ALEXANDRE VOISARD

OISEAU DE HASARD


récit
Épuisé. 2013. 204 pages
ISBN 978-2-88241-338-3



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«Oiseau de hasard, Alexandre Voisard»? C’est ainsi que l’a surnommé un colonel de l'armée suisse. Sobriquet que le poète a retenu comme titre de son dernier récit dans lequel il narre les «trois vies» de son grand-père fantôme, Jacques Eugène Louis dit Louis. Ce grand-père, personne n’en parlait dans sa famille: «Quant à mon père, je ne l’ai jamais entendu parler du sien lorsqu’il narrait quelque épisode de son enfance. Et il y aurait eu sans doute suffisamment de matière à récit puisque papa avait dix-huit ans à la mort de son géniteur».
Louis, le «grand-père des oubliettes», est avant tout un turlupin «vif-argent», qui aime s’amuser dans les estaminets de Fontenais et jouer du cornet à pistons: «Les notes, […] ça lui entre comme les hirondelles dans leur nid…». Tout comme son frère aîné, il deviendra horloger mais sera très vite happé par un drame à l’âge de vingt ans: la perte de sa première épouse, Marie, enceinte, morte accidentellement six mois après leurs noces. Déboussolé, Louis prend la fuite en France voisine, à Montbéliard, puis à Belfort, et finit par s’engager dans la Légion étrangère, en Algérie, non loin de Tlemcen: «L’exil, désormais, c’est l’errance et bientôt le souci de la survie tant qu’on n’a pas le cran d’aller se jeter au Doubs. Et la survie passe par les rares prodigalités de la saison, en maraude des premières cerises et dans l’attente des framboises et des fraises des bois dont le carmin commence à éclairer les orées. L’errance vous pousse au bout de vous-même, non seulement pour garder quelques forces en vous alimentant comme un feu en hiver picorant au fumier».
Alexandre Voisard a mis quatre ans pour écrire cet ouvrage peu ordinaire, et cela se comprend aisément: pour construire l’existence imaginée de son grand-père, il n’a eu à sa disposition qu’un livret militaire, quelques anecdotes cueillies çà et là, et quelques informations obtenues auprès des services de l’État civil. Pour le reste, tout n’est que le fruit de son imagination. Coïncidence amusante, le poète semble avoir été turbulent dès son enfance et fut même un saute-frontière en temps de guerre et, tout comme son aïeul, le poète dessine. Beaucoup de tendresse émane de cet ouvrage, une belle marque de respect de la part d’un petit-fils envers son grand-père.
Selon ses propos, l’écriture de ce livre s’est heurtée à la difficulté de placer le récit dans un cadre réaliste empreint de vérité et d’intimité. Le coucher sur papier, sous liberté surveillée, ne fut guère aisé. Pari réussi, le poète a donné vie à son grand-père.
Merci «Monsieur Buvard» alias Monsieur Voisard. Vous avez «frisé» la poésie pour le plus grand bonheur de vos lecteurs et lectrices!
À bientôt 84 ans, Alexandre Voisard est aujourd’hui l’un des plus grands poètes vivants de Suisse romande, qui n’a rien à envier aux poètes Cendrars, Chessex, Jaccottet et bien d’autres encore. Affublé tour à tour d’épithètes réductrices telles que «poète politique», «poète de l’amour» ou «poète de la nature», il les récuse toutes même s’il est fier d’avoir été de ces « poètes de la libération » du Jura. Il affirme parfois également avoir été «le premier poète écologiste après saint François d’Assise». Poète donc avant toute chose (Liberté à l’aubeLa Claire VoyanteLes RescapésToutes les vies vécues; Le Dire et le Faire;  Une enfance de fond en comble), il est aussi un conteur subtil et ironique (Louve; Un train peut en cacher un autreL’Année des treize lunesMaîtres et valets entre deux orages). Depuis 1990, il siège parmi les trente membres de l’Académie Mallarmé, à Paris. La parution de «L’Intégrale» d’Alexandre Voisard, en neuf volumes, sous la direction d’André Wyss, a paru au printemps 2008 et le poète a reçu le Prix Édouard-Rod la même année.

