JULIEN BURRI

PRENDRE L’EAU

Roman
2017. 224 pages. Prix: CHF 30.–
ISBN 978-2-88241-430-4


Biographie

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Sur les rives du lac, un polar au parfum de poésie noire

C’est l’histoire d’une mort atroce sur le lac. Un accident, plaide le pilote du canot responsable du drame. Plus probablement un meurtre absurde. Trois ans plus tard, Prendre l’eau suit cinq personnages marqués par la tragédie. Les protagonistes, mais aussi un vieux journaliste qui a enquêté sur l’affaire et un ancien témoin. Autant dire qu’il y a là tous les ingrédients d’un polar et Julien Burri flirte délicieusement avec le genre. Mais, de sa plume de poète, l’écrivain vaudois va largement au-delà de la sombre et simple histoire.
En plus de personnages savoureux (malgré quelques traits presque caricaturaux chez le couple de la haute société), Prendre l’eau est dominé par la masse du Léman, cet être vivant, magnifiquement évoqué. Omniprésent, tour à tour menaçant, indifférent, attirant, il s’étend là, joue des lumières et des couleurs. «Le bleu est rejeté, par ricochet. Pourquoi le lac n’aime-t-il pas le bleu? C’est un camouflage. Le lac n’a pas de couleur. Il peut ainsi se faire passer pour un fragment de ciel. Ainsi, deux ciels se font face. Ce ciel inversé, copie du premier, crée un vertige.» Et Julien Burri de confirmer ici son talent singulier, son art consommé de jouer avec les troubles.


ÉRIC BULLIARD
, La Gruyère

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Mercredi 1er mai 2013. Une femme de 22 ans perd la vie près de Rivaz, les jambes sectionnées par les pales de l’hélice d’un canot. Le pilote de l’engin est recherché. Sur la plage, un homme assiste au drame.
Il y a dans le roman du jeune auteur né à Lausanne, unité de lieu – le lac – et de temps– une journée trois ans après l’évènement tragique. Sur scène, cinq personnages: quatre hommes et une femme. Georges, le journaliste qui a suivi l’affaire, Simon, le petit ami de la victime, Cyril le voyeur qui travaille à la buvette sur la plage. Deux autres gravitent autour du trio, Madame et Monsieur Carrard, deux planètes excentrées.
Monsieur est l’assassin présumé. Il est le PDG d’une entreprise de couches-culottes et lingettes pour l’incontinence: «De la naissance à la mort, on reste propre et sec, grâce au savoir-faire helvétique de Névé.» Il terrorise ses subalternes. C’est lui le propriétaire du canot-tueur. Au procès, il s’en est tiré à bon compte. Son avocat a argué d’un problème de cataracte de son client, opéré peu de temps après.
Et puis, il y a le lac. Un personnage à part entière. L’auteur scrute son âme, le connaît dans ses moindres replis, dans ses déclinaisons de rouge, d’orange, de jaune ou de vert mais il néglige le bleu. «En hiver, il se rappelle à vous, tapi au creux du paysage. À la belle saison, il redevient solaire. Il émet des sons étranges: déglutitions, profonds gargouillements puis devient à nouveau une nuit lisse, brillante. Une dalle d’onyx qui scelle le paysage.»
Depuis l’accident, le lac terrorise Madame. Pour Monsieur, le lac est un sanctuaire. Odile et Simon, de jeunes délinquants, avaient troublé son calme. Ils représentaient la dépense, la paresse, une résurgence de Sodome et Gomorrhe. Monsieur aime l’ordre, le travail, l’argent. Ils ont eu ce qu’ils méritaient. Il a agi en justicier. Le personnage est odieux, répugnant.
L’écriture de Julien Burri est originale avec des phrases brèves. Il ne s’embarrasse pas de contorsions stylistiques. Il va droit au but. Et il fait mouche. Chaque détail a son importance, des détails parfois banals qui plantent le quotidien des protagonistes.


