MARIE-CLAIRE GROSS

RELIER LES RIVES

Roman
2016. 136 pages. Prix: CHF 28.–
ISBN 978-2-88241-401-4


Biographie

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Critique

Le premier roman de Marie-Claire Gross, Relier les rives s’ouvre sur une scène de fête. Une fête de Noël pas très suisse, où les ventres ondulent et où la vodka coule à flots. Des mots d’arabes résonnent par-ci, par-là, les cymbales rient, les corps se dévoilent. Soraya boit jusqu’à s’en faire saigner les poignets, devant sa fille de quatre ans, oubliée dans un coin.
Âgée de trente-huit ans, Soraya mène une vie légère, aime chanter, danser, faire la fête, vivant dans un divorce volontaire avec la religion et les conventions de sa culture moyen-orientale. Elle travaille dans des bars, des cafés, se fait aider par les services sociaux, est mère de trois filles qu’elle peine à élever. Derrière son apparente insouciance, on devine une douleur sourde, insidieuse, qu’elle s'emploie à noyer dans les vapeurs de l’alcool.
Des souvenirs de son enfance et de son adolescence, passées en Palestine puis en Jordanie, surgissent par bribes. De brèves images intermittentes, «oliviers», «terre sèche» ou «maisons de migrants pas finies», clignotent entre deux flashs éthyliques. Soraya se remémore les  «oranges» de sa ville natale, Jaffa, «les voiles qui volent», «la poussière de la route». Véritable madeleine de Proust, chaque souvenir renferme une multiplicité de nuances, de sensations. C’est à cela qu’elle se raccroche, maintenant que là où elle vit, plus rien ne lui reste, de ce monde qui l’a vu grandir. Pourtant, on sent le manque qui se creuse. C’est dans ce manque que l’alcool s’engouffre, tel le froid sifflant à travers des fenêtres peu épaisses.
Son histoire est contée par deux narratrices, d’un chapitre à l’autre, à tour de rôle. Soraya parle à la première personne, avec une langue imagée, directe et rythmée. Sa voix alterne avec celle de Lou-Anne, assistante sociale qui écrit un livre sur Soraya, compilant entretiens et témoignages pour construire son récit. La personnalité de Soraya se dévoile ainsi à travers sa propre voix mais aussi à travers les fiches, notes et interrogations de Lou-Anne, qui installent le profil psychologique de son personnage.
Ce chœur à deux voix permet de mettre à distance la dimension lisse et englobante du récit. Grâce à ce procédé, l’auteure rompt avec l’illusion narrative et souligne que son récit, inspiré de faits réels, reste une fiction. Un éloignement avec l’immédiateté du récit s’installe ainsi, laissant place au questionnement et notamment aux doutes de la seconde narratrice quant à sa démarche.
Cependant, c’est surtout la proximité de l’intimité de Soraya, créée par le récit à la première personne, qui retient l’attention du lecteur. Sa langue orale, immédiate, parfois presque brutale, est extrêmement saisissante. D’une grande vivacité, elle est tissée d’images enfantines, derrière lesquelles palpite une grande tendresse. La présence sensible de la narratrice se lit à travers ces passages, où les métaphores concrètes et limpides jaillissent du corps de Soraya: «La lune bleue regarde le coin du miroir et l’arabe, ma langue, surgit du ventre. Ma gorge lance des mots. J’arrête l’eau, je parle encore, fort, je me sèche et demande aux yeux dans la glace comment ça va. Pas de réponse. Sauf que sous les yeux je vois des marques rondes, jaune orange, comme les fenêtres des avions. Je ne me reconnais pas.»
Entre deux rives, à la fois en rupture avec les codes de sa culture d’origine et étrangère à la culture suisse, Soraya se laisse glisser, s’accroche à ses verres. «La solitude de ma mère, seules les femmes migrantes peuvent la comprendre», dit l’une de ses filles. Une solitude hantée par un bouillonnement de bruits, de sons et d’odeurs perdues, qu’elle ne peut partager avec presque personne
