ne le tolérerait pas. L’intérieur abyssal de cette Grande Meringue, comme l’appellent les Montmartrois, est aussi moche que sa carapace pseudo-byzantine. Et la mélopée fatiguée,  remâchée du prêtre; les antiennes et répons des pèlerins qui affluent chaque jour pour l’Eucharistie, lui rappellent désagréablement le temps où lui-même servait la messe au Collège de l’Effeuille.
Là-bas, le décor de la chapelle Sainte-Elisabeth était évidemment plus modeste, mais le décorum était le même: un rituel qui prétend célébrer la «joie de retrouver Dieu et les autres», mais qui se répète dans la monotonie et la tristesse. Dans le mensonge.
Si on a le malheur d’avoir perdu la foi, ce n’est pas dans ces huis clos-là qu’on peut la recouvrer. Notre Seigneur n’y tend plus l’oreille. S’il reste vraiment à l’écoute de chacun de nous tous, même les réprouvés, c’est partout ailleurs. Son cœur sacré bat dehors.
De même, deux ans plus tôt, Jean-Baptiste n’avait franchi pour la première fois l’enceinte du Vatican qu’avec le but de s’éblouir durant une heure de la majesté sculptée de la Pietà de Michel-Ange. Il la connaissait par des photographies; il voulut en humer le marbre et cette grâce paisible, presque souriante, d’une mère endolorie tenant sur ses genoux le cadavre de son fils et maître. Le corps du Christ, elle le porte. Elle ne l’enserre pas - comme le fait l’Eglise depuis deux millénaires-, elle ne le retient pas, elle ne s’en prévaut pas pour se sacraliser elle-même.
Après cette vision simple et artistique, aux effets plus puissants que toute prière liturgique instituée par des usurpateurs de la foi vraie, Jean-Baptiste Contine n’éprouva même pas le besoin de la prolonger en visitant Saint-Pierre, les ingéniosités architecturales de Bramante,  ou les chefs-d’œuvre du Bernin, voire les fresques de la Sixtine!
— Elles sont certainement admirables, surtout depuis qu’elles ont été rafraîchies; mais me voilà déjà  repu du Michel-Ange… Ma contemplation de sa Pietà a été suffisante pour m’ébranler de son génie, et surtout du génie de la foi qui est en moi – malgré moi peut-être – et dont je me sens pourtant dépossédé. Une part de divin qui ne m’a pas été octroyée par le sacrement du baptême; elle est antérieure, elle immanente à ma condition d’être vivant. Elle est tellement plus forte que ma pensée, tellement plus souveraine et revivifiante que mon «libre arbitre».  Elle me chapitre: «Qu’est-ce qui t’autorise à dire que tu es en déréliction? De quel droit te prétends-tu abandonné?»  Non, le trouble que je ressens à présent est trop grave, terrifiant, il m’est trop précieux pour que je m’en guérisse sous les ors d’un mausolée gardé par des imposteurs; des tonsurés, des mitrés, des tiarés qui n’entendent plus la voix de Jésus tant ils ont pris goût à s’écouter eux-mêmes. A dénaturer son verbe poétique par le fatras de leurs dogmes rouillés et liberticides. 
Alors vite sortir, avec ce bouleversement esthétique, avec cette flamme inattendue qui ne m’advient pas de ces lieux! Et vive l’air temporel et franc de l’urbi et de l’orbi. Vive l’odeur païenne du Tibre, vive les carrés de pizza tiède à l’oignon blanc, les petits cafés noirs très sucrés, les fleurs de courgette du Campo dei Fiori! Et vivement l’oxygène de Dieu qui – s’il existe… – ne peut souffler qu’au-dehors de ces temples où des profanateurs de sa parole persistent présomptueusement, et sottement,  à le momifier.

Ainsi, Contine n’est pas entré dans le Sacré-Cœur pour prier. Il veut seulement y allumer une bougie au nom de son ami Micky, qui, lui, se pâme devant le  pharaonisme naïf du catholicisme sulpicien. Autant qu’il doit raffoler de mélodies flasques, de pralines en sachet enrubanné, ou de ces pâtes feuilletées très sucrées de sa Grèce natale. Au sortir du monumental et oppressant sarcophage à coupole, il lui expédiera un SMS bienveillant depuis la butte Montmartre, où une brise remue des frondaisons déjà en fleurs. On y tousse un bon coup, puis on savoure des fraîcheurs qui désintoxiquent du fumet des encensoirs.
 Le dos tourné à la laide basilique, on y respire de même un des plus vastes panoramas de Paris: à droite, renaît une Tour Eiffel d’autant plus belle qu’elle offre sa nudité métallique au soleil. Sa charpente devient celle d’une pyramide émaciée et aérée, libérée de tout granit en parpaings; de tout contenu funèbre et cultuel… Elle s’élance directement vers le ciel de mai. Elle prie sans avoir recours à des prières. D’elle exulte une laïcité absolue et que le Dieu de tous les hommes ne peut qu’entendre.
 Dire qu’elle a été bâtie à la même époque, ou presque, que cette Meringue chantillée que vous venez de fuir, mais dont les chants plaintifs et rabâchés vous poursuivent encore! Louanges autorisées par la sainte Eglise apostolique, et ne jaillissant que d’une espérance organisée par elle, à sa convenance. Du papier à musique troué aux endroits qu’il faut. Des rosaires froids qu’égrènent des fidèles, plus fidèles au pape régnant qu’à Dieu.
Tout à l’heure, le soir tombé, ils zapperont pareillement sur une télécommande de télévision.
A gauche, à travers la gaze cuivrée de milliers de toits et cheminées, vous devinez cette fois non plus une tour mais deux: celles de Notre-Dame, bien sûr. Elles sont plus radieuses que jamais, glorieusement urbaines. Vous vous rappelez qu’elles ont été désanctifiées – comme on dirait désinfectées - par un grand poète. Leur rayonnement est hugolien. Elles appartiennent désormais à la cité, à l’aventure de l’humanité. A l’urbi, à l’orbi aussi.
Tout à l’heure, le soir tombé, leurs délicates guipures s’illumineront comme des lanternes, elles veilleront civiquement (pas religieusement) sur la ville et le monde, le temps que dure une nuit. Une nuit, c’est déjà beaucoup, c’est une promesse du jour. Même si, pour certains condamnés, l’aube est l’heure de la mort. Ou la fin d’un songe filmé en plongée. Mais quand on meurt, meurt-on?
Tout à l’heure, le soir tombé, Jean-Baptiste Contine a rendez-vous au pied de la butte, rue Gabrielle,  avec une cliente qui a trouvé des ornements héraldiques au fond d’une cave. C’est la raison pour laquelle il se trouve à Paris, dans ce quartier dont il n’aime ni l’histoire ni la légende. Et il appréhende beaucoup d’aller à la rencontre de cette dame Loreta, qui recourt sans ambages à un langage populacier - s’il en juge  par le courriel qu’elle lui avait envoyé:
— Franchement, je m’en contre-fous de ces enjolivures. Si ça ne tenait qu’à moi, je les aurais fait racler vite fait bien fait. Mon cabaret n’en a pas besoin. C’est un curieux zigoto des Monuments historiques qui les a remarquées au lieu de se rincer l’œil comme tout le monde au spectacle de mes filles. Et c’est lui qui m’a donné votre adresse, Monsieur l’expert. Je vous attends avant l’ouverture et vous offrirai un verre. Et même un deuxième si vous prouvez que ces croûtes ne valent rien. Aucune envie qu’on ferme ma boutique! Historique, historique… Je ne vois pas pourquoi on m’exproprierait pour une cucuterie historique.  Je suis une tenancière honnête, moi, et je dois bien gagner mon bifteck.»
Autant Jean-Baptiste peut éprouver de la compassion pour une mère-maquerelle, qui se serait sortie toute seule du ruisseau et redouterait maintenant d’y retomber à cause de quelque défenseur du patrimoine. Autant le mépris de cette Mme Loreta pour ce qui est «historique» l’émeut comme une extravagante métaphore. Il se dit que l’Eglise manifeste une semblable réticence envers les vérités originelles de l’Evangile, de l’historicité évidente de Jésus-Christ (qui fut aussi un homme!), afin sauvegarder ses propres privilèges. Des privilèges quelquefois vénaux, plus souvent de pouvoir, mais surtout d’autorité morale.
 La rombière de la rue Gabrielle craint qu’on lui confisque les clés de sa modeste boîte de nuit montmartroise?
 Le Vatican, lui, tremble qu’on lui conteste un jour le droit d’user à sa guise de celles du paradis.  Ces deux bénardes qui festonnent son pavillon jaune, qu’il aurait héritées de saint Pierre en personne, mais lui servent à verrouiller les portes du ciel plutôt qu’à les ouvrir. 

En descendant les lacets du parc pentu de la basilique, le géant Contine a le pas timide et hésitant. Celui d’un agneau qui prendrait étourdiment le chemin de l’abattoir, mais qui instinctivement devine ce qui l’y attend. «Je vous attends, oui c’est ce qu’elle m’a dit.»
Non, ce n’est pas encore le chemin des enfers, mais ça y ressemble. Car il ne supporte pas l’alcool, et devra en boire quand même, et jusqu’à la lie du calice. Sa mémoire ancienne lui fait défaut, mais une antienne de son adolescence lui revient en force. C’est celle du Confiteor en latin, une prière qui s’associe à des odeurs moites de confessionnal. A l’haleine putride d’un prêtre confesseur qui croyait plus en lui-même bien qu’en Dieu:
Confiteor Deo omnipotenti, beatae Mariae semper Virgini, beato Michaeli Archangelo, beato Joanni Baptistae, sanctis Apostolis Petro et Paulo, omnibus Sanctis, et vobis, fratres, quia peccavi nimis cogitatione verbo, et opere:
Mea culpa, mea culpa, mea maxima culpa.
Ideo precor beatam Mariam semper Virginem, beatum Michaelem Archangelum, beatum Joannem Baptistam, sanctos Apostolos Petrum et Paulum, omnes Sanctos, et vos fratres, orare pro me ad Dominum Deum Nostrum.