ÉLIANE JUNOD
, L'Omnibus

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On connaissait Julien Burri poète et romancier. Le voici qui trempe sa plume dans l’encre noire. De par son intrigue, Prendre l’eau tient du polar. Difficile de ne pas faire le rapprochement avec un drame survenu en 2010 sur le lac de Bienne: une jeune femme happée par l’hélice d’un canot à moteur et la fuite du pilote, un riche septuagénaire. Ici, c’est un journaliste qui mène l’enquête. Et l’auteur qui analyse les ressorts intérieurs des protagonistes. Et le Léman qui, de sa masse imposante, domine le récit.

JEAN-PIERRE PASTORI
, Paris-Match, Suisse

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 les eaux troubles du Léman

L’écrivain et journaliste Julien Burri publie «Prendre l’eau», un récit résolument poétique et sombre.

Avec Prendre l’eau, le nouveau roman de Julien Burri, publié chez l’éditeur urbigène Bernard Campiche, le lecteur est plongé dans un fait divers sordide. «Une femme de 22 ans a perdu la vie hier près de la commune de Rivaz (VD). L’hélice d’un canot à moteur l’a mortellement blessée alors qu’elle se baignait avec son ami, un jeune homme de 25 ans. Le pilote du canot est recherché par la police.» Telle est la dépêche suisse publiée le 2 mai 2013, à 14h36, qui rappelle une tragédie survenue sur le lac de Bienne. À la fois sombre et poétique, le récit s’inspire de faits réels et entremêle les voix de cinq personnages, tous liés au drame. Entretien avec l’auteur de l’ouvrage, qui a déjà publié de nombreux écrits poétiques.


Julien Burri, votre roman emprunte au polar sans toutefois s’approprier ce genre littéraire. Expliquez-nous ce choix?
Au départ, j’ai voulu écrire un récit autour d’une piscine, à Lausanne, mais je me suis assez rapidement rendu compte qu’il y avait peu de tension. Je souhaitais créer un texte qui donne envie aux lecteurs de tourner les pages. De plus, j’aime mélanger les genres. Il me semblait nécessaire d’associer le poème au polar et de m’affranchir d’un genre.

Justement, vous vous êtes inspiré d’un fait divers qui s’est déroulé, il y a quelques années, sur le lac de Bienne. Pourquoi l’avoir transposé sur le Léman?
À l’époque, cet événement tragique m’avait profondément marqué. D’un coup, une violence effrayante émergeait d’un lac paisible. Plusieurs collègues avaient couvert cet accident (ndlr: Julien Burri a travaillé de nombreuses années en tant que journaliste pour le magazine L’Hebdo), qui a servi de trame à mon récit. Toutefois, j’ai voulu garder une certaine distance par rapport aux dates et aux noms des personnes concernées. Dans Prendre l’eau, le Léman se révèle sublime, mais aussi inquiétant.

Était-ce une volonté de votre part?
J’avais déjà abordé la thématique de l’eau dans mes précédents ouvrages. J’aime la lumière et l’ambiance qui s’en dégage. Par ailleurs, j ’ai lu plusieurs essais du philosophe Gaston Bachelard (1884-1962). Il s’est intéressé aux éléments, et plus particulièrement à l’eau. Dans mon récit, j’ai voulu montrer l’envers des images idylliques des cartes postales.

C’est-à-dire?
Il y a des eaux claires et des eaux troubles. On peut ne pas voir le fond d’un lac. Cette sensation peut donner le vertige et se révéler parfois étouffante. Le lac est à la fois sublime, mystérieux et sombre. Sa lumière n’est jamais la même. Il vit.

Et pourtant, vous n’insistez pas sur la psychologie des personnages, qui sont marqués par le même drame, la disparition d’Odile.
C’est un choix personnel. Je préfère que les lecteurs ressentent et voient par eux-mêmes. Lorsque j’écris, je ne sais pas où le texte va m’emmener.