VALÉRIE DEBIEUX, La Cause littéraire

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L’auteur conte l’histoire de ce grand-père dont l'opprobre familial  a effacé le souvenir. C’est vrai qu’il a mené une vie de «drille de petite mémoire, de bougre d’inidividu, de taborniau». Marié à vingt, veuf six mois plus tard, il a porté toute sa vie le poids de ce deuil, accident dont il se sentait coupable. Et l’auteur, tout en suivant les méandres de cette existence  de heurts et de malheurs laisse percer son affection pour ce chenapan.
Son récit donne un tableau très sombre des conditions de vie de l’Ajoie entre la fin du XVIIIe et le début du XIXe siècle, entre chômage et misère, mais il retrouve son âme de poète pour parler de ce Jura qu’il connaît si bien. «Des mots simples qui donnent des couleurs et du sel à la vie».

JULIETTE DAVID,
Suisse Magazine, No 297-298

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Alexandre Voisard, le livre

Le temps à la trace

Un nouveau livre d’Alexandre Voisard, Oiseau de Hasard… Mais quelle histoire ici fait son chemin, quelle vie s’envisage dans la foulée de ces pages? Cette histoire que l’écrivain découvre, c’est celle de son grand-père paternel, l’absent de la famille, l’aïeul dont a été refoulée la trace. Sinon qu’il a bien été là, voici son «livret militaire écorné et jauni», voici cette photographie où on le voit dans les rangs de la fanfare. Et Alexandre Voisard, dans une belle et intense traversée, au tournant des siècles derniers, le sort de la nuit et lui donne une mémoire. Le montre dans son désarroi (sa première femme est morte sous son coup, accidentel), le suit dans son exil et jusque dans son engagement à Sidi Bel Abbès, dans ses frasques, son retour dans le Jura…Ce «sacripant de Louis» par qui le temps se dit, et revient.

JEAN-DOMINIQUE HUMBERT, Coopération

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Alexandre Voisard
Un petit-fils recrée son grand-père

Un soir de plus où Louis rentre ivre à la maison, une violente dispute éclate avec sa jeune femme, Marie, enceinte de leur premier enfant. Hors de lui, voulant une bonne fois pour toutes faire taire ces reproches, Louis pousse sa femme dans l’escalier. Horrifiante, cette chute non seulement fracasse plusieurs rêves de bonheur, mais elle conduit aussi au bannissement, dans la famille, de toute évocation de cet époux criminel.
C’est donc autour de ce lourd silence, de ce vide angoissant à propos de son grand-père Louis que se construit le récit d’Alexandre Voisard, Oiseau de Hasard. Afin de réparer l’injustice faite à cet ancêtre né en 1867, chassé de la mémoire familiale comme on se hâte de chasser, au matin, les fantômes d’une nuit de cauchemars. Et l’écrivain de se mettre en quête, et l’écrivain de reconstituer avec humilité et compassion la vie de ce Louis joyeux luron un peu roublard, surtout fêtard qui préfère, à ses responsabilités d’époux et de père de famille, les boulots à la petite semaine, les bamboches et ribouldingues entre copains.
Mais comment habiller de vie ces squelettes de souvenirs, comment leur donner chair? Avec ces deux maigres documents qui attestent le passage de Louis ici-bas? Pour l’un, une photographie du jeune homme à Porrentruy dans son costume de fanfare, «la trentaine saine et gaillarde», «l'œil clair sous le sourcil bien dessiné»; pour l’autre, un livret militaire «écorné et jauni». Non, pas de quoi en faire toute une histoire, encore moins un roman… si ce n’était ce sceau, ce sceau de la Légion étrangère. Ah, c’est donc là que c’est noué le drame de Louis: après le terrible accident de Marie, un seul recours possible: la fuite, l’exil, se faire oublier… tenter, aussi, d’oublier. S’arracher à ce Jura apaisant dont il aime les gens et les bêtes, les vallons et les forêts sombres pour essayer, dans cette «terre d’Afrique» brûlante et désolée, de devenir un autre homme.
Quant au reste, à toutes ces zones d’ombre encore à éclairer dans la vie de ce «drille de piètre mémoire», c’est à l’imagination de l’écrivain qu’il convient de les confier. Une imagination féconde de conteur qui va prendre le relais. Dans un langage vif et truculent, sans fioritures ni chichis afin d’exprimer aussi près que possible l’âme humble de ce «loustic insaisissable», c’est elle qui désormais dictera l’histoire. Grâce au talent de prosateur d’Alexandre Voisard connu avant tout comme poète, voilà la vie de Louis rendue à ses descendants: «On voulait t’oublier, tu ris sous cape, un verre à la main, au hasard des oiseaux.» Une vie où, si rien n’est vrai, tout est pourtant vraisemblable.