Amen! conclue Jean-Baptiste, tout en repérant, au milieu de la rue Gabrielle, son point de chute fatal (pas forcément mortel). Sur une enseigne neuve en surplomb mais pas encore allumée, il parvient à lire:
Chez Loreta, la Clef de tous les plaisirs.

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Complément de Gilbert Salem sur son blog.

Le Bel Homère, maure de Brocéliande

JIl aborde déjà la soixantaine, le frère bien-aimé de Bouffarin. Le seul être au monde qui lui inspire de l’affection vraie, affranchie de tous liens familiaux ou autres. Elle au moins ne fait pas trembler le grelot des culpabilités - celle des sempiternelles «dettes et loyautés» qui impose sa loi ténébreuse à celle du sang et tourmente les fils ingrats, même s’ils n’en montreraient rien.
Omer, lui, n’est pas un fils ingrat. Sa fidélité est irréprochable au point qu’elle en deviendrait agaçante. C’est un noiraud de haute stature, un rien blanchi à la frisure des tempes. Musculature déliée, regard brun flavescent. Son teint sable et ses sourcils fournis lui confèrent un air de ressemblance avec Jean-Baptiste Contine, mais Simon s’efforce de n’y penser jamais. De dix-sept ans son aîné, ce grand frère avait été un enfant adoptif, un Moïse du Chélif algérien, une espèce de Sérafimovitch berbère - mais là encore, la comparaison est insoutenable pour Simon.
Omer avait pris une place importante dans le cœur des Bouffarin avant de progressivement la perdre, dès que Madame fois grosse pour la première fois, à Briec, en 1960, quelques mois après qu’ils eurent quitté l’Afrique en s’établissant en Bretagne. Fut-ce l’air ancestral de la France retrouvée qui la rendit tardivement féconde? Toutes les attentions dont il avait été jusque-là gratifié confluèrent sur le ventre rond de cette ivoirine cariatide qui avait été sa salvatrice. Et sur les dentelles du berceau, la literie de linon et la bonneterie destinée au futur héritier légitime.
«Prions que ce soit un garçon! soupirait ostensiblement la grand-mère. J’aurais enfin un vrai petit-fils…» Cette aïeule de convenance à laquelle il avait été imposé, et qui lui avait été imposée, Omer avait fini par l’aimer, malgré ses rabrouements quotidiens, ses baisers refusés, ou secs.
Une femme exagérément osseuse, cette Adèle Divion, plus encline à la suspicion qu’à des effusions. Admiratrice de Jeanne d’Arc, Napoléon, Lyautey, elle était imprégnée de vieux principes coloniaux et n’admettait pas ce qu’elle appelait le «lâchage de l’Algérie», même si, durant trente ans, elle n’y avait mené qu’un train de vie modeste, comme buraliste à Mostaganem. L’avancement inespéré de son dentiste de gendre, et l’installation de la famille dans un castel de Bretagne la «révolutionnèrent et lui montèrent au chignon», dira plus tard Simon. Elle se donna aussitôt des attitudes altières de châtelaine.
Dans une famille en voie de dégrossissement, et qu’elle entendait régenter en douairière, la présence de ce jeune Kabyle (qui oubliait souvent de ne plus la tutoyer devant la bonne société cornouaillaise) devenait encombrante. D’autant plus que l’insolent coucou y croissait en vitalité et bonne humeur. Un matin, elle y mit le holà en le traitant d’intrus à la table du petit-déjeuner. Personne ne prit la défense d’Omer.
Au lieu de s’en mortifier, il se révéla le plus enthousiaste des gardiens du ventre. A la naissance de Simon-Isidore-Dieudonné, il combla celui-ci de tout l’amour qu’on l’empêchait d’échanger ailleurs. Dès que son cadet manifesta des troubles de santé, il s’employa à l’égayer en lui faisant des grimaces, tandis qu’un aréopage de médecins et de psychopédagogues devisait tragiquement autour du petit dauphin épouvanté. La comédie de l’Intrus fit scandale, mais fut souveraine; et bien au-delà de l’urgence d’une guérison.
Il y a des pitreries, des clins d’œil, des chatouillements qu’on n’oublie pas. Qui valent tous les mamours d’une maman, et bien plus que l’estime filtrée, spartiate - car érigée en dogme - d’un père. Car si le Dr Armand Bouffarin dérogea à tous les principes élémentaires de l’adoption envers Omer – qui pourtant l’aimait -, il se révéla plus inconstant, immature, quand Simon-Dieudonné, chair de sa chair, se mit à vagir en naissant à domicile, dans une chambre attenante à son cabinet dentaire: «Faites taire cette chose, nom d’un chien! J’ai un client important…»
Bref, un bon technicien, mais un piètre patriarche. Dès son établissement à Briec, il fut apprécié comme un chirurgien-dentiste de premier plan, et sa réputation se répandit jusqu’à Rennes. Or à ne prospecter que la bouche de ses patients – ses clients –, il finit par se désintéresser du reste de la physiologie humaine. Son serment d’Hippocrate, il ne le confinait plus qu’au soulagement de maux dentaires.
Vis-à-vis des siens, il se sentait tout aussi dépossédé des notions rudimentaires de la médecine générale - qu’il avait pourtant étudiée brillamment à la faculté d’Alger au temps de l’inconfort et des idéaux. Il avait désormais en dégoût les pansements, le mercure au chrome, les thermomètres, les pastilles contre la toux… Quand sa femme se plaignait de migraines, il la renvoyait aux conseils du pharmacien du bourg. Ainsi, la première fois que Simon fut pris de convulsions, il paniqua à son tour et s’emporta. Sur les instances de sa femme, des domestiques, mais surtout d’Omer, il se résolut à prendre le pouls du petit choréique. Sans succès. Un peu humilié, il fit appel à des confrères; à ces Diafoirius modernes, tout aussi discoureurs et sinistres qu’au siècle de Molière, mais qui eurent au moins le mérite de poser un diagnostic en bonne et due forme: Simon-Isidore-Dieudonné ne faisait pas le zouave (pas encore). A deux ans, il était effectivement malade…



Depuis, plusieurs décennies ont flué en méandre, les séquelles de son syndrome sont devenues occasionnelles (sauts d’épaules, trismus maxillaires), mais le tréfonds de l’âme de Simon Bouffarin n’a pas changé. Malgré les apparences: en 2002, c’est un quadragénaire cyclothymique, un peu trop coquet pour son âge qui, chaque matin, consacre un temps fou à boucler sa chevelure blonde avec un fer à friser de son invention. Il dirige un atelier de stylisme et design en tout genre dans un quartier hétéroclite de Boulogne-Billancourt. Le souvenir du Dr Armand, son père - avec ses colères, sa sécheresse de cœur apparente - le hante moins. S’il lui en revient des relents, il s’en «désinfecte» en buvant plus de coutume dans les bars et brasseries de la place Marcel-Sembat. Il s’y soûle jusqu’à de l’inconscience plus qu’à de la haine. Au cointreau et au gin. Et si, dans les volutes grises de ses ninas salés qui le font tousser comme un vieillard, il lui prend de rêver à sa Bretagne natale, ce ne sont pas des abers ou des îlots verts perdus en mer qui lui apparaissent, mais un masque grotesque aux yeux révulsés. Le faciès distordu, drolatique et réconfortant de son frère Omer, émergeant du pied de son petit lit surchargé de couettes blanches.
Regarde comme je suis brun de peau. On dirait une vieille datte toute pourrie, n’est-ce pas? Mais si je la fronce comme ça avec mon front et mes joues, elle devient toute noire comme celle d’un singe. Mes dents sont terribles, grrr, grrr… Je ne vais pas te manger, je vais te gouzigouzer le ventre, gzz, gzz…
La dernière fois qu’ils se sont étreints, c’était il y a quinze mois, en automne 2001, aux obsèques de leur mère dans une église de Guingamp. Omer grimaçait, mais différemment, de tristesse cette fois. Avec une peau non plus de datte moisie ni de singe, mais celle de l’olive blonde et solaire, ensoleillée par un chagrin éponyme et pur - la défunte se prénommant Marie-Olive… Par une affliction réelle que Simon n’arrivait pas à partager. Aussi renonça-t-il à s’agenouiller devant le cercueil. Il resta debout derrière son frère adoptif, sa femme, leur fille, leur beau-fils à nuque de sanglier, et leurs petites filles – deux blondasses au museau cruel qui ne cessèrent d’échanger des niaiseries durant tout l’office.
Omer est marié à une arrogante Quimpéroise dont l’œil gris évoque l’écaille des serpents. Leur enfant unique, la jolie Marie-Flore, a fait des études de philosophie avant de s’éprendre inexplicablement d’un certain Roland Gauss, promoteur mulhousien lourdaud, à paumes moites, et homme d’affaires plus que d’esprit. C’est ce béotien, amateur de musique country et de motocross, qui lui a fait ces deux petites chafouines qu’on vante comme des écolières surdouées… Mais de ces quatre parentes, Simon se soucie comme de guignes. Il n’en parle jamais et les salue à peine. Le ressentiment commun qu’elles lui renvoient le met en gaîté et n’a aucune prise sur la tendresse que lui voue son demi-frère, toujours disposé à lui ouvrir le tiroir-caisse de son Goéland des Dunes, un cabaret-théâtre-librairie qu’il anime à Tréboul, sur le front de mer, grâce à des arrhes prêtés par Monsieur Gauss.
Autant le je-m’en-fichisme aristocratique et les problèmes d’argent de Simon font jaunir de haine les yeux vipérins de la femme de son frère, autant ce dernier s’en amuse avec empathie. Avec une générosité indéfectible – un rien matoise, intrinsèquement méditerranéenne. En son cœur de poète araboïde, Omer touille librement les mentalités et les paysages de deux patries distinctes, comme si les embruns océaniques de la mer d’Iroise pouvaient imiter les horizons marins de Mers-el-Kébir. Un pari de coloriste. Marie-Olive faisait de même dans ses aquarelles, dont la plus vaste, et une des plus hybrides, occupe maintenant un mur entier de la librairie trébouloise: Coucher de soleil saharien sur les îles Glénan
«Hybride». Oui, elle l’était devenue ma pauvre maman, mariant des paysages hétérogènes, se mélangeant les pinceaux, ceux du cœur et de son infinie sottise. «Hybride». Elle ne se douta jamais que cet adjectif vient d’un mot grec signifiant l’outrance, l’outrage, l’affront. Autant de vertus qui lui étaient étrangères. Ce n’est pas elle qui les aurait transmises à son beau champi aux yeux de feu. La hardiesse infuse d’Omer est jouissive, elle est une sève sans cesse renouvelée. Il hypnotise les gens et il rit. Pour les faire rire aussi. Sa bigarrure culturelle en devient inventive, décaractérisant les exotismes, ne choquant pas; elle enchante, elle aiguillonne. Mon Omer qui rit, mon Omer qui pleure: ses épanchements semblent surnaturels au point qu’il m’arrive de les confondre. Comme s’ils sourdaient d’une pensée duelle, alchimique, beaucoup plus pittoresque qu’il ne le montre. Il est certainement le plus loyal des hommes, il est mon héros, mais on n’en fera jamais le tour.
Dans la basilique de Guingamp, Simon Bouffarin s’adonnait à ces digressions psychologiques et picturales, tandis que du haut de sa chaire en ambon, le curé s’enrouait dans une oraison longue et décousue, et que les petites-nièces jacassaient. Elles rivalisaient d’effronterie en parodiant les radotages de l’officiant. Il les haïssait et les jalousait tout en même temps: la babillardise était sa spécialité à lui, et lui, il devait garder le silence… Quel malheur d’être adulte! Or que reste-t-il à faire, quand on est privé de paroles parce qu’on devient vieux? On gamberge:
 