Le récit commence avec Georges, un journaliste solitaire forcé de prendre une retraite anticipée. En quoi votre expérience journalistique a-telle influencé votre personnage?
Georges m’a permis de rentrer immédiatement dans le récit, c’est lui qui ouvre l’enquête et qui pose un cadre au roman. D’une certaine manière, il est assez proche de moi, mais c’est un mélange de plusieurs personnes que j’ai rencontrées au cours de mon parcours journalistique. Quand j’ai débuté dans la profession, les gens bourrus comme Georges avaient déjà disparu. Il incarne un personnage à contrecourant. Il n’adhère pas au monde qui l’entoure et refuse l’avènement du numérique dans la presse. C’est quelqu’un qui prend le temps d’observer les gens. À une époque, où tout va très vite, c’est devenu rare de rencontrer de tels individus.

Dans votre ouvrage, la femme du notable accusé d’avoir causé la mort d’Odile observe également ce qui se passe autour d’elle.
Oui, elle s’inscrit hors du temps. Elle s’ennuie et contemple le lac avec inquiétude. Elle développe un dialogue intérieur et elle est tourmentée par l’aspect poreux du Léman. Cette image tranche-t-elle avec celle des paysages idylliques qu’on a parfois de la Suisse?
On a tendance à croire qu’il ne se passe rien en Suisse romande, rien de spectaculaire qui mérite d’être raconté. Mais il suffit d’observer les choses, de les sentir et de poser un regard particulier pour développer son imaginaire.


Bio express
Né en 1980 à Lausanne, Julien Burri a rédigé ses premiers écrits poétiques à l’âge de 17 ans. Chez Campiche Éditeur, il a notamment publié les récits Poupée et Beau à vomir, ainsi que deux ouvrages, Muscles et La Maison. Journaliste indépendant, il travaille également comme chercheur en littérature à l’Université de Lausanne. Dans le cadre de ses recherches, il s’intéresse au poète vaudois Gustave Roud (1897-1976).


VALÉRIE BEAUVERD
, La Région

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Une jeune baigneuse a les jambes fauchées par un yacht. Elle en meurt. Le propriétaire du bateau ne s’est pas arrêté: accident ou crime? La police, secondée par un vieux journaliste, retrouve le coupable. Prendre l’eau est la chronique, trois ans plus tard, des effets de ce drame sur cinq personnes qui l’ont vécu de près ou de loin. Mais on pourrait dire que le lac est le principal protagoniste de ce roman: Julien Burri excelle à en montrer les couleurs changeantes, au gré des vents et des saisons. Sur ce fond, les destinées humaines se croisent sans se rencontrer, tel ce couple qu’on voit jouer, lunettes électroniques sur le nez, derrière la baie vitrée de la maison, réfugié dans une réalité virtuelle.