ANNE MOOSER,
La Liberté

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Un destin de jadis

Dans l’histoire familiale d’Alexandre Voisard, un vide. «Du côté maternel un grand-père et une grand-mère (…). Du côté paternel, une grand-mère…» Le poète jurassien, né en 1930, part à la recherche de cet aïeul manquant, ce grand-père Voisard dont personne ne parle jamais. Il en tire un récit haletant, celui du destin peu ordinaire de ce «drille de piètre mémoire, ce bougre d’individu, ce loustic insaisissable».
Né en 1867, Jacques Louis, dit Louis Voisard, prend ainsi forme et vie. Il est tour à tour horloger comme son père, paysan, fuyard, légionnaire… La vie de ce joyeux fanfaron est marquée par un drame, la mort de sa première femme, à la suite d’une dispute, qui le pousse à partir. Alexandre Voisard tire le fil de cette existence, jusqu’à la mort pitoyable de son aïeul, en 1916. Sa plume de poète se double d’un vrai talent de narrateur et permet aussi de faire revivre une époque révolue au cœur de ce Jura qui lui est si cher.

ÉRIC BULLIARD,
La Gruyère

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Un cadre vide, des questions éludées, voilà qui trahit un de ces secrets qui plombent les familles. Il a fallu qu’Alexandre Voisard atteigne l’âge de 80 ans pour qu’il retrouve ce grand-père chassé de la mémoire des Voisard. Grâce à l’état-civil et à un livret de la Légion étrangère, il retrace les lignes tordues des «trois vies de Jacques Louis dit Louis», inventant ce que le temps a effacé. Maladroit, malchanceux, malheureux, rebelle, ami de la bouteille, cet «oiseau de hasard» semble sorti d’un feuilleton, un personnage emblématique de la pauvreté du peuple jurassien, de part et d’autre de la frontière, à la fin du XIXe siècle. Son petit-fils lui dresse un beau tombeau, empreint d’empathie.