Tandis que Lou-Anne tente de se projeter dans ce que fut l’arrivée en Suisse de son personnage, Soraya se fait mettre à la porte de son logement. On sent alors un décalage très vivace entre la tentative de compréhension de l’observatrice extérieure, d’une part; la réalité froide et clinique, de l’autre. La langue des deux narratrices se distingue alors également, presque lyrique chez la première, elle est saccadée, marquée par l’urgence, chez la seconde.
Pourtant, même au moment où sa vie dérape, Soraya continue à poser un regard amusé et joueur sur les petits moments du quotidien, court après les petites roues éparpillées sur le trottoir de son caddie, qui renferme tout ce qu’elle possède. Ce sont ces petits moments, conjuguant légèreté et gravité, qui la rendent extrêmement touchante. Ils permettent de raconter la déchéance telle qu’elle est vécue de l’intérieur, non pas comme le drame vu par les yeux des autres, mais plutôt comme une succession d’accidents de parcours, de choses qui arrivent, où les petites joies de tous les jours côtoient les grandes hachures des chemins de vie.
Éjectée de chez elle, Soraya est hébergée dans la cave d’un copain de beuverie, se lave avec un grand bac d’eau, ou chez des amis. Même à ce moment du récit, elle continue à se raccrocher aux petits plaisirs, un «savon à l’olive», l’odeur des «pois chiche» ou de «l’houmous», le «parfum karité» de son amie Nicole: un ensemble de saveurs et sensations, où le désir survit et s’enrobe, préservant comme un dernier goût de vivre.
Avec des mots simples et des images fortes, Soraya narre son quotidien marqué par l’alcoolisme et la précarité: «Lumière aveugle, couloirs, je titube, les murs sont papiers de verre, je me griffe, j’ai oublié la loupiote, les poubelles puent, minuterie, noir, je rentre chez moi, j’allume. Les coudes et les bras saignent. Je prends de l’eau du jerricane que je mets dessus. Ça pique. Après, je tire le matelas du congèle, je le pose par terre, je sors un drap et je me serre sous les couvertures.»
Quand la cave prend l’eau, elle part dormir dehors, dans des parcs, sous un kiosque, dont les employés de la ville la chassent à la levée du jour. Soraya se renferme dans une solitude murée, devient indifférente à ce qui l’entoure. Sa détresse est de plus en plus grande. Elle devient banale. Les personnes qui l’entourent font ce qu’elles peuvent, peuvent peu. Cette résignation désolée est particulièrement saisissante. Chacun ne répond que de soi-même, est pris par ses propres contraintes, ne peut empêcher l’inexorable. La rue devient dangereuse. Le goût d’orange ne fait plus revenir l’enfance, il ne sert plus qu’à parfumer la gnôle.
La grande qualité de ce livre réside dans l’humanité de l’écriture. A chaque page, la tendresse pour le personnage est prégnante et permet de faire sentir la richesse des moments passés et présents qui constituent cette femme laissée sur le carreau. On entre dans son monde par le sensible, on partage ses peurs, ses plaisirs, ses aspirations, une présence charnelle campée grâce à un regard plein d’empathie, capacité véritable à se mettre à la place de l’autre pour vivre ce qu’il vit.
Cependant, le parti-pris narratif de l’auteure peine à convaincre. Si la langue de Soraya est juste et puissante, celle de Lou-Anne est plus convenue. Sa distance projective peut sembler déplacée. Son ton est plus artificiel que ce que dévoile la sincérité du personnage principal. On comprend les réticences de l’auteure à assumer pleinement un récit à la première personne, inspiré de l’existence d’une personne réelle. L’intervention de la seconde narratrice marque une prise de distance éthique par rapport à ce qui est raconté – mais elle manque de singularité, notamment sur le plan de la langue. Juxtaposées ainsi, les deux voix se dérangent, plus qu’elles ne se complètent. Peut-être aurait-il été plus judicieux d’écrire tout le récit à la deuxième personne? Cela aurait permis de garder la proximité avec Soraya, sans prétendre parler à sa place pour autant.