ISABELLE RÜF
, Le Phare

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Fait divers: «Une femme de 22 ans a perdu la vie hier près de la commune de Rivaz (VD). L'hélice d'un canot à moteur l'a mortellement blessée alors qu'elle se baignait avec son ami un jeune homme de 25 ans. Le pilote du canot est recherché par la police.»
Tel est le texte de la dépêche publiée le 2 mai 2013 par l'ATS (Agence Télégraphique Suisse). La femme s'appelle Odile H. et son compagnon Simon. Après avoir lézardé nus au soleil, ils avaient embarqué à bord d'un canot en plastique volé...
Que sont devenus, trois ans plus tard, les cinq protagonistes de ce fait divers qui est la toile de fond lacustre de Prendre l’eau, le roman de Julien Burri? À travers le récit de chacun d'entre eux, la vérité se dessine, sans conséquences judiciaires...
Est-ce un homicide involontaire ou volontaire? Telle est la question lancinante, et sans réponse, que se pose Georges, le journaliste de l'histoire, qui travaille à L’Aurore. Depuis le drame, il fréquente la plage naturiste où il a eu lieu, en quête du témoin.
Le pilote du canot à moteur a été identifié. Il s'agit du PDG de Névé, Robert Carrard, dont la maison noire est proche de ladite plage. Il est coupable d’«homicide par négligence: Monsieur Carrard souffrait d'une cataracte. Il n'avait tout simplement rien vu…»
Simon, dans un premier temps, était en colère contre Monsieur Carrard. Il se serait bien rendu à la maison noire et lui aurait bien mis son poing. Puis il a reçu une proposition d'emploi de concierge au siège de Névé: «il en avait besoin. Il a fini par accepter.»
Le témoin du drame, c'est Cyril. Il a tout vu, mais s'est tu. Jusqu'à présent. Mais il hésite... Il travaille non loin de là, à la buvette de la plage. Il tourne les saucisses sur le gril: «Il porte un tablier noir pour se protéger de la chaleur du feu et des éclaboussures.»
Madame, c'est Ève Carrard, la femme de Monsieur: «Elle s'habille de noir uniquement. Une silhouette noire, dans une maison noire. Une silhouette épurée, le corps élancé.» Elle était passionnée de lecture: Mais depuis l’«accident», elle n'arrive plus à lire.
Monsieur, c'est Robert Carrard, le chef de Névé. Quand il est à son bureau, «il faut qu'on sente sa présence invisible au sommet du bâtiment... Monsieur aime l'ordre, le travail, l'argent [...]. Mais par-dessus tout, Monsieur aime le calme et le silence…»
Le canot en plastique a pris l'eau après que le canot à moteur a foncé sur lui. L'accident n'est plus qu'un incident sur le lac: «Les événements et leurs traces s'atténuent en cercles concentriques de plus en plus larges, de plus en plus fins et imperceptibles…»


Blog
de FRANCIS RICHARD

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Le lac Léman, buvard de l’époque

Julien Burri signe un roman à plusieurs voix à partir d’un fait divers dramatique survenu en 2013. Prendre l’eau saisit un monde où les frontières entre réel et virtuel s’estompent

Décidément, le lac Léman inspire. Il était déjà l’un des personnages principaux de Summer  de Monica Sabolo, l’un des succès de cette rentrée. Le voici au cœur de Prendre l’eau, roman noir et glacé signé Julien Burri. Les deux auteurs font du lac comme un œil sombre, ouvert sur l’inconscient chez Monica Sabolo et sur une réalité qui se dématérialise chez Julien Burri. Là où Summer offre une exploration des strates de la mémoire, Prendre l’eau se fait l’écho des sensations et questionnements d’aujourd’hui autour des mondes numériques et virtuels.
Auteur de recueils de poèmes, de nouvelles, de romans courts et collaborateur au Temps, le Lausannois passe ici un cap avec une ambition de marier plusieurs genres, dont le roman policier. À la façon de l’eau du lac, son roman miroite des mille facettes des êtres et des choses. L’eau floute les corps, absorbe les bruits. Et les drames, aussi.

Lunettes de réalité virtuelle

En 2013, pas loin de la commune de Rivaz (VD), une jeune femme est décédée après avoir eu les deux jambes sectionnées par l’hélice d’un bateau à moteur tandis qu’elle se baignait avec son ami. «Le pilote du bateau est recherché par la police», concluait la dépêche de l’Agence télégraphique suisse, reproduite dans le livre. À partir de ce fait divers tragique, Julien Burri construit un roman choral à cinq voix, quatre hommes et une femme, tous concernés, de près ou de loin, par l’accident mortel.
Tous habités, envahis, plus ou moins consciemment, par la présence du lac et son magnétisme: Simon, l’ami de la victime; Georges, un journaliste de la vieille école qui a enquêté sur le drame et qui continue à le faire même une fois licencié par son journal; Cyril, témoin du drame, qui travaille au grill de la buvette, et qui garde le silence sur ce qu’il a vu; Monsieur, le PDG de la multinationale Névé qui enfile ses lunettes de réalité virtuelle dès qu’il rentre à la maison, le soir, et Madame, son épouse effacée, qui fait des puzzles pour remplir le vide des après-midi.