ISABELLE RÜF,
Le Phare

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De nos jours, comme nous vivons plus longtemps, il n’est pas rare que plusieurs générations se connaissent, même si elles s’espacent un peu. Car on se marie et on a des enfants plus tard.
À ma génération, et a fortiori, à celle d’Alexandre Voisard, né en 1930, on côtoyait tout au plus ses grands-parents. Et encore. Pour sa part, il a encore eu la chance d’avoir deux grands-mamans et un grand-papa.
Jamais, dans la tribu familiale des Voisard, on ne parle du grand-père «qui eût fait le compte de ce qui va par deux pour le meilleur comme pour le pire des vies humaines». Pourquoi ne parle-t-on pas de Jacques Louis dit Louis Voisard, «ce drille de piètre mémoire, ce bougre d’individu, ce loustic insaisissable»?
Il a pourtant bel et bien existé, puisqu’il reste de lui un «Livret de service établi par le bureau de recrutement de la Légion Étrangère» et une  photographie de groupe, prise au tournant du XXe siècle, celle de la fanfare de Porrentruy où il figure avec ses quatre fils.
Partir en quête de ses origines est chose naturelle. Alexandre Voisard, dont le creuset familial ne va pas au-delà de la génération précédant ses parents a au moins voulu dresser le «portrait de cet ancêtre qui n’était jusque-là que fantôme reclus en la prison de l’innommé», pour lui-même mais aussi pour ses enfants et leurs enfants à qui il dédie ce livre.
Louis Voisard est né en 1867, le 23 janvier, à Fontenais, dans une famille pauvre – le père n’a pas de travail tous les jours et complète son ordinaire en cultivant son jardin et en s’approvisionnant de bois en forêt.
Louis, quoique doué, est un enfant plutôt dissipé en classe et plutôt porté sur le larçin, ce qui lui vaut quelques punitions.
Après l’école obligatoire, il accomplit des petits boulots avec ardeur, mais, avec des compagnons de bringue, il court les filles et boit sans soif. Cependant, il acquiert alors des compétences multiples qui vont lui servir sa vie durant, notamment en horlogerie, en soins des chevaux, en culture du jardin, en musique – il a hérité d’un cornet qui va le suivre partout.
La vie de Louis n’est pas un long fleuve tranquille. Après avoir été déniaisé par une prostituée, il séduit une jeune fille, Marie, de trois ans son aînée, qui tombe enceinte. Il doit réparer et l’épouse. Au cours d’une dispute entre les deux jeunes époux, Marie fait une chute accidentelle dans un escalier et meurt avec l’enfant qu’elle porte.
Louis s’enfuit après l’enterrement et se rend en France. Chemin faisant il rencontre un fripier, Léon, qu’il aide à vendre sa marchandise sur un marché. Ce dernier n’a toutefois pas suffisamment de travail pour le garder avec lui. Il lui trouve un logement pour une semaine dans une auberge d’Audincourt. Pendant des semaines, il y devient le factotum de la patronne, Emma, dans les tâches domestiques et même au lit...
Un jour, un des clients de l’auberge, Ariste, l’informe que des fabriques ouvrent dans le coin. Après essai concluant, il est embauché dans l’une d’elles, une fabrique horlogère, et, peu à peu, il prend ses distances  avec Emma, qui finit par le mettre dehors, parce qu’il n’est plus d’accord pour lui donner la moitié de ce qu’il gagne...
Au cours d’une bagarre, lors d’une virée à Montbéliard, il est blessé au pouce et ne peut plus travailler à la fabrique. Il s’engage alors dans la Légion Étrangère pour cinq ans avec un de ses compagnons de bringue, Hansi, un Alsacien. Après un périple en France, ils sont envoyés tous deux par bâteau en Afrique du  Nord, à Sidi Bel Abbès.
À la Légion, son surnom d’«Oiseau de Hasard» lui est donné par un commandant qui l’a pris comme palefrenier pendant le rétablissement du titulaire qui s’est luxé l’épaule – il avait de même assuré l’intérim du service de clairon en l’absence de l’attitré. Quand le commandant lui a demandé comment il s’appelait, Louis a dit Ouasard, car c’est aini que l’on prononce les v dans son village:
«Alors, toi, mon gaillard, on peut dire que tu es un Oiseau de Hasard.»
C’est à la Légion encore qu’il apprend comment on soigne les chaudes-pisses...
Ayant attrapé la fièvre jaune il est rapatrié à Marseille, d’où il déserte pour retourner en Helvétie, après trois ans d’absence.
Bis reptita placent, il est surpris par Madame Marchand qui emploie Cécile comme domestique, pendant qu’il la lutine dans la cave. Louis prend une nouvelle fois ses responsabilités et épouse la jeune femme déshonorée... Mais ce mariage ne sera pas plus heureux que le premier et la fin du pauvre Louis sera tragique.
Jacques Louis dit Louis aura donc eu plusieurs vies, au moins trois selon l’auteur, que les grandes lignes de sa vie rappelées ci-dessus ne font qu’esquisser. Car Louis Voisard aura été tout à la fois «mauvais époux et piètre papa, horloger, musicien, légionnaire, déserteur, bûcheron, fripier, domestique, oiseleur, palefrenier, guignol et bon samaritain».
Son petit-fils a dessiné avec ce livre le portrait d’un personnage contradictoire - mais ne le sommes-nous pas tous, peu ou prou – qui dévoile «vaguement confondus les vices et valeurs masqués par les contradictions d’une existence sempiternellement à cheval entre égoïsme et générosité, entre dévouement et vilenies, exaltation et mauvais sort, exubérance et abattement.»
Au-delà de ce portrait nuancé d’un homme, toute une époque est restituée et cette restitution nous permet de mesurer à quel point les mœurs ont changé en l’espace d’un peu plus d’un siècle...

Blog de FRANCIS RICHARD

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Dès les premières pages du récit autobiographique de ses jeunes années, Le Mot Musique, Alexandre Voisard évoque ses grands-parents et note que jamais il n’entendit évoquer son grand-père paternel, décédé à moins de cinquante ans dans des conditions demeurées obscures. Il laissait une veuve (devenue sa Grand-Maman des Poules) et sept orphelins dont la vie fut marquée par un grand dénuement. Pourtant, «ce drille de piètre mémoire, ce bougre d’individu, ce loustic insaisissable» ne cesse de hanter l’écrivain et il décide de composer un Tombeau à sa mémoire, comblant par des mots le trou noir de sa destinée. Neuf ans après, paraît ce touchant Oiseau de Hasard (Oussard, prononce Louis lorsqu’il décline son identité, peinant à prononcer le V de son patronyme), dans lequel Alexandre Voisard redonne vie et couleurs à cet «ancêtre qui n’était jusque-là que fantôme reclus en la prison de l’innommé». Il y porte au plus haut sa virtuosité narrative, son talent de «portraitiste», son regard pétri d’humanité et sa sensibilité de poète.
À partir d’une maigre poignée de renseignements et de quelques dates et événements (Louis naît le 23 janvier 1867 à Fontenais et meurt accidentellement le 21 septembre 1916), il reconstitue les étapes de cette vie à la fois humble et désordonnée, comblant les lacunes grâce à un délicat mélange d’empathie, de souvenirs, d’imagination et de documentation sur l’époque. Creusant profond sous la surface de cette destinée calamiteuse, Alexandre Voisard met à nu le cœur de «ce chenapan sans foi ni loi» qui possédait aussi bien des richesses – l’habileté dans son métier d’horloger, le goût de la musique, la passion des chevaux, le sens de la camaraderie, la gaieté. Elles auraient pu conduire Louis sur des chemins plus heureux. Pourquoi ne s’est-il fié qu’à sa mauvaise étoile, semant la mort et le malheur autour de lui? Autour de cette énigme singulière, Alexandre Voisard déroule un récit tout empreint d’universel et composé de main de Maître. Lui, l’écrivain accompli, tend la main à cet ancêtre qui a mal tourné, son double peut-être, et lui restitue avec affection sa place dans la généalogie familiale.
Tous ceux qui ont aimé Le Mot Musique, et ils sont nombreux, retrouveront avec grand bonheur un cortège de personnages émouvants et truculents, l’atmosphère immémoriale de la vie campagnarde ajoulote, des dialogues pleins de verdeurs et truffés d’expressions idiomatiques.