MARINA SKALOVA,
viceversalitterature.ch, automne 2016

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ous pouvez écouter l’émission radiophonique de «Entre les lignes» (Espace 2), du 8 juin 2016. Entretien de Marie-Claire Gross avec Jean-Marie Félix et Marlène Métrailler.

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La littérature au féminin avec Marie-Claire Gross

Bonjour Marie-Claire comment allez-vous?
Bien merci. Et vous?

Est-ce l’écriture qui est venue vers vous ou est-ce l’inverse?
L’écriture est d’abord venue à moi avec la lecture, celle de Bille, Baudelaire et Trackl. J’aime les mots qui murmurent comme schüchtern (= timide), claquent comme  cogne, volent comme libellule ou sont insolites et inventés comme Alleluiazwiebel pour désigner un chignon décoiffé .. En  2012, je suis allée à la rencontre de l’écriture à l’Institut littéraire de Bienne. Depuis, je participe à des ateliers et j’en anime aussi.

Le premier livre que vous ayez lu…
Le Conte de la marguerite... Une petite fleur quitte sa maison pour retrouver le mouton qui lui a brouté deux feuilles. Elle traverse Gloudouglou le ruisseau, voyage par delà les prés, fait toutes sortes de rencontres, se brûle les pieds et doit gravir une montagne...

L’endroit idéal pour se mettre à écrire…
Un lieu que je garde secret où je me rends le soir. Quand j’y vais en voiture, Bleu pétrole de Bashung ou Everything has changed d’Hemlock Smith résonne à fond dans l’habitacle, avant le silence dans l’immeuble déserté. Là, je m’installe à l’établi,  je tricote et bidouille avec les phrases et les mots.

Si je vous dis voyage vous me dites?
Le Proche-Orient et le Léman de Soraya, l’antihéroïne de Relier les rives... Les nomades obligés d’aujourd’hui qui viennent de Syrie, d’Éthiopie et d’ailleurs: leurs périples périlleux sans chez soi stable au bout... L’ailleurs ici, où rencontrer l’autre lors de repas partagés dans une maison de quartier ou une fête multiculturelle.

L’auteur le plus en vogue, le plus talentueux selon vous c’est qui?
J’ai de la peine avec les superlatifs! En vogue: il n’y qu’à voir le hit-parade des ventes. Et talentueux? Je pense à Matthias Eynard. Son ouvrage Boussole recèle tant sur les liens entre Orient et Occcident, sur Alep, Vienne et Istanbul...

Seule sur une île déserte, vous emportez un de vos livres ou un autre?
Sans hésiter, Le Poisson-scorpion de Nicolas Bouvier: un texte ciselé, un pétard d’humour au-delà la noirceur. Ses portraits cocasses et humains, l’autodérision de ce pauvre petit lettreux baisé par les Tropiques et la renaissance finale... J’y reviens sans cesse.

Les premiers lecteurs de Marie-Claire sont …
Pendant le temps d’écriture, Blaise Hofmann, mon mentor, et Christine, ma cousine. Puis, Relier les rives fini, les proches de la personne qui m’a inspiré cette histoire, l’homme qui partage ma vie et mes très proches.

Votre premier souvenir en tant qu’auteur…
Palper, humer, feuilleter l’objet livre chez Bernard Campiche à Orbe et prendre la mesure de cette matérialité heureuse. Par la suite, au Salon du livre de Genève, un échange intense et intime avec Éliane Bouvier, veuve de Nicolas. Une opportunité pour lui dire ma dette à l’égard de son mari.

Ce qui vous inspire pour l’écriture d’un livre?
Le réel. Le quotidien. La voix, l’attitude, la vie des gens. Un détail de ce que je vois d’eux. J’aime me poser sur une terrasse et regarder.

Le livre qui fait (selon vous) le plus polémique ces derniers temps…
Joker...

Le meilleur livre de tous les temps est signé?
Joker encore...

En ce moment vous lisez quoi?
Freedom de Jonathan Franzen avant un premier voyage aux États-Unis.