LISBETH KOUTCHOUMOFF
, Le Temps

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Pour certains il apaise et déleste des fatigues; pour d'autres il inquiète, obsède, ravivant les pires souvenirs. Le lac Léman est omniprésent dans Prendre l'eau, roman de l'ex-journaliste de L’Hebdo, Julien Burri. «Plaque d'aluminium», «gouffre noir», «dalle d'onyx qui scelle le paysage», il avale tous les ciels et toutes les lumières, et renferme le secret du drame qui s'est déroulé le 1er mai 2013: ce jour-là, une jeune femme est coupée en deux par l'hélice d'un canot à moteur, alors qu'elle se baigne avec son compagnon.
Un fait divers en réalité survenu sur le lac de Bienne, mais transposé à Rivaz (Vaud) dans le livre, dont l'intrigue prend place trois ans plus tard. Durant une journée, le lecteur entre successivement dans l'existence de cinq personnages liés à la mort d'Odile.

Angoisse diffuse

Parmi eux, Georges, journaliste à l'ancienne, bourru et ironique amateur de pipe et de whisky, qui ne lâche pas l'affaire. Viré de la rédaction de L'Aurore – pratique devenue courante dans le milieu –, il poursuit l'enquête, convaincu que le verdict d'homicide par négligence rendu contre le PDG de «Névé» est en fait un meurtre. Mais pour le prouver, il lui faut retrouver le seul témoin de la scène, Cyril. Un vendeur de saucisses alangui, qui s'emmerde en couple comme dans la vie, et que de récurrentes intimidations reçues sous forme de poèmes dissuadent d'aller à la police. Quant à Simon – l'amant traumatisé –, il affronte ses peurs sur le divan d'un psy et à la piscine.
Les deux derniers chapitres – sans doute les meilleurs – sont consacrés à «Madame» et «Monsieur». Elle, n'arrive plus à lire depuis l'accident et dérive, en bourgeoise lasse et solitaire, au volant de sa Jaguar ou derrière les baies vitrées de leur villa au bord du lac. Lui, aime l'ordre, le travail, l'argent, hait par-dessus tout la dépense, la paresse, et trône en patron sur un empire de couches-culottes. En dépit de plusieurs indices parcimonieusement lâchés au fil du livre, son geste reste ambigu jusqu'au bout. A-t-il tué intentionnellement? N'a-t-il pas vu les corps flottants à cause d'une cataracte?
La vérité, comme le goût de la vie et les canots, prennent l'eau dans ce roman noir plutôt réussi. L'écriture y entretient le malaise, une «angoisse diffuse», avec une certaine économie de moyens: faux rythme, descriptions quelconques, rétention d'explications. Le regard sur notre époque vaut aussi le détour, avec notamment une scène immergée dans le casque de réalité augmentée que pratique avidement «Monsieur». Et dans le rôle du vieux de la vieille nostalgique d'un monde finissant – celui des cabines téléphoniques, de l'esprit d'équipe et des amateurs de livres –, le journaliste Georges est tout à fait savoureux.