CHANTAL CALPE-HAYOZ,
Jura l’original

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Vendredi 6 décembre 2013, entretien au sujet d’Alexandre Voisard, «Zone critique», RTS, «Espace 2».

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Lundi 25 novembre 2013, entretien d’Alexandre Voisard, «Journal de midi», RTS, «La Première».

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Le grand-père d’Alexandre Voisard

Alexandre Voisard est un immense poète, l’un des plus grands du monde francophone. Avec le temps, il affectionne aussi le conte. L’âge vénérable – le Jurassien a désormais 83 ans – rapproche autant de la mort que de l’enfance, ce seuil de la vie. Avec le firmament et l’étoile du berger en guise de magnifique ouverture symbolique, il se penche sur le berceau familial précisément sur son grand-père maternel dont la photo manquante le hante. Oiseau de Hasard. Les trois vies de Jacques Louis, dit Louis flaire les traces d’un «loustic insaisissable», un «taborniau» qui mena une vie de bamboche et s’enrôla dans la Légion étrangère en Algérie. La chronique nostalgique, étonnamment drôle, d’un antihéros du Jura d’autrefois, par-delà les frontières. Et une leçon personnelle de psychogénéalogie.

THIBAUT KAESER,
L’Écho Magazine

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Alexandre Voisard invente Louis, l’aïeul indésirable

Secret de famille. Avec Oiseau de Hasard, l’écrivain jurassien imagine la vie jamais évoquée de son grand-père paternel. Ce faisant, il casse ce qu’il considère comme une injustice: le déni de l’existence d’un être

Il y a très longtemps déjà, vingt ans en fait, qu’Alexandre Voisard pensait recréer l’histoire de son grand-père paternel, celui sur qui la famille avait observé un mutisme à peu près absolu. Avec Oiseau de Hasard. Les trois vies de Jacques Louis dit Louis, paru dernièrement aux Éditions Bernard Campiche, l’auteur casse ce qu’il considère comme un injuste silence: celui qui a consisté à ne jamais parler de l’existence d’un être. Sa grand-mère Cécile – l’épouse du quasi-fantôme – ainsi que ses grands-tantes, avaient parfois lâché quelques anecdotes et propos peu amènes sur l’ancêtre, donc il existait bel et bien, cet homme, ce père et grand-père, il n’était pas un spectre ou un oiseau de passage, d’ailleurs un livret militaire de légionnaire et une photographie de fanfare prouvaient son appartenance à la société très organisée des humains.