Quel est selon vous votre meilleur ouvrage?
Le prochain…

Question piège ou pas: y-a-t-il une sorte de compétition-concurrence entre vos confrères et vous ou pas?
De mon point de vue, il n’y a pas de concurrrence mais une jolie stimulation. Vrai qu’on espère être publié et que ça se fait ou pas. J’ai eu la chance de partager cette joie avec mes amis de plume, parmi lesquels Olivier Pitteloud dont le premier roman, Dans l’ombre de l’absente est sorti à l’Âge d’Homme ce printemps. Très beau.

Si je vous dis évasion vous me répondez…
Une sieste sur le canapé, une balade en raquettes au col du Madzé sur les hauteurs de Morgins, un vin rouge en bonne compagnie...

Si vous n’étiez pas écrivain vous seriez …
Tout ce que je suis aussi: femme, amoureuse, mère, fille, sœur, amie, marraine, enseignante, proche, vivante, vibrante, curieuse, lectrice, voyageuse, voisine, ...! Pourquoi choisir?

Que peut-on vous souhaiter aujourd’hui?
De continuer à jongler joyeusement avec mes vies, avec les mots; de continuer à éprouver les liens et l’instant présent intensément, en toute joie.

Merci beaucoup Marie-Claire pour cette interview, je vous souhaite une belle continuation littéraire.


Assumag

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Chute libre entre deux rivages

La Romande Marie-Claire Gross signe un premier roman des plus actuels sur la migration et la perte d’identité

Le premier roman de Marie-Claire Gross, enseignante dans un établissement de la Riviera lémanique, ne s’offre pas facilement au lecteur. Sans cesse, l’histoire qu’il conte se dérobe. Évitant à tout prix les éclairages trop vifs, celle-ci serpente entre les fragments de ce réti qui ne se donne, au final, jamais tout à fait.
Relier les rives est un roman morcelé, plein de zones d’ombre et de silences têtus – à l’image de son héroïne mutique. Soraya  38 ans, est une jeune femme en pleine perdition. Mère de trois grands enfants, cette immigrée jordanienne peine à s’ancrer dans sa nouvelle réalité sur le sol suisse. Ce nouveau destin, elle ne l’a visiblement jamais choisi.
C’est Lou-Anne, la deuxième narratrice de ce troublant récit, qui le pressent l’écrit noir sur blanc sur son ordinateur: «Dans ton avion pour la Suisse {…}, tu pleures ta langue, les bras de ta jumelle, tu pleures la pierre qui sent le soleil, les femmes qui te serrent contre leurs corps, leurs tapes  dans le dos. Tu pleures ton père, sa présence vive. Tu as froid. Istanbul-Genève: le monde s’ouvre, il paraît. Un cousin habite là-bas, il a peut-être du travail pour Ali, ton mari. Mais qui vous attend?»
Bien dans sa vie, Lou-Anne cherche à comprendre le mystère de Soraya, pourquoi ce qui devait être sa nouvelle vie a basculé si misérablement dans l’alcool et bientôt la clochardise. Pourquoi celle qui était si fière de ses valeurs pieuses en est venue à préférer les soirée de tous les excès à l’amour de ses filles, impuissantes devant tant de rage désespérée.
«Qu’est-ce qui nous lie, Soraya?» se demande Lou-Anne. «En quoi on se ressemble? Ce désir ardent de lever les contraintes et tenter de vivre sa vie? Toi en questionnant les codes culturels, en croyant te libérer par l’alcool qui te désinibes et te perd. Moi par l’écriture, bulle à soi, liberté immense, aussi nécessaire que périlleuse dans mon quotidien de femme active. Qu’est-ce qu’on cherche, dis?»
Avec force et subtilité, Marie-Claire Gross dessine les liens intimes qui unissent ces deux existences que rien ne semble rapprocher. Tantôt brutale ou tout en finesse, la plume de la Romande, en formation à l’Institut littéraire de Bienne, colle parfaitement à son sujet.
Si bien que ce texte, au premier abord brumeux et décousu, regorge de vie, entre le noir et l’or de l’existence. Entre le soleil dont sont gorgées les oranges de Jaffa et la laideur d’une cave immonde, ou d’une caravane où mourir sans bruit.