MAXIME MAILLARD, Le Courrier

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Julien Burri sème le trouble dans les eaux du Léman
 
Tous les poètes vous le confirmeront, on ne perd jamais son temps à s’asseoir au bord d’une rivière ou d’un lac. «C’est près de l’eau, écrivait le philosophe Gaston Bachelard, que j’ai le mieux compris que la rêverie est un univers en émanation, un souffle odorant qui sort des choses par l’intermédiaire d’un rêveur.» («L’eau et les rêves», 1942).
Julien Burri s’est assis au bord du Léman. Il s’est mis à l’écoute de ses profondeurs. Il s’est laissé envahir par le souffle du géant liquide. Et il s’est abandonné aux sortilèges des eaux qui se font miroir des rives, des montagnes et des nuées. Tout cela s’est infiltré dans un livre où le Léman respire à chaque page, présence à la fois familière et inquiétante: Prendre l’eau est un roman poétique déguisé en affaire criminelle.
Le premier chapitre fait office de prologue. Déchirée par l’hélice d’un canot à moteur, une jeune femme perd la vie alors qu’elle se baignait avec son ami. Trois ans plus tard, cinq personnages pris dans les remous de ce drame se succèdent devant le lecteur. Georges, le journaliste qui n’a pas su démontrer la thèse du meurtre. Simon, qui accompagnait Odile quand elle a été déchiquetée. Cyril, qui a vu ce qu’il n’aurait pas dû voir. Madame et Monsieur, enfin, qui étaient à bord du canot meurtrier. La mort n’a pas fini de faire des vagues: le Léman tourne en eau de boudin.
La mort est là, mêlée à ces algues qui ondoient comme des chevelures de noyés. On serait tenté de lui prêter les profondeurs de l’inconscient à ce lac paisible, somnolent, mais qui semble garder en lui la mémoire des crimes. Julien Burri ne fait toutefois que le suggérer: son roman file d’une écriture concise, laconique, fluide comme l’exige son sujet. En poète, il parvient à troubler le Léman. Le lac, qui dédouble le monde dans ses reflets, apparaît lui-même comme un être double: eaux lustrales d’un côté, eaux létales de l’autre.


MICHEL AUDÉTAT
, Le Matin Dimanche

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Julien Burri prend le pouls changeant du Léman

L'auteur lausannois livre un beau roman à six personnages, cinq humains et le lac

Paisible, lumineux, ondoyant, agité, tempétueux ou noir: le Léman peut être tout cela. Le dernier livre du Lausannois Julien Burri, qui vient de paraître aux Éditions Bernard Campiche, égrène aussi une palette de nuances, du clair au sombre. Prendre l'eau  commence comme un polar rappelant une tragédie survenue il y a quatre ans en Suisse. Un après-midi radieux au bord du Léman, un jeune couple profite de sa «première plage de l'année». Odile et Simon embarquent dans un canot pneumatique, puis c'est le drame. Elle se retrouve coupée en deux par l'hélice d'un bateau.
Georges, doyen de la rédaction du quotidien L'Aurore, est convaincu qu'il s'agit d'un meurtre. Le lecteur fait sa connaissance trois ans après les faits, au moment du procès du conducteur du bateau. Le journaliste n'a toujours pas pu prouver sa théorie, le seul témoin de la scène demeurant introuvable. Le coupable, un notable local qui a fait valoir une cataracte pour se dédouaner de toute responsabilité dans l'accident, s'en tire à bon compte. L'affiliation avec le roman policier s'arrête ici. Ce qui s'est réellement passé ce jour-là importe moins que ce qui se trame en chacun des protagonistes. Outre Georges, journaliste à l'ancienne qui aime prendre son temps pour enquêter et se trouve finalement remercié par son employeur, on croise le témoin, le survivant endeuillé, mais aussi Monsieur, soit le coupable, et sa femme, Madame.
Enfermés dans leur solitude, tous composent l'image d'une réalité aussi changeante que ce lac qu'ils côtoient quotidiennement. Car le personnage principal, c'est lui, le Léman. La multiplicité des points de vue fait exister autrement cette étendue d'eau, devenue banale pour qui respire à ses côtés. De sa plume fluide et poétique, Julien Burri lui confère une vraie personnalité. Le Léman offre aussi bien un «calme sournois» qu'une manifestation plus bruyante: le lac déglutit, gargouille, expulse de l'air, avant de redevenir «une nuit lisse et brillante». Aussi insaisissable est la vérité. Fanatique des puzzles les plus ardus depuis l'accident, Madame le sait: le lac, au bord duquel est plantée la maison qu'elle partage avec Monsieur, est la pièce manquante. Un paysage lacustre «tellement beau qu'on dirait une image de synthèse», avait remarqué Odile peu avant de mourir. Mais, contrairement à la lisse réalité virtuelle questionnée à plusieurs reprises dans le livre, la peau changeante du lac cache ce qui se joue dans ses profondeurs. Si le roman prend l'eau, c'est donc seulement parce qu'il emmène le lecteur au-dessous de la surface éblouissante du Léman. Dans les demi-vérités, les compromissions et les espoirs déçus. Dans les vies qui continuent après les drames.