La boucler en restant debout! Mes jambes sont en ruine, mes tympans aussi. Pauvre Simon! Que de voix, y en a trop à la fois! Celle du sang y va aussi de son couplet, la mienne. Est-elle un leurre? Je viens de perdre ma génitrice, mais ça ne me fait ni chaud ni froid. Une évidence, rien à ajouter. Les mots me manquent, oui, mais par indifférence. Chez Omer, mon prince charmant à moi, ça se passe autrement. Il est tout enchifrené de sanglots sur son agenouilloir. Son front obsidien, sans rides à soixante berges, s’irise de rayons chrétiens décochés à travers les vitraux à sa seule intention – alors qu’il avait eu le choix de redevenir musulman. Aucun ne voudrait m’illuminer un peu, rien qu’un tantinet, et pour cause… Mais Omer non plus ne parle pas dans ses prières, il ne gamberge même pas, puisqu’il pleure. Il pleure une femme qui n’a pas été sa mère. En quelle langue pleure-t-on quand on pleure sans mots? Ça doit ressembler à une vibration intérieure, un enchaînement de nasales, une phonation sommaire et ravalée. Le chant des druides à Brocéliande? Ces légendes sont bien trop bretonnes pour moi le Breton, mais elles ne le sont pas assez pour lui, le beau mozarabe, le Moïse du Chélif. Je m’ébahis de son acclimatation rapide, intrépide, à une civilisation compassée, raide, recroquevillée sur elle-même. La froide Bretagne l’avait d’abord rejeté, et le voilà devenu son trouvère le plus chaudement inspiré! Il en maîtrise les quatre langues: le cornouaillais de notre timide Briec, mais aussi le trégorrois, le vannetais de Vannes, et le littéraire léonard… Saint-Brieuc, Plouguenast, Ploufragran, ou Plœuc… Quel tourbillon de sonorités imprononçables, de toponymes singuliers pour ce natif des massifs djurdjuriens! Dans son Afrique francisée, les noms de lieux furent plus faciles à prononcer pour les Français - le forte guttural arabe en moins. Mais mon Omer se fait une volupté de les dire avec l’accent celte qu’il faut, quand il le faut, avec le juste nasillement enrhumé-embrumé qui convient, et selon les variations ethniques de cet immémorial Finistère devenu sa nouvelle patrie. Son nouveau royaume qu’il bariole à sa fantaisie!



Simon déteste ses monologues: les mots y sont banals ou académiques, sans fioritures triviales et sans digressions factices. Mais l’esprit voit clair: de fait, quand Omer Bouffarin ne fond pas en chagrin devant un sépulcre maternel, ou s’il n’est pas astreint à la retenue, il s’avère le plus éloquent des hommes. Chacune de ses phrases est choisie, ciselée. Son argumentation s’étaye d’une mimique subtilement rodée: deux mouvements sourciliers suffisent pour désarmer un médiocre; un plissement sensuel de la commissure droite de sa bouche fait flancher ses contradicteurs les plus aguerris. Et il a développé un art du mensonge original tellement entortillé qu’il n’est pas trompeur…
Face à un député-maire régionaliste et frontiste:
Vous vous prétendez Finistérien de souche, Monsieur Banalech. Mais votre nom l’est plus que vous-même qui ne savez rien du Finistère, Finis terrae en latin. En breton Penn ar Bed. Dommage. C’est une région qui ne cesse d’étonner ceux qui l’étudient à fond. J’en suis. Et je me passionne jusqu’à son passé le moins éclairci. «Eclairci» est le mot opportun. Il vous fera chavirer quand je vous apprendrai que votre contrée, Monsieur Banalech, avait été désertique, sèche et sablonneuse comme mon Sahara. Qu’elle n’est devenue verte, bocageuse, que par l’intervention de gens de mon continent. Oui, des Africains, des Arabes, ou des Noirs (pour vous, c’est kif-kif), des bicots en babouches qui l’ont colonisée bien avant la naissance de vos plus lointains ancêtres; puis l’ont fertilisée grâce à leur science des sources souterraines et du mystère phréatique…
Autre exemple de franche imposture; cette fois en réplique improvisée à une dame patronnesse de Vannes, aux bajoues truellées de fards crémeux - qui se trouve être une vieille complice de la venimeuse Adèle Divion, sa mère-grand adoptive:
Vous m’interrogez trop candidement sur la couleur de ma peau pour n’être pas malveillante, Baronne. Je ne vous le reprocherai pas. En revanche, il est impardonnable qu’une authentique Vannetaise comme vous, vivant à quelques milles seulement de Belle-Île-en-Mer où périt glorieusement le Messire du Vallon de Bracieux de Pierrefonds – oui le Porthos - ignorât que je suis un descendant d’Alexandre Dumas. Ma feue grand-maman Adèle ne vous en a rien dit? Ça m’étonne d’elle qui vous disait tout et qui fut si bonne pour moi… En effet, la fille mère inconnue qui m’avait abandonné sur le perron d’un dispensaire en Algérie fut retrouvée. Mes chers parents adoptifs l’ont identifiée: pouah! la vilaine Berbère, de laquelle j’ai dû hériter les traits que vous voyez. Plus intéressant: cette sauvageonne aurait eu pour trisaïeule une putain plus accorte, avec des rotoplots rebondis et des yeux plus sournois que les miens. Une chrétienne par surcroît! Une Italienne que sa spécialité fit voyager beaucoup, mais qui aima aussi beaucoup les grands voyageurs. C’est ainsi qu’elle eut l’honneur d’être engrossée à Naples par le père de vos si gaulois mousquetaires, au temps où Dumas suivait Giuseppe Garibaldi en Calabre. Détenir trois ou quatre gouttes du sang de ce grand romancier, que vous semblez mépriser, Baronne, m’ennoblit bien plus que tout le plasma britannoïde qui vous emplit jusqu’à la congestion, et dont vous vous targuez sans rien en connaître.
J’ai lu comme vous Les trois mousquetaires, mon pauvre Omar Ben Bouffar. C’est comme ça, je crois, que vous surnommait ma chère amie Adèle et que vous appelez votre aïeule… Pour moi, ce fut une lecture enfantine. Aussi distrayante que les aventures de Bécassine du Sieur Pinchon dans La Semaine de Suzette. Ne m’en voulez pas d’avoir depuis mûri, ou, si vous préférez, vieilli…
Oui, je préfère ce second adjectif. Car s’il me reste un seul atome de respect pour vous, Madame la méchante, il n’ira justement que pour votre grand âge. Vous auriez saisi le génie d’Alexandre Dumas en votre lointaine jeunesse que vous seriez à présent capable de bonté, d’ouverture au monde. Et d’humour plus que de sarcasme. A un sans-cœur de votre engeance qui lui reprochait un jour certaine ascendance antillaise, le flamboyant métis rétorqua: «Oui, mon père était un Nègre, et ma grand-mère était un singe; constatez que ma race commence là où la vôtre finit.»
Tout à l’exemple de ce fictif ancêtre, romancier prolifique et affabulateur, Omer prend plaisir parfois à violer sa propre histoire pour lui «faire de beaux enfants». Tentation du mensonge bénin, penchant irrésistible et facile pour l’improvisation théâtrale au quotidien. Humour de situation.
Il en avait tôt avisé son frérot: «Sache, mon Gwaz, que je ne suis pas plus l’arrière-petit frilous de ce Dumazh que tu n’es toi, la reine Zabeth d’Angleterre. Mais pareil aux singes du zoo de Zinzennes, je dois faire le marmouz en Bretagne, mes grimaces ne suffisent pas pour confondre ces sots de loukez. Il m’arrive donc de marmouzer en racontant des zottises…»
Car la pitrerie qui fut leur levain fraternel ne resta pas qu’un jeu de masques ou de rôles inversables. Elle s’émaillait d’extravagances verbales, où la fricative Z servit - et sert toujours - de symbole conducteur. Par sa fréquence déjà dans l’argot breton: l’onomatopée Zaw (vlan!, et toc! ou bah! en français), s’y prononçant quelquefois Zwa, le cadet s’en souviendra plus tard à Billancourt, pour en faire un tic glapissant tout personnel et distinguo, mais qu’il orthographie Zouah, comme zouave - un des jurons du capitaine Haddock, l’autre modèle «humain» de Simon, qui d’ailleurs se verrait lui-même, et sans honte, en héros de papier.
Des premières gouzigouzeries qui le déridèrent au berceau, jusqu’à la découverte du dieu Zeus, puis de l’homme de dieu Zoroastre suivi de près par l’homme sans dieu de Nietzsche Zarathoustra – et en passant par les cavalcades de Zorro ou les altérations révolutionnaires que le blues (le blouz) fit subir à la sacro-sainte gamme diatonique - Simon est un obsédé de la vingt-sixième lettre de l’alphabet. Elle le poursuit et le précède, tel un sceau fatidique, un tourment. Mais elle lui porte bonheur, puisqu’elle le relie phonétiquement à son frère Omer.
Celui-là, l’évanescente Marie-Olive l’avait recueilli poupon d’un dispensaire d’Oran, où il avait reçu provisoirement le prénom arabe d’Omar – car «son visage était beau comme la lune». Elle le rebaptisa Omer en hommage au saint de Thérouanne sur la Lys, au nord de l’Artois, dont elle était originaire. Pourtant, on a vu que c’est dans le Finistère que le Dr Armand Bouffarin préféra s’établir en 1959, trois ans avant l’indépendance de l’Algérie, avec son épouse, son acrimonieuse belle-mère, et ce fils adoptif à peau trop mate, aux yeux trop grands et trop rieurs. Omer Bouffarin avait seize ans. Les Bretons s’en méfièrent moins pour son teint que pour sa précocité physique et mentale. En France, (du moins à l’orée des années soixante) les adolescents avaient rarement des attitudes d’homme. En tout cas pas cette séduction enjouée qui faisait rosir les femmes: les fermières d’alentour frémissaient pour leurs filles, les fermiers tremblaient pour leur épouse.
Pourtant, aux notables de Quimper, Brest ou Morlaix qui débarquaient au castel pour leurs chicots et prothèses, le bel Omer en imposait par sa précocité intellectuelle et civile: il les accueillait dans l’antichambre du cabinet paternel avec courtoisie, et un zeste de désinvolture qu’ils appréciaient. D’autant que c’était relevé de remarques pertinentes sur leurs fonctions publiques, leur engagement politique, et les ambitieux défis économiques qui devaient bientôt moderniser la Région Bretagne.
Votre fils est très éveillé pour un Maure, glissaient-ils au dentiste en s’asseyant sous le davier avant d’éployer leur mâchoire. Vous l’avez adroitement éduqué avant de revenir en France. Joli travail, Docteur! Félicitations aussi à Madame Bouffarin, et à Madame Divion, votre belle-mère.
En Algérie, les Bouffarin s’étaient appliqués à éduquer et instruire Omer pour en faire non seulement un modèle de droiture filiale, mais un érudit à l’européenne. Si bien qu’en arrivant dans sa nouvelle patrie, il s’exprima en un français sans barbarisme, sans solécisme et sans accent, et il connaissait l’histoire de France par cœur. Se conformant à l’évolution du standing familial, il apprit l’escrime au fleuret, le tennis, le golf et l’équitation à la mode cantilienne. Sa prestance aristocratique impressionnait moyennement les éleveurs de porcs et aviculteurs du pays glazik, mais sa robustesse de cavalier remporta tous les suffrages lors de compétitions hippiques régionales. Car les gens de Briec élevaient aussi des chevaux.
Parallèlement à ses études chez les Jésuites de Vannes, Omer jouait du basson et s’intéressa à tous les instruments de musique. Mais il fut sèchement remballé par son père quand il annonça son goût pour le théâtre, et (plus grave) une vocation de comédien-amuseur:
Mais tu as vu le triomphe remporté par les Zozos Cornouaillais de Châteaulin? Ils sont prêts à m’engager à l’essai dans leur troupe.
Oui, pour y figurer quelque fagotin, un négrillon…
Je te rappelle, Armand, qu’Omer n’est pas un Nègre. Il a été Arabe, et il ne l’est plus!
Ma pauvre Odile, c’est justement parce qu’il est devenu un bon Français, que je ne veux pas qu’il se ridiculise sur ces tréteaux ambulants! Et qu’il nous ridiculise par ricochet. Il est un Français de pure race maintenant.
Papa Armand, qu’entends-tu par «pure race»?
Je vois que tes nouvelles fréquentations t’ont appris l’impertinence!