ANNE-SYLVIE SPRENGER,
L'Hebdo & Payot, «Les meilleurs livres de l’été», été 2016

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Marie-Claire Gross fait éclore la beauté d’une femme marginale

L’auteure veveysanne signe avec «Relier les rives» un premier roman maîtrisé et touchant sur le parcours cabossé d’une femme à la dérive


Virée de son appartement par le propriétaire – un «vieux phallo» comme le qualifie le type de chez Emmaüs – Soraya loge dans une cave. Elle peut sonner chez une amie pour la douche. La lumière est minutée et éclaire les crottes de rat dans le box d’à côté. Mais c’est temporaire. Une inondation chassera bientôt Soraya de cet abri pour la rendre à la rue, elle et le sac plastique qui contient toute sa vie.
Dans Relier les rives, Marie-Claire Gross esquisse le portrait d’une femme marginale, «légère dans la gravité de la vie», la décrit l’auteure veveysanne. Soraya, c’est une Palestinienne dont la vie en Suisse s’effiloche au fil du temps: ses trois filles adolescentes, lassées de voir leur mère débouler ivre et trébuchante aux rendez-vous, sont parties vivre chez leur père. Soraya incarne donc ces personnes qui glissent entre les mailles du filet de l’aide sociale, malgré les mains tendues sur leur passage. Mais c’est aussi cet être solaire et généreux capable de faire la manche pour payer un ballon à une fillette, qui aime faire la fête et se lier d’amitié avec d’autres cabossés de la vie dans les bistrots du quartier.
«Je me suis inspirée de l’histoire d’une femme qui m’a été racontée un jour par une connaissance, à la place du Marché à Vevey. Ces quelques bribes m’ont poursuivie, et lorsque j’ai eu le temps, j’ai cherché à en savoir plus sur elle», nous indique Marie-Claire Gross. L’auteure s’est aussi rendue régulièrement aux buffets canadiens de femmes migrantes, où elle a retrouvé des personnes ayant côtoyé celle qui lui a servi de muse. Elle a aussi puisé dans ses souvenirs, notamment un mariage kabyle auquel elle a assisté en Algérie, à 20 ans. «Ce qui me frappait, c’était la relation très forte qui existait entre les femmes, ainsi qu’une liberté de parole qu’on a du mal à se représenter ici. Les plaisanteries se situaient souvent sous la ceinture, par exemple…»
Également enseignante de français, Marie-Claire Gross signe avec Relier les rives son premier roman, qui a bénéficié des conseils avisés de l’auteur vaudois Blaise Hofmann. L’écriture y est particulièrement maîtrisée, le style indirect libre laissant entendre la colère, la tristesse ou l’amour débordant de l’antihéroïne. Le récit, structuré entre la narration de Soraya et celle de l’auteure (fictive) qui la traque, se déploie sans lourdeur. «L’écriture, le voyage et le fait de devenir parents nous permettent de nous décentrer, de placer quelque chose d’autre que soi au centre», résume Marie-Claire Gross quand on lui demande pourquoi elle s’est mise à écrire. «Et puis à 50 ans, on commence à avoir pas mal de vécu dans le chaudron», sourit-elle, ses grands yeux bleus s’allumant tout à coup.
Une plume à suivre et un livre qui remue.