CAROLINE RIEDER
, 24 Heures

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Du Léman à vau-l’eau

Il y a un drame, un enquêteur, on croit à un énième polar. Mais Julien Burri n'est pas écrivain à succomber à pareilles sirènes. Son texte est d'une autre eau, poème lacustre qui se prendrait pour un roman noir. Posé sur le miroir du lac, un couple ivre et nu est traversé par l'hélice fulgurante d'un hors-bord. La jeune femme y perd les jambes, puis la vie. Trois ans après, alors que la police patauge, cinq personnages sont convoqués en autant de chapitres flottant dans le sillage de ce meurtre mystérieux. Il y a ce journaliste que le numérique a envoyé à la retraite mais que son instinct de reporter tient debout. Il y a l'amant qui tente de reprendre pied. Il y a l'homme qui a vu l'homme. Puis encore ce coupable évident aux motivations nébuleuses, à l'épouse spleenétique.
Les brumes de Prendre l'eau  sont dissipées avec un soin qui confine au poème, et on se laisse couler dans cette succession de portraits suggestifs parsemés d'indices. Mais l'enquête importe peu, c'est le Léman qui est le véritable centre de gravité de ce texte, «chambre d'écho» où le passé reflue en vagues lentes, mais aussi vastitude magnétique, paysage vide reflétant toute douleur.


THIERRY RABOUD
, La Liberté

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Un extrait de l'œuvre

«C'est ce qu'elle lui avait dit, il y a trois ans, lorsqu'il l'avait sortie de l'eau pour l'étendre au fond du canoë. Sous ses genoux, les jambes d'Odile avaient disparu, tranchées par l'hélice du bateau à moteur. Restaient deux lambeaux de chair. Des images incongrues étaient venues à l'esprit de Simon: des bas de soie ou des ombres. Elle n'avait pas mal. «Il y a quelque chose de bizarre avec mes jambes», avait-elle dit. Le sang formait un nuage dans l'eau, autour du canoë. Il s'était demandé pourquoi le lac leur en voulait. Le bruit du bateau à moteur résonnait encore dans les oreilles de Simon, les vagues désordonnées et glacées lui donnaient la nausée. Là-bas, sur la plage, un homme nu s'était levé et les regardait. Odile avait perdu connaissance.

Il va rentrer chez lui. Au bout de la rue, l'immeuble blanc, à la lisière de la forêt. Le rez-de-chaussée est cloisonné de murs de verre – l'immeuble semble reposer sur le vide, sans lien avec le paysage alentour. Il dépliera l'étendoir métallique pour faire sécher le short de bain et le linge éponge. Suspendra le sac de sport au crochet de la porte d'entrée. Puis il jouera. Cela lui videra la tête. Très tard, il mangera dans la petite cuisine. Dehors, les arbres de la forêt, dans l'ombre, seront depuis longtemps soudés par la nuit.
Il se rasera dans la salle de bains borgne et se couchera sur le lit double. Il a pour habitude de dormir du côté gauche du matelas, jamais du côté droit. Chaque lundi, il retourne le matelas pour éviter qu'à la longue un creux se forme à cette place.»


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Extraits (Acrobat 121 Ko)