Pour vive qu’elle fût, cette première altercation n’envenima pas l’harmonie familiale, encore pétrie de cordialité méditerranéenne. Les liens ne devaient se distendre et s’altérer qu’après la conception miraculeuse de ce cher Simon.
Et c’est peut-être en se rappelant cette année 1960 aux émotions paradoxales, couleur d’arc-en-ciel, où sa mère commença à le chérir moins, que le bel Omer la pleura tant à ses obsèques, sous les voûtes du Bon-Secours. Cette maigriotte à cou de cygne, pas très avenante, était devenue si belle, plus rayonnante que jamais: la maternité colorait ses joues. Elle ressemblait alors à une pucelle découvrant enfin l’amour.

Sous les voûtes guingampaises, le druide maure priait sans prier, tout étourdi par les vertiges du mystère féminin. Derrière lui, l’«enfant du miracle» se tenait debout, les yeux secs, pestant contre ses premiers rhumatismes de quadra, et soufflant une spirale de ses anglaises blondes qui picotait la pointe de son nez.


Retrouvez, sur le blog de Gilbert Salem, de nouveaux chapitres inédits de Trois hommes dans la nuit.

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Complément de Gilbert Salem sur son blog.

Les ciels enfumés du Caravage et de Marlowe

La nuit de la poésie tragique n’est pas noire, elle n’est pas bleu foncé. Elle n’est pas bleu nuit, elle n’est pas lumineuse, même si sa consonance et sa diphtongue finale appellent plus la lumière que le mot jour.

Jour a une aspérité funèbre, la touffeur des velours dont on bande les catafalques. Alors qu’à l’ouïe nuit scintille. A l’ouïe de l’œil, s’entend: en 1888, un an avant de se trancher l’oreille droite, Vincent Van Gogh allume des bougies autour de son chapeau pour éclairer son chevalet sur les berges du Rhône. Ad te levavi animam meam, l’autel du sacrifice est prêt, et le ciel nocturne d’Arles se couvre peu à peu d’étoiles non pas or, mais à la feuille d’or, astres ternes comme le brocart passementant une trame quasi terreuse. La pigmentation de l’éther est limoneuse pour le peintre qui se fie aux feux de son diadème de martyr. Il la touille jusqu’à l’obscur – et à l’illumination -, sans recourir à l’huile noire. Ici le noir cesse d’être une couleur, et comme ici il n’y a que couleurs, il devient le grand absent de la nuit vangoghienne.
La nuit du Caravage est faite d’autres ingrédients. C’est celle aussi de Jean-Baptiste Contine, avant ses pitoyables acrobaties aériennes du finale. On y trouve de la crème de sang, du brou de noix, du remords de malfrat, du vin madérisé d’estaminet interlope, de l’urine des chiens, de l’humanité rudimentaire mal débourrée, dépossédée de toute promesse de rédemption. C’est un ciel bas qu’aurait peint Emile Zola (le «Michel-Ange de la crotte», dixit Barbey d’Aurevilly.) Un patchwork camaïeulé de viandes fumées, de crépines jaunes et de basanes.
Un ciel qu’aucun air vivifiant ne ventile à l’heure où des insomniaques errent circulairement dans leur chambre à coucher, et quand la hantise d’un passé perdu fait courir des quadragénaires névrotiques dans les rues de l’hiver.
Ils sont déboussolés, car aucun des trois n’est plus au centre du monde.
Le 27 mai 1606, Michelangelo Merisi da Caravaggio n’a, lui, que trente-six ans (mais déjà la tête d’un clochard à mèches grises et voletantes, des yeux d’augure en transe) quand il pénètre dans une auberge aux murs tavelés par l’humidité du Tibre. Il y vient souvent lutiner des jouvenceaux efféminés, s’enivrer d’hypocras, de liqueurs chargées de girofle, sucer du lard salé et cracher ses dents par terre. Le tavernier Amigoni et ses frères l’entourent de prévenances car c’est un peintre important. Sa technique du clair-obscur l’a rendu célèbre jusqu’à Naples, leur royaume natal. Et ici à Rome, il est le protégé de Sua Eminenza Del Monte, le représentant du grand-duc de Toscane. Il le rappelle souvent. On révère ce matamore pour son prestige, sa prestance, mais on le hait pour sa ladrerie et ses éruptions imprévisibles.
Il a trop bu comme d’habitude, mais cette nuit-là, il a l’air plus fâché qu’hier et avant-hier: il vient de faire un esclandre au Campo dei Fiori, renversant des tombereaux de légumes, blasphémant contre Dieu, le pape et particulièrement les dominicains, pour s’être souvenu que là, sept ans plus tôt, ces satanés encapuchonnés firent griller vif un philosophe qui les narguait.
— II avait une insolence visionnaire, le Giordano Bruno. Il aurait pu être mon frère: un panthéiste. Comme moi, il ne croyait pas à l’action des anges dans les mouvements naturels du cosmos. Non, Messieurs les inquisiteurs, l’homme n’est plus le pivot du mécanisme universel! Voilà une vérité que j’exprime dans mes tableaux et que vous ne voyez pas. Elle échappe également à ces artistes qui depuis deux siècles vous honnissent, et que vous brûlez de brûler. Ceux de l’humanitas, ou de je ne sais quelle Renascita…
Au souvenir halluciné de ce bûcher et de tant de géométries rotatoires, le Caravage s’était lancé comme un fauve sur de braves maraîchers se repliant vers leurs faubourgs. Les moins intimidés l’ayant éconduit à coups d’olives blettes et de crottin de mulet, c’est avec une rage décuplée qu’il a poussé la porte de l’auberge d’Amigoni.
Une caverne plus qu’une taverne. Là, il se sent chez lui. Mais trois hommes l’y attendent, debout, dos au mur, peu amènes. Non, ce ne sont pas des gendarmes pontificaux du Quirinal, ni de ces sbires du cardinal Del Monte qui le pistent pour mieux le protéger, mais le surveillent. Bien pis: il reconnaît des joueurs de paume, ses vainqueurs de la veille. De jeunes marauds en soie et velours venus dans son repaire lui réclamer leur dû en ducats d’or. Il le sait. Et eux savent sa réputation d’homme sans parole, c’est pourquoi le plus émacié, le plus déterminé, a ostensiblement glissé sa main dans la garde de son épée. Son œil gris lézard est menaçant.
Mais pour le Caravage, il n’y a de plus sûre défense que l’attaque:
— L’appât de l’argent n’avantage pas ta figure, Ranuccio Tommasoni. J’aimerais mieux peindre un transi de la morgue, ou une carcasse de poulet que t’avoir pour modèle!
— Que la sainte Madone me préserve de poser jamais pour le Messer Merisi! On dit qu’après une séance dans ta boutique puante, un homme a peine à s’asseoir…
Le gant est jeté. Le Caravage devient tigre et feule. On fait jaillir les lames sous la torchère, on écarte tables et bancs à coups de talons de cuissardes - le reste de la clientèle s’étant éclipsé avant l’orage. Livides, gémissants, les frères Amigoni sont sur le point de se claquemurer dans le cellier, mais, grazie Gisso mio! leur servante Fiammetta entend le pas de vigiles en ronde et elle donne l’alerte. Au soulagement des aubergistes, les deux ferrailleurs rengainent, mais c’est pour convenir d’un lieu rendez-vous plus tranquille, par-delà le Panthéon, sur-le-champ de Mars. Renvoyé aux premières lueurs de l’aube romaine. Soit dans une heure et demie.
Une heure et demie de rumination solitaire dans une taverne vide, devant un âtre aux braises mourantes… D’exécution rapide par tempérament, Michelangelo déteste attendre: le vin des trois hautes fiasques que lui a laissées la plantureuse Fiammetta n’en est que plus amer. Dire qu’il faudra l’écluser jusqu’à la dernière goutte pour qu’enfin sonne l’heure du duel!
«Joli prénom, Fiammetta, la petite flamme.»
— D’ailleurs tu le sais, ma grosse! grommela-t-il pendant qu’elle soufflait les chandelles de la salle à boire. Si tu n’avais pas crié comme une oie, j’aurais déjà pourfendu ce Tommasoni, et maintenant moi, l’invincible Caravaggio, serais libre. Cela dit, tes rondeurs me plaisent. Oh! pas pour une peinture, désillusionne-toi. Juste pour des mamours – deux ou trois bacioni avant que tu n’ailles ronfler sur ta litière à l’étage.
— Bas les pattes, Maestro! À l’étage, comme vous dites, je n’aurai pas le temps de ronfler: la nuit m’est devenue courte à cause de vous et vos scandales. Mais en des cellules plus confortables que ma soupente, vous trouverez des ragazzi gracieux et guillerets. Ils vous plairaient plus qu’une pauvre femme qui s’est esquintée à laver les planchers.
— Comment sais-tu qu’ils me plairaient? Tu valides ainsi une rumeur immonde lancée par ce pourceau de Ranuccio, mon ennemi mortel?
— Je sais que ces garçons, vous les peindriez sans faire le dégoûté. Et en leur donnant des apparences de saints! Moi, sans être une sainte, je réprouve chrétiennement les accouplements entre hommes, mais ces compagnons d’étage, je ne les damne plus. J’ai appris à les aimer comme de petits frères. Ils sont respectueux envers moi. Leur profession les fait pécher plusieurs fois par jour, mais sans elle, ils ne survivraient pas. Ça les astreint à sourire toujours, un peu comme les premiers martyrs face aux lions du Colisée. Vous avez peut-être raison, Maestro, de les représenter comme ça. En héros de notre foi. Quand ils montent l’escalier devant un client aviné, ou un de nos prélats déguisé en marchand étranger, j’ai l’impression qu’ils vont au supplice. Et que leur guirlande de fleurs honteuses s’allume en couronne de flammes.
— Ton imagination te fait délirer, la grosse! Ces petits prostitués sont de vils mécréants. Des capricieux, des ignorants. J’en eus un qui rechigna à poser en Jean le baptiste. Il nasillait comme une mijaurée: «Moi, faire un vieillard!» L’idée qu’il arrivât au Précurseur d’avoir été un beau jeune homme ne lui traversa pas la pensée.
— La sagesse biblique, qui vous honore vous, lui a peut-être manqué. Mais sans sa faute. Ses parents défunts ne savaient pas lire.
— Lui non plus ne savait pas lire, mais il le faisait accroire partout avec une superbe de nymphette ennuyée, certaine d’être éblouissante. Pourtant il posa, et quand il vit le résultat de mon travail, il fut estomaqué: il s’y vit rajeuni, et magnifié. De ce sybarite de dix-huit ans aux yeux creux, j’ai fait saillir avec puissance un garçon qui en a huit de moins, à teint plus frais, au regard plus intelligent, frappé d’une grâce enfin humaine, simple, quotidienne - plus que divine. Et, pour ne rien arranger, en compagnie d’un bélier!
— Je n’ai pas vu ce tableau, Messer Merisi, mais je sais, par ce même jeune homme qui a posé et qui, depuis, a perdu la raison - que la nudité de votre Jean-Baptiste enfant est d’une indécence qui outrage toute sainteté. Moi, pauvre femme inculte, j’ai en revanche beaucoup d’admiration pour la sainte Vierge que vous avez peinte en l’église de Sant Agostino. Elle se montre si bonne envers les pèlerins qui viennent à elle!
— Ainsi, sous l’emprise de mes seules couleurs, un de mes modèles a perdu l’esprit! Mais en ont-ils de l’esprit? Toi si, tu en as, la Fiammetta. Et à revendre, à l’instar de ta croupe charnue, boulotte et sans rupture de ligne. De ton corps sans diable en femme, de tes allées et venues de monstre inoffensif, doux et mamelu. Allons, laisse tes chairs s’épancher, déraidis-toi, embrasse-moi…
— Lâchez-moi, Monseigneur! Je suis fatiguée. Je ne sens pas bon.
— Tes jolis fratellini se frottent tant d’essence de jasmin que même leur beauté plastique finit par me répugner. Tandis que toi, avec ta garniture de rondeurs molles et tes gestes incapables d’afféterie; toi tu embaumes le piquant fenouil et la coriandre douce des potages. Tes lèvres sont rouges sans farderie. Ton charme est plus sensuel, car tu es une pieuse vraie. Tu crois si complaisamment au Dieu refabriqué de nos églises, que ce maudit créateur des apparats t’épargnera toujours de tout. Voire de l’ascendant d’un juste comme moi, qui suis bien plus maudit que lui. Mais pouah! tu me dégoûtes par tes signes de croix précipités et conjuratoires, ton œil apeuré de bichette déjà morte. Va dormir! Et je te donne l’ordre d’oublier ce que je t’ai dit cette nuit, Fiammetta! C’est trop sale pour tes oreilles de femme! Non, toi, tu ne peux être une sale. Moi si, je suis un salaud, un sale, je me suis voué à me salir, à me cochonner moi-même jusqu’à plaisir, comme le cochon en sa souille. Sale, salé, trop salé, tel ce reste de nuit brune qui me reste à boire. Et avant ce point du jour que j’attends.
Et qui m’attend.
Si le Caravage abomine la lumière diurne, elle lui est hostile en retour: il l’a vaincue en la réinventant dans la nuit, là où elle n’a aucune autorité naturelle. Il se prend pour un nouveau Prométhée, en un contexte chrétien par-dessus le marché! Plus grave: sa capture du feu divin ne lui fait pas glorifier l’homme mortel, mais la seule lumière, la dérobée, la repétrie. Il l’aurait rendue malléable.
L’homme ne l’intéresse plus. Il a refondé une humanité sans l’homme. Sans le Caravage non plus, puisque tout à l’heure il se fera trucider par ce jeune Tommasoni qui le traite de sodomite. N’est-il pas déjà plus saoul que la veille, quand il perdit cette partie à longue paume. Il perdra le duel, c’est inéluctable. Mais sera-ce une infamie de périr sous l’épée d’un reître au corps disgracieux? Tout au contraire: une victoire en creux, un cheminement vers une béatification profane. «Un soudard au visage repoussant vient de tuer un grand peintre qui célébrait la beauté des êtres et la chrétienté. Pourquoi ce crime? Pour une vulgaire affaire d’argent…» Quelle éloquente épitaphe sur une tombe!
— Avant que ce magot ne m’estoque ma gorge, je lui lancerai: «Oui, tue-moi Ranuccio, plutôt que je doive te peindre un jour. Enlaidir ce qui est déjà laid serait pour moi une corvée. Que veux-tu, moi j’ai toujours préféré embellir ce qui est beau!
À propos de gorge, il revoit celle satinée de ces éphèbes, dont ses lèvres abusent parfois avant qu’il ne la nielle et la cuivre sur la toile. Le Caravage se convainc maintenant qu’elle est a toujours été étrangère à son art.
— La chair n’est rien. Seule a compté la carnation, l’âme fugitive qui en échappait à chaque instant où mon pinceau la saisissait.
Être contraint à penser car on sait qu’on va mourir fait parler de soi au passé. Or quand le ténébreux portraitiste de Bergame portraitisait, il ne pensait pas. Il obéissait sensitivement à des ordres secrets qui ne venant que de lui. Dont il ne voulait pas connaître l’origine. Il était l’homme animal réduit à des instincts immédiats, savourant bestialement l’odeur poissonneuse de la sépia émergeant d’une jatte de Venise. Celle d’œuf pourri des détrempes bistrées au bout de son index ne l’écœurait pas non plus. Pour faire diversion, sa palette lui offrit du vert de menthe arabe, de l’œillette et de la garance, du macis, de l’alizarine, de la décoction de roses du pays des Rhodopes… Tout un nuancier olfactif qui s’évanouira dès que ses narines seront inondées par le sang frais de ses jugulaires tranchées.
En attendant la botte du Tommasoni, seul le chagrine le sort de ses pots, blaireaux et spatules. Il pleure son atelier, la lumière mordorée et cendreuse qui s’y est faisandée en dix ans sous des tentures de cretonne. Une nuit d’appartement, qu’il a patiemment mitonnée, qu’il a voulue brune - au souvenir peut-être de la peste qui le priva de son père à ses cinq ans.
Tout à l’heure, au Champ de Mars, il devra se battre et périr dans une clarté diurne qu’il abhorre, et qui l’abhorre. Il clignera ses yeux à la façon d’un rat de cave qu’on a débusqué en l’enfumant. Le premier rayon jailli des brumes roses de mai (le plus fourbe des mois) le confondra d’ailleurs, le perçant plus tôt que l’épée de son ennemi.
— Non, Michelangelo, tu ne marmonneras aucune une prière chrétienne. Ta réputation de peintre sauvage te l’interdit. Tes dernières paroles seront colorées de fiel vert, vert putrescence, et d’arrogance rouge sang. S’il faut prier Dieu Lui-même, c’est hic et nunc, devant l’âtre refroidi du vieil Amigoni, ce proxénète peureux et hypocrite aux sourires de bonté. Le vin saumâtre qu’il t’offre raucit ta voix davantage, il débilite tes muscles de batailleur. Plus t’en bois, plus tu faiblis. Faut-il une prière d’espérance, puisqu’il n’y en a plus pour toi? Tu n’as qu’une seule certitude: tu mourras tout à l’heure. Elle te vient de ton intuition funeste de créateur. Elle ne peut pas te trahir.


Le captif de Malte

Son intuition le trahira pourtant: au petit matin du 28 mai 1606, c’est le sobre et fringant Ranuccio Tommasoni est saigné mortellement à la cuisse par un ivrogne braillard nommé Michelangelo Merisi da Caravaggio. Ediles et prélats de la ville éternelle s’en indignent de concert: voilà un forfait de trop au compte de ce débauché irascible et belliqueux. Il ne peut plus se rédimer en arguant de son génie artistique, tout incontestable qu’il soit. Ses protecteurs l’abandonnent. Trois jours après, le Caravage est condamné à mort.
Son évasion échevelée de Saint-Ange le remplira de tristesse, car il s’est attaché à l’air jaune de Rome. Mais ni la nostalgie, ni les vicissitudes de l’exil ne l’amèneront à résipiscence, encore moins à un adoucissement de son caractère. A Malte, il se blanchit en flattant un portrait du grand maître de l’heure, Alof de Wignacourt. Ça lui vaut d’être adoubé chevalier de «grâce magistrale». Hélas, ses tourments charnels le rattrapent: le petit blondin aux sourires taquins qui y a posé en page n’appartenait pas, comme il le crut, à la valetaille ordinaire du palais de Saint-Jean-de-Jérusalem, mais à une influente et prude famille de notables. Le Caravage est radié de l’Ordre, et derechef mis aux fers.
À la veille de sa seconde évasion – vers la Sicile cette fois – le revoici englué dans son narcissisme maladif, cette compassion sirupeuse, hydromélique, pour sa seule personne. Dans la puissante forteresse de La Valette, il est reclus dans une chambre spacieuse. De discrets protecteurs – ceux-là qui organiseront sa fuite – ont veillé qu’il ne manque de rien: poutargue de mulet, figues juteuses, gâteaux d’amande, lard fumé et vins doux. Les fenêtres ogivées en accolade donnent sur une Méditerranée calme, aux reflets lunaires trop léchés pour lui plaire. Trop belle, insupportablement féerique. Il ne la peindrait pas comme ça. Il l’abîmerait au repoussoir. De cette mère des mers, il ferait un creuset de miasmes mouvementés, une géhenne ardente, mais la Chevalerie lui a confisqué ses outils. Il y aurait ajouté des figures anthropomorphes – un Neptune par-ci, une Amphitrite par là. Des anguilles-dragons aux écailles nacrées à la luciférine de lampyre. Des circés, des calypsos…
— En tout cas pas un jeune triton à figure angélique! Ces petits morveux me portent malheur. Dans ce patelin que les mers isolent de tout, il suffit d’une innocente caresse à un adolescent, d’une œillade de «grand frère», pour être traité comme un dépravé.
Une fois encore, le Caravage doit attendre l’aube, ces damnés «doigts de rose» qui vont défaire le travail d’une broderie nocturne de pensées malsaines qu’il aime (lui qui a horreur de penser), car elles sont sa lie, son brou imaginaire quand il est privé de pinceaux. Demain son cerveau en sera peut-être libéré, lavé. Passée la baie de Mellieha, un bateau prendra le vent et le conduira à Syracuse. De Messine, il rejoindra l’Italie, un jour, qui sait? sa chère Rome… Mais il est encore le captif des Maltais.
— Étranges insulaires! Les puissants parlent espagnol ou le batavien. Ils se prennent pour les héritiers des Templiers. Les soumis traient des chèvres tristes, sentent le mouton gras, ne s’expriment qu’en arabe et sont autant abrutis que leurs maîtres. Ces deux populations se méprisent réciproquement, ou plutôt s’ignorent. Entre elles, il y a les Juifs: truchements éclairés, polyglottes et négociateurs habiles. Les chevaliers les craignent car ils gèrent leur or. Les pauvres les vénèrent pour leurs aumônes, et parce qu’ils achètent la laine à plein tarif. Les Juifs se sentent à l’aise dans les îles, alors que l’histoire de leur peuple ne les y prédestinait pas. Dans les colonies vénitiennes, Corfou par exemple, ils sont parvenus à modérer les conflits. A Malte, ils sont les seuls à entendre mon italien de Bergame. C’est à eux que je serai redevable de cette protection clandestine qui accessoirement me permettra de m’évader. Que m’ont-ils demandé en échange? Presque rien: juste un de mes secrets de détrempe jaune à base de tiges de carthame et d’œufs d’orvet.

Tandis que la galiote hollandaise, frétée par un marchand lainier anonyme, s’éloigne de l’archipel, le Caravage hume avec répugnance les roseurs vivifiantes du matin dont l’ébullition asperge la poupe. Il s’appuie d’une seule main au bastingage, l’autre étant occupée à faire les cornes aux arrogantes fortifications de La Valette. Il repense à ces mystérieux Hébreux qui l’ont sauvé. Osera-t-il les vanter auprès de mécènes catholiques qui, un jour, lui donneront l’absolution? «Messeigneurs, je dois ma survie à de grandes âmes que vous tenez pour des immolateurs du Christ…»
Le Caravage en sera dissuadé dès le premier soir de sa première réhabilitation. Par un Napolitain avisé, un tabellion à boucles noires, au teint mat des gens du sud mais encapuchonné de petit-gris à la habsbourgeoise. Voix notariale, mesurée, huilée:
— Une nouvelle vague d’aversion contre les Juifs gagne l’Europe, Maestro. Une vague, ou plutôt une vogue. Cinquante ans après le concile de Trente, et six ans après la mort de la vierge-putain Elisabeth, les relations entre le Saint-Siège et l’Angleterre ne sont pas rétablies; le roi Jacques Stuart, fils pourtant d’une reine catholique martyre, se révèle farouche anglican. Mais des membres influents de la famille Borghèse – celle de notre cher pape Paul V – favorisent en coulisse une politique d’échanges gracieux: hanaps d’argent, fibules incrustées de rubis, renseignements codés sur les déplacements des armées de l’Espagne, ou de vaisseaux vénitiens. Voire de tableaux de maîtres prestigieux… Vous devez bien connaître ces coutumes, Signore Merisi.
— Non, je ne les connais pas. Quel rapport ont-elles avec mes sauveurs?
— Filigranant leurs violentes polémiques doctrinaires, le Vatican et l’Angleterre, ces deux puissances politiques, s’offrent des cadeaux symboliques mais s’entendent mieux encore sur un terrain commun, vieux comme le péché: la haine des Juifs. De leur virtuosité commerciale surtout. Un de leurs concurrents pisans a rapporté au camerlingue Volodini qu’une pièce, écrite en 1590, reste toujours populaire à Londres, seize ans après l’assassinat de son auteur, un certain Marlowe, dont la mémoire est pourtant disgraciée. Dans les théâtres londoniens, elle est acclamée à l’unisson par des adeptes de la religion prétendument réformée et de clandestins demeurés fidèles à la vraie religion. Ce spectacle vilipende ouvertement le judaïsme sous les traits d’un nommé Barabas, un marrane assoiffé d’or, de sang, et qui se venge d’avoir été spolié de son argent en empoisonnant à peu près tout le monde, y compris sa fille. Le Fatum le fera périr dans un chaudron d’huile bouillante. J’en reviens sur votre affaire, Maestro, en précisant que ce drame, dont l’idée plaît au Saint-Père, se déroule dans l’île de Malte justement… Ne lui avez-vous point sollicité directement un retour en grâce?

Le Caravage le tiendra pour dit.


La nuit où Marlowe fut assassiné

L’auteur du Juif de Malte, n’avait jamais mis les pieds sur l’archipel. Durant sa courte existence, Christopher Marlowe s’était moins distingué publiquement par son antisémitisme que par des propos hérétiques; affirmant que les Evangiles étaient mal écrits, que Jésus était un «bâtard né d’une mère malhonnête»… Dandy avant l’heure, précurseur d’un Oscar Wilde, d’un Rimbaud, il bravada et rodomonta jusqu’aux limites du libertinage toléré: il traita d’imbéciles des lords qui refusaient de coucher avec les garçons ou n’aimaient pas le tabac. Mais pourquoi avait-on si longtemps épargné cet athée, ce blasphémateur qui se riait plus encore de l’ordre civil?
Son talent littéraire n’y était pour rien. Marlowe était un espion au service de la couronne anglaise. D’un séjour instructif en France, il rapporta une moisson d’informations appréciée en haut lieu, qui lui offrit longtemps des passe-droits. Or au pays des secrets d’Etat, c’est comme dans la tragédie antique: la fatalité est imprévisible, la roue de la fortune tourne selon ses caprices. Un jour, on se souvint que Christopher Marlowe en savait trop. Alors on enjoignit à ses plus proches amis de l’assassiner le 12 mai 1593, dans une taverne de Deptford Strand, un faubourg au sud-est de Londres. Le flamboyant à mèches dorées avait vingt-neuf ans.
À la fin de cet après-midi-là, en ses Italies, le Caravage en avait trois de plus. Il se trouvait dans son atelier romain, en train de peaufiner-finasser une Marie-Madeleine repentante. Dommage! le clair-obscur a giorno de l’auberge londonienne l’aurait intéressé. Peut-être inspiré: un rideau grenat de scène foraine cachant mal une maçonnerie de brique décrépite, des fumerolles qui sentent le suif, le regrat avarié. Et pour fond sonore le martellement scandé de poings sur les tables; des rires obscènes de témoins avachis, mais que l’échauffourée ranime. Ils ne l’empêchent pas, ils l’encouragent. Des fronts étrécis illuminés par une rage bébête, des bras nus en combat, des yeux érubescents. Et, en retrait, le sourire juvénile d’une petite gouape, belle comme les statues d’Antinoüs, qui ne guette que le plancher où tomberont bientôt des pièces de bronze et des esterlins.
Ce n’est qu’une rixe de cabaret ordinaire dans le Londres du début du XVIIe. Elle a commencé par une querelle entre godelureaux au parler aristocratique, mais eux aussi très éméchés. Qui, de Marlowe ou de son compère Ingram Frizer paiera le repas? Tous deux se savent manipulés par Sir Walsingham, le maître espion de la reine vierge, mais ils n’y pensent plus. Seule importe cette méchante question du déboursement. La dispute s’échauffe, les esprits se fermentent. L’atmosphère aussi, au point qu’on se demande si elle ne provoquera pas une déflagration générale. Le poète fait étinceler de pourpre une petite lame sous les candélabres empoissés de suie et de tabac, mais, suite à une pirouette de son adversaire, sa propre dague se retourne contre lui, transperce son œil droit et le tue.
Christopher Marlowe ne se reconnaissait pas comme un mortel. A l’exemple du Doctor Faustus, un autre de ses personnages de tragédie, il se croyait demi-dieu, aspirant à devenir plus encore:
A sound magician is a demigod,
    He tires his brain to get a deity
.

Périr jeune, sans avoir été un bon magicien, ni s’être suffisamment tourmenté la cervelle pour accéder à la divinité pleine, a été pour lui un stupide retour de roue, ou de flamme, ou de supination de bras. Plus révoltant: un incident d’auberge, bien manigancé mais très mal mis en scène par des politiciens ignorants des enjeux métaphysiques du théâtre. Si seulement, avant de l’occire, ils lui avaient demandé conseil! Marlowe leur aurait suggéré une dramaturgie plus accidentée, une violence froide, épique, rehaussée de scènes impossibles. Des protagonistes érigés en véritables héros de la morale triomphant d’un méchant trois fois plus immoral qu’il ne l’a jamais été. Plus des garçons crottés qu’on ferait venir de l’écurie annexe pour les attifer en duègnes, en pythonisses, en fées-marraines, en reine d’Angleterre… Christopher Marlowe ne s’embarrassait pas de véracité historique, et il recourait sans vergogne aux expédients faciles de l’anachronisme:
— Pourquoi pas une ordalie médiévale? Un jugement par l’eau et le feu, un jugement de Dieu! Si son amour, que j’ai pas su mériter, est aussi souffrance, je subirai celle-là avec une espèce de joie… Une crucifixion? L’honneur serait trop grand. L’immersion de mon corps dans un échaudoir destiné aux porcs, ou un bûcher mis en fagots comme pour ce fou de Thomas Bilney? Ç’aurait plus d’allure qu’une clé dorsale de lutteur entraînant une auto-énucléation! Y manque la variante de l’élément terreux: «Le grand Marlowe mourut lamentablement dans une fosse à purin de Deptford Strand!» N’est-ce pas grandiose? Quant au dernier élément, celui de l’Air, il s’empare des trois autres en les brassant - poussière, pluie, clartés aurorales. Lui serait mon supplice favori. Hélas, l’unité de lieu ne serait plus respectée: il faudrait que mes exécuteurs abandonnent cette auberge extra-muros, m’entraînent jusqu’à Londres et me jettent du pont sur la Tamise. Cela deviendrait trop théâtral pour du vrai théâtre. Trop irréel: car ma chute s’accompagnerait de musique - d’une fantaisie pour viole et virginal de William Byrd, par exemple. Mes pauvres assassins ne savent rien de la musique.

De son côté, le potelé Paul V ne comprenait toujours rien à la peinture - quand bien même il favorisa l’achèvement de la basilique de Saint-Pierre. A la littérature non plus: a-t-il seulement parcouru cette grande tragédie de Marlowe, dont il approuvait la motivation hostile aux Juifs plus que la lettre? Lisait-il l’anglais? Lui en a-t-on jamais soumis des extraits traduits? On sait que ce Camille Borghèse, docteur en droit canonique de l’Université de Pérouse, était plus féru d’astronomie. Qu’il aurait versé une larme en laissant la Curie condamner les travaux de Copernic. Mais ses paupières pontificales étaient sèches lorsque, en 1610, il céda aux instances de cette dernière en apposant son sceau sur un acte de grâce en faveur du Caravage.
Retranché en Toscane dès le début de l’été, le peintre assassin, l’artiste proscrit, apprit qu’une de ses toiles napolitaines, David montrant la tête de Goliath, avait plaidé en sa faveur. Car il avait donné, intentionnellement, au visage du géant biblique vaincu les traits du sien. Louable signe de repentance qui devait enfin l’autoriser à revenir à Rome.
Comme si la miséricorde relevait du pouvoir papal; comme si elle n’était pas immédiatement divine; comme si Jésus n’avait pas déjà pardonné!
A Rome, le Caravage ne revint jamais. Le plus grand truand de l’histoire de l’art, le redoutable Malvivente de Bergame (qui vous dramatisait une scène de flagellation évangélique avec autant de magnificence et de puissance qu’il trouait le poitrail d’un impertinent) se sentit paradoxalement diminué, chétif et débile sur le chemin d’un retour qui promettait un triomphe.
Le 18 juillet de cette année-là, il s’était arrêté sur une petite plage d’Etrurie, à quarante lieues au nord de la Ville éternelle. La véritable éternité l’y attendait. Michelangelo Merisi fut soudainement pris de fièvre et d’hallucinations. Il aurait rendu l’âme en plein jour, après avoir divagué sur les berges en hurlant comme un chien sauvage.
Sinon – et c’est la prosaïque vérité – à l’hôpital de Sainte-Marie-Auxiliatrice de Porto Ecole, des suites d’une maladie courante. Non pas en plein jour, dans la nuit. Sans avoir la force de crier.

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La lettre testamentaire du colonel Orelly

Moscou, le 23 décembre 1972


Mon cher Vladimir,

As-tu reçu la petite hache en argent que j’ai fait exécuter exprès pour toi par un maître armurier de Sartrouville? Il m’a été recommandé par Raoul de Mongibé, le nouvel attaché culturel de l’ambassade de France, à Zamoskvorietché, un ami qui apprécie mes havanes. Mais j’espère que son artisan en a respecté les formes et dimensions selon les croquis que tu m’as envoyés par courrier express. Vu son coût, j’ai préféré qu’elle te fût remise en mains propres par des gens de confiance, un Parisien et sa femme qui sont tout à moi, et qui furent du côté des ouvriers durant les rébellions de Mai 1968.
Tu seras étonné, Bébé, de ne pas reconnaître mon écriture. Car cette lettre, la dernière que tu recevras de moi, je l’ai dictée à ma chère Zaïda, une Marocaine très dégourdie que j’avais rencontrée lors de mes conférences aux Jeunesses communistes françaises, place Colonel-Fabien, puis aux réceptions fastueuses de notre mission de Grenelle, où le Tout-Paris accourt par snobisme. Snob, elle ne l’est pas. Pour tout dire, Zaïda, qui ne t’effaroucherait pas comme d’autres femmes déjà adultes, s’est «déparisianisée». C’est son expression. Elle étudie maintenant la médecine à Moscou. Si elle fait des progrès en russe, elle maîtrise mieux les caractères latins, c’est pourquoi dans l’urgence j’ai choisi la langue française pour t’envoyer mon ultime bénédiction paternelle: mes médecins de l’Hôpital Bourdenko ne me laissent plus qu’une demi-semaine. Je ne franchirai pas le cap de l’année soixante-treize. Je ne fume plus, mais ne sens pas vieux, ni fatigué, et je ne pleure pas – ce serait idiot, et indigne d’un soldat dont le seul dépit sera de mourir dans un lit plutôt qu’au champ d’honneur. Te faire mes adieux de père en français ne me peine pas du tout, c’est même une consolation.
Voilà bientôt quatre mois, Bébé, que cette langue est celle de tes études à Iroé-sur-Vizourre, où j’ai eu du plaisir à t’accompagner en septembre, car ce sont ces mêmes bénédictins qui m’avaient appris à la chérir avant la Première Guerre. Beaucoup de Russes l’aiment encore. Longtemps, elle a été l’apanage de monarchistes qui ont exploité, méprisé et brutalisé notre patrie comme une chienne. Or elle est la langue de l’Internationale, ne l’oublions jamais. Du reste, c’est aux accents de ce chant merveilleux, versifié par le poète communard Eugène Pottier, que je puise mes dernières énergies en l’entonnant quelquefois in petto. Quel dommage qu’il ne soit plus l’hymne national soviétique depuis 1953, l’année de la mort de Staline.
Te donner des conseils avant la mienne s’inscrit dans une tradition russe séculaire qui m’est chère, même si j’ai dû rompre avec elle. Mais je ne voudrais pas qu’ils t’exaspèrent, ou que tu t’en souviennes plus tard comme des entraves au chemin sauvage que tu t’es tracé. Le ton de cette lettre ne se fait grave que pour te mettre en garde contre des ennuis que tu encours à l’heure présente, à cause de ta précocité d’esprit qui ne doit pas être utilisée comme un passe-droit. Je te rappelle que tu n’as que douze ans - tes cellules cérébrales aussi, toutes développées qu’elles soient.
Sache, Bébé chéri, que tu te comportes en imbécile quand tu bafoues ouvertement le règlement du Collège de l’Effeuille, en spéculant sur je ne sais quel régime de faveur imposé à la direction par moi et mon ami l’ex-prieur Thirèze. Le vieil homme t’estime. Il le dit régulièrement dans sa correspondance, où pourtant je devine qu’il commence à être las de te protéger pour des fadaises. Il paraît que tu ricanes comme une hyène à la prière des repas. Que tu t’es acoquiné avec une fripouille, le cadet trop gâté d’un dentiste breton qui lui passe les pires caprices. Vous vous entendez en carnassiers pour persécuter un troisième surdoué de votre âge, un fils de pauvres, lui. Et qui se destine à la prêtrise! Une vocation que je ne comprends pas, que je ne soutiens pas par principe, mais qu’à l’Effeuille j’avais rigoureusement respectée. Ton comportement me navre, car il ressemble à celui de pensionnaires de ma génération qui se vantaient d’être fils de riches, de capitalistes. Ce que tu n’es pas.
N’oublie pas, Vladimir, si cher à mon cœur, que tu as vu le jour dans un ruisseau putride. Nous n’en avons jamais parlé, mais je sais que tu le sais, et que ton orgueil le récuse. Cet orgueil est juvénile, il n’est rien. Tu veux faire fi de ta mémoire, or elle retient tout, malgré toi mon enfant, qui n’es point mon enfant. Si je t’ai ramassé de ce cloaque, Chéri-Bébé que je chéris, ce fut pour moi un devoir civique, pas une «bonne œuvre» à la chrétienne. Une joie aussi, simple et désintéressée: assurer une survie confortable à une nouvelle recrue du Komsomol, à un ex-octobriste de lointaine extraction paysanne. A un enfant trouvé qui ne démérite pas des bienfaits de la Patrie.
Te souviens-tu de notre première entrevue? Ce fut un jour de printemps glacé et de pluies neigeuses sur Moscou. Une cape de fourrure camouflait à moitié mon impressionnante médaillerie de vétéran des armées. Au Conservatoire, tu as joué du violoncelle comme un ange, un ange trop sévère pour tes dix ans, mais tes coups d’archet étaient décisifs. Ils trahissaient déjà un caractère particulier. Au Stadium, tu courus sous les flocons comme un guépard. Et quand, au terme de ma visite officielle, j’ai félicité les petits vainqueurs en leur serrant la main comme à des adultes, tu fus le seul à ne pas baisser les yeux. Un regard de feu bleu qui m’intrigua, parce qu’il était franc, spartiate, légèrement narquois. Est-ce lui qui emporta ma décision de t’adopter? Non, Bébé chéri, c’est le regard très différent que je découvris deux jours plus tard sur une photographie de toi, où tu avais cinq ans de moins. Oui, où tu n’avais que cinq ans. Elle avait été prise à la gare de Kazalsk, par ces mêmes gens qui t’arrachèrent à ta pauvre maman. Brutalement, qu’on m’a dit, et ça m’a irrité: les délégués du Komsomol sont souvent des butors. Tu y avais des yeux délavés comme ceux des morts, des yeux trop grands pour une tête d’oisillon triste, un corps débile, des bras et des jambes en allumettes. Depuis quelle métamorphose! En moins d’un lustre, l’avorton aux yeux tristes du Donbass est devenu un jeune athlète prometteur et fier, doublé d’un musicien virtuose. Ne voulant pas croire aux seules vertus miraculeuses de l’assistance publique, je compris qu’il y avait en toi des forces inhérentes, qu’il fallait encore encourager, en les orientant si possible vers le bien. C’est-à-dire l’honneur.
J’ai la conviction qu’une photo, cela ne trompe jamais. «Ça ne se truque pas», pour parler vulgaire. Ainsi, j’avais donné l’ordre en 1945 qu’on en fit plusieurs des atrocités du camp de Sachsenhausen, dans la Hesse, afin d’en fournir la preuve aux incrédules du Kremlin, et à Staline en personne. On me rapporta qu’il examina longuement ces documents photographiques, et qu’il versa des larmes sur ces misérables femmes tondues, ces vieillards squelettiques, ces enfants dénutris - comme toi, Bébé-Chéri, tu le fus à Kazalsk. Staline était certes un autocrate, un chef souvent violent, mais il était capable de compassion, contrairement à son prédécesseur le grand Lénine, qui ne pleurait jamais, ou à Nicolas II, un tsar bête à manger du foin.
Moi aussi, il m’arrive de pleurer sur des images. Celles de ma famille. Oh! je ne parle pas de mes oncles et cousins Orelly, ces parjures qui, en 1918, avaient rallié l’Armée Blanche pour être aussi vite mis en déroute par notre vaillante Armée Rouge. Ils ont croupi dans un exil avilissant en Turquie, sans parvenir à y échanger le moindre rouble contre la moindre piastre. Si l’Enfer existe, qu’ils y brûlent!
Non, les visages de papier que je contemple chaque jour pour entretenir mon chagrin sont ceux de Saskia, ma douce épouse, que la tuberculose emporta à ses trente ans. De mon fils Vadim, de sa femme Sonia, de leurs enfants Anton et Antonia. Dans mon funeste album aux pages ardoise, il y a une photographie lumineuse, pleine de sourires, qui les réunit tous les quatre, plus leur chienne Blacky, une gentille bouvière des Flandres qui partagea leur sort jusqu’au bout. La tragédie ferroviaire du 16 août 1967, qui les a tous carbonisés, a longtemps hanté mes nuits, et j’ai dû me faire violence pour ne point t’en parler, Vladimir, ou si peu. A présent la voici qui ravive mes douleurs hospitalières. Les excellents médecins de Bourdenko n’y peuvent rien, l’assiduité de ma chère Zaïda non plus. Seul l’amour que j’ai pour toi, Bébé, y verse un peu de baume, malgré les milliers de kilomètres qui séparent Moscou d’Iroé-en-Vizourre. Un amour qui ne réclame rien en retour, même pas ta présence à mes imminentes funérailles. Si ton destin t’ordonne de me trahir un jour, trahis-moi, mon Bébé chéri. Et si toi, tu ne me chéris point, je te le pardonne. Mais ne m’oublie pas, merci.
N’oublie surtout jamais la langue russe, tout en privilégiant la française. L’une est plus belle que l’autre, à toi de trancher. Elles se dissemblent grammaticalement, mais elles s’apparentent par une syntaxe insidieuse à tiroirs, par un pouvoir presque occulte d’allusion ou d’invocation. Elles ont le défaut sublime d’être plus bavardes que les autres langues. Elles échappent à la logique prétentieuse de Procuste idiots qui voudraient aujourd’hui les réduire à des codes communs, universels et fades, mais heureusement sans avenir. Elles désespèrent triomphalement ces nouveaux arithméticiens de l’âme qui ont renié la leur, et c’est bien fait!
Ce sont elles pourtant qui décrivent avec le plus de clarté, le plus de précision – de ponctualité courtoise - la poésie fluide et divine des maths. Une discipline qui m’avait fasciné à l’Effeuille parce qu’elle jonglait avec les étoiles, et que je n’y comprenais rien. Cette incompétence devait me desservir plus tard sur les champs de bataille, quand par exemple la décision d’un assaut de blindés au milieu des lignes allemandes aurait pu être résolue plus vite par une déduction géométrique. La mathématique s’est moquée de moi aux instants les plus graves de ma vie, elle m’a humilié. Entre-temps, je croyais l’avoir conjurée or voici qu’elle revient m’halluciner plus que jamais à quelques heures de ma mort. Elle me dit: «Je suis la science des preuves, mais je ne prouve rien, car la raison humaine n’est rien.»
Bon, c’est sur ce trouble pascalien que je vais conclure ma lettre, mon garçon. Pardonne-moi d’avoir été prolixe, en te manifestant peut-être trop de signes d’affection: du mon chéri en vois-tu, en voilà, un mot que tu détestes, je le sais bien. Alors qu’une embrassade aurait suffi si tu avais été à mes côtés dans ma chambre d’hôpital. Zaïda te supplée comme elle peut, en t’écrivant à ma place. Méthodiquement, elle consigne ce que je lui dicte, et je la plains car mon souffle se fait anémique, mes mots incompréhensibles. Je deviens poussif comme un vieux cheval encombrant, mais qu’on n’ose abattre, puisqu’il a fait des guerres. Elle en a du mérite, ma jolie gazelle marocaine! Avec l’appui de mon ami Mongibé de l’ambassade de France et de nos diplomates russes de Paris, Londres et Zurich, elle assurera aussi la logistique de mes dispositions testamentaires.
Elles sont simples: Vladimir Sérafimovitch, tu es mon légataire universel. Te voici riche d’un capital composite, que les autorités soviétiques m’avaient autorisé à faire fructifier à l’étranger, en raison de mes loyaux services et victoires. Si tu veux le flamber en peu de temps, c’est ton affaire. Mais, s’il te plaît, sois généreux envers les pauvres que tu rencontreras en France, ou en Russie si tu y reviens. Envers Zaïda aussi. Elle a besoin de beaucoup de roubles pour achever son séjour estudiantin à Moscou. Après, elle aura besoin de beaucoup de francs pour se refaire une situation en France où, j’en suis sûr, elle soignera sans compter nos frères marxistes les plus pauvres d’Issy-les-Moulineaux, de Cormeilles ou d’Argenteuil.
Zaïda est charitable comme les saintes de l’Eglise catholique, bien qu’elle soit née musulmane et que son communisme l’ait rendue athée. Plus que moi: elle a soupiré tout à l’heure, quand j’ai qualifié de divine ma fascination pour le mystère infini des mathématiques. Cela m’attendrit, car à son âge, j’avais eu de pareils sursauts antireligieux, doctrinaires à leur façon.
Pourtant en vieillissant quand même, en me préparant à mourir, je préfère ouvrir les vannes de mon cœur, comme si finalement il était une âme.
Pour y accueillir quoi?

Ton père adoptif, Colonel Iossip Orelly

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