MARIANNE GROSJEAN
, Tribune de Genève

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Il est des rencontres impromptues dans des lieux improbables qui donnent envie de découvrir les mots d’une auteure. D’entrer dans son intimité, de lever le voile sur une histoire que l’on soupçonne être bien plus personnelle que ne le laisse présager la précision «roman» de la couverture. Une fiction, soit, sur deux femmes qui, sans se croiser, jamais, partageront une amitié, car l’une s’intéressera à l’autre, essaiera de comprendre, de suivre, de rejoindre, de sauver peut-être. Mais Soraya n’est pas de celles que l’on débusque facilement, percluse dans ses soucis, perdue dans son alcool, s’éloignant des siens, de ses petites, comme pour mieux les protéger d’elle-même, elle qui ne survit pas à son passé de réfugiée, de séparée, elle qui le paye chaque jour, malgré les déjà longues années passées en Suisse. Histoire de migration, certes, de celles qui me tiennent au cœur, histoire féminine aussi, d’empathie et de survie. Cette rencontre, c’est celle de Marie-Claire Gross, dont le premier ouvrage — Relier les rives — vient de paraître aux éditions Campiche. Pour le lieu, en revanche, pardonnez que je garde mes secrets.
«Là, le bistrot est sobre. Banquettes velours, bar capitonné rouge, petites tables contreplaquées marbre. Dans un coin, les vieilles chaises empilées annoncent le concert du soir. Elles sont usées, le vernis est parti ça et là. La barmaid, qui travaille ici depuis un an, dit que c’est la seule chose qu’on ait gardée après les rénovations. Tu t’es peut-être assise sur cette chaise.
Sur les murs crème, je regarde des photos noir blanc : le Che au cigare, Gainsbourg aux yeux de chat. Côte à côte, la parenté frappe : ils ont tous les deux un regard facétieux et intense, si différent pourtant. Qu’est-ce qui nous lie, Soraya ? En quoi on se ressemble ? Ce désir ardent de lever les contraintes et tenter de vivre sa vie ? Toi, en questionnant des codes culturels, en croyant te libérer par l’alcool qui te désinhibe et te perd. Moi, par l’écriture, bulle à soi, liberté immense, aussi nécessaire que périlleuse dans mon quotidien de femme active.
Qu’est-ce qu’on cherche, dis ?»
Fruit d’un atelier d’écriture sous la houlette de Blaise Hofmann, Relier les rives fait l’objet d’un travail très précis sur l’utilisation des pronoms. Les deux je s’entremêlent, celui de Soraya, en pleine perdition, et celui de Lou-Anne, remplaçante aux Services sociaux, qui s’échine à retrouver la trace de sa protégée, afin peut-être de la sortir de l’ornière alcoolisée dans laquelle elle s’est embourbée et de la sombre cave dans laquelle elle a trouvé refuge. Le je qui devient tu au fil des courts chapitres, parfois nous, aussi. Décalage temporel, car l’une cherche l’autre avec toujours un temps de retard. Une construction pour le moins osée, en particulier pour un premier écrit, mais qui ne heurte ni ne freine la lecture. Le phrasé de chacune fait écho à sa situation particulière, le rire de celle qui maîtrise moins bien la langue résonnant dans la gravité de celle qui pourtant veut garder espoir, bien qu’elle sache, déjà, sans doute, ce qu’il adviendra, comme un décalage — encore un — avec le temps du lecteur qui, lui, découvre et arpente le récit, au rythme des pas et errements des deux femmes.
«— C’est chez toi.
Ciro a dit ça au fond du dernier couloir, quand il a ouvert la porte en bois de la dernière cave.
Après les quais, on avait quitté le monde, il avait tourné à droite avec son Caddie, je l’avais suivi, on avait traversé un passage piétons, laissé les Caddie sur le trottoir, pris un maximum de sacs. On était entrés dans l’immeuble.
La porte est lourde. Le marbre résonne, le plafond touche le ciel. Après les boîtes, il y a un miroir géant où tu es tout petit. On a crié, l’écho a répondu : on a ri en cascade. Les murs se sont marrés, longtemps. Ciro a descendu les grosses marches jusqu’au sous-sol. Je l’ai suivi. Il a ouvert une porte avec une clé, a pris un couloir, un autre, encore un, vite. C’est loin, tu ne vois rien, c’est comme si tu entres dans le ventre de la terre. Il a appuyé sur un bouton. La lumière a cassé le noir.»
Premier roman qui certes souffre sans doute d’un style inégal et d’une fin attendue, mais comment ne pas fondre d’émotion sous la plume de Marie-Claire Gross dont on sent l’envie de bien faire, de nous raconter des vies pour le moins douloureuses, de dénoncer peut-être. Un roman comme un exutoire à une histoire certainement vécue, de quel point de vue, comment savoir, de laisser une trace d’êtres qui traversent la vie, notre vie, avec un fardeau que nous ne portons pas mais que nous pouvons faire nôtre le temps de quelques pages. Un roman, puisqu’il faut l’appeler ainsi, humaniste, dont on ne peut que saluer le courage et la lucidité.