Un chant au pays natal

Pour apaiser l’angoisse du secret de famille, quoi d’autre pour le petit-fils devenu écrivain que de prendre sa plume et d’inventer un cheminement avec pour petits cailloux blancs quelques faits connus. «Ce drille de piètre mémoire, écrit-il, ce bougre d’individu, ce loustic insaisissable. Peut-être ce taborniau qui dans la bouche de mon père désignait quelque être méprisable», allait prendre enfin vie de la naissance à la mort, au gré d’une histoire couchée sur le papier. Dans ce récit empreint de simplicité – mais aussi une quasi expérience de pèlerin-écrivant et d’apaisement personnel – l’auteur use du verbe truculent qu’on lui connaît, de sa poésie, et aussi parfois, lorsque l’histoire arrive à son épilogue, de quelques mots et phrases qui ressortent plus du commentaire sur sa quête personnelle. Le lecteur appréciera de ressentir l’émotion d’un auteur qui va à la rencontre de son aïeul en l’inventant. «Oiseau de Hasard» ressort de la tragédie en même temps que de la fresque sociale, la fiction encadrant, comme un tableau classico-bucolique, un morceau de XIXe siècle en terre jurassienne et transfrontalière – avec une parenthèse algérienne sous les képis de la Légion française – et dans lequel Louis, personnage central, ne se remet jamais de la mort de Marie, sa première femme, et se laisse venter par les turbulences de la vie, heureuse parfois, malheureuse souvent.
«Je me suis mis au travail il y a cinq ans, avec suffisamment de matériaux, un travail pas si littéraire que ça, car j’ai décidé que le ton serait familier, ça devrait être un livre facile à lire, accessible, donc je visais un public populaire…», explique Alexandre Voisard. Il réalisera une fois le travail achevé, qu’au travers du portrait d’un être qu’il a extirpé des limbes acides de l’exclusion, il a aussi créé un poème, «un chant de reconnaissance à sa terre natale, ce petit pays d’Ajoie qui lui est si cher». L’écrivain se réjouit par ailleurs de voir comment sa famille réagira à cette fiction particulière, il se demande avec une certaine malice si les siens auraient inventé différemment le mystérieux aïeul.
Lorsqu’on évoque la tristesse que le lecteur peut éprouver, en suivant le destin tragique de Louis, Alexandre Voisard répond ainsi:
— Oui, mais c’est aussi la vie des hommes, c’est souvent comme cela, elle est foncièrement tragique la vie des hommes, il n’y a pas d’échappatoire, c’est pour cela que je m’en remets aux étoiles, ça finit sur des étoiles, des contemplations de voûte céleste, il faut s’en remettre à la poésie. C’est un appel vers le haut, quoi qu’il en soit.

— Pour la dédicace de ce livre, vous avez écrit: «Ce portrait d’un indésirable, fantôme réhabilité.» Vous pensez donc qu’il y a une injustice dans le silence, dans l’occultation de l’existence de ce grand-père, et qu’il fallait faire une réhabilitation?
— Oui, c’est cela, il y a une injustice dans ce silence, ce n’était pas acceptable que les devanciers de la génération de mes parents n’aient jamais voulu évoquer cet être-là qui était quand même un être essentiel, central dans toutes nos vies, et ne rien savoir m’était devenu insupportable. Il fallait qu’il existe d’une certaine manière, je n’avais que la ressource de la littérature pour y parvenir. Mais au moment où je me suis lancé dans l’aventure de l’écriture, je m’étais dit que je ne pouvais pas faire le portrait d’un salaud, parce que si c’était un vulgaire salaud, sans aucune qualité humaine, je n’aurais pas eu envie de le faire, pour moi cet homme-là avait quelque valeur humaine, enfin c’est maintenant que je le comprends, étant parvenu au bout de ce travail de portrait. Moi, je comprends que ce personnage a été happé par un être, cette Marie qui était un être insaisissable, c’est peut-être ce personnage-là qui est le principe actif de la tragédie, la tragédie tourne autour d’elle et je pense moi, que ce Louis a été hanté toute sa vie par cette Marie dont il n’a jamais pu pénétrer le secret d’ailleurs, elle ne s’est jamais livrée complètement, c’est un être énigmatique, la rencontre entre les deux ne s’est pas faite, elle s’est terminée tragiquement, et il a porté le poids toute sa vie sans pouvoir et sans oser le dire. Moi c’est ma thèse, mais je m’en suis rendu compte quand je suis arrivé à la fin, je me suis dit c’est ça son malheur, cet être-là, sa vie a été à vau-l’eau, tout ça repose sur le mystère de sa première épouse Marie, et ça, ce n’est pas résolu (…) Toute ma démarche a été une interrogation. Qu’est-ce qu’a pu être cette vie-là? Ça s’est doublé d’un travail littéraire parce que forcément, faut passer par le stade artisanal, mais foncièrement, c’était cela, c’était l’interrogation sur la nature réelle du personnage. Au bout du compte, j’en arrive à cette conclusion que lui aussi est une victime, il a semé pas mal de malheurs autour de lui, mais il a aussi été une victime.

PASCALE STOCKER,
Le Quotidien jurassien

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Tire-d’aile

Quand l’écrivain jurassien Alexandre Voisard part à la recherche de