AMANDINE GLéVAREC
, litterature-romande.net

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«Quand la nuit tombe, je m'assieds face à l'ordi. J'enfile mes lunettes et allume la lampe. Silence. Je tape le mot de passe, enregistre un document Word: Relier les rives, titre sur l’écran.»
Celle qui s'exprime ainsi s'appelle Lou-Anne Friol. Elle appartient aux services sociaux de la ville du bord du lac. Elle est l'une des deux voix de Relier les rives. Elle remplace, pendant ses vacances, Mme Lehner qui s'occupe des subventionnés, c'est-à-dire des habitations à loyer modéré helvétiques.
L'autre voix, c'est celle de Soraya, comme Lou-Anne l'appelle, une migrante, originaire de Jaffa, qui, partie de Zarka en Jordanie, où sa famille est passée, est arrivée en Suisse en 2002, via Istanbul, itinéraire connu désormais, avec son mari, Ali, et ses trois filles, Leïla, Nour et Yasmine.
Soraya, maintenant divorcée, habite seule un deux-pièces à l'étage, rue du Soleil, et travaille au rez, au tea-room. Mais elle va devoir partir parce que la maison va être vendue et démolie. C'est une lettre du proprio, d'octobre 2013, Monsieur Bonhôte, qui, sans ménagement, le lui a annoncé.
Début 2014, le tea-room est fermé. Soraya travaille dorénavant au Café du Commerce, à l'autre bout de la ville. Elle aide à la cuisine, à la plonge. Sinon, elle croit se libérer des affres de son existence par l'alcool, qu'elle écluse avec des potes et qui, certes, la désinhibe, mais aussi la perd.
Lou-Anne recourt à l'écriture, «bulle à soi, liberté immense, aussi nécessaire que périlleuse dans [son] quotidien de femme active». Elle écrit sur Soraya et nourrit son récit de rencontres avec des personnes qui ont pu la côtoyer ici ou là, et de lieux qu'elle a fréquentés et sur lesquels elle se rend.
Devoir quitter son logement rend précaire la vie de Soraya. Elle peut toutefois compter sur l'amour de ses filles en dépit de leurs heurts, et sur l'aide d'amis: Ciro lui trouve une cave où s'abriter pendant un temps; Jock l'héberge dans son studio quelques nuits; Nicole lui permet quelques fois de se doucher chez elle.
Lou-Anne raconte donc Soraya et Soraya se raconte dans ce roman de Marie-Claire Gross. Et leurs deux récits se complètent: l'un parce qu'il est fruit d'une reconstitution pleine d'empathie pour celle qu'elle n'a pas rencontrée, l'autre celui d'un vécu plein de ces petits faits vrais, heureux ou malheureux, qui jalonnent l'existence d'une femme en galère.
Le lecteur ne doute donc pas un instant que cette histoire ne soit inspirée d'une histoire vraie. Et le titre du livre donne bien l'idée de son contenu, tentative réussie de réunir tout ce qui sépare, comme un pont peut relier deux rives, c'est-à-dire, métaphoriquement, leur permettre de se connaître.

Blog
de
FRANCIS RICHARD

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Relier les rives s’inspire de l’histoire réelle d’une femme précarisée. Dans une langue brute et rythmée, en proie à des sentiments variables, Soraya raconte l’instant. Sa noirceur et ses pépites. Sa voix alterne avec celle d’une femme qui se documente sur elle et cherche à la comprendre. Dans cette errance à deux voix, Soraya traverse un labyrinthe urbain, souvent alcoolisée et sans répit tandis que Lou-Anne élargit son monde en écrivant le soir. Comme des rives, les proches de Soraya tentent de lui offrir lien et soutien. Et l’eau, au fil des pages, relie les Alpes et le Proche-Orient, l’amertume et la douceur, la maternité et l’enfance, transformant la peur en joie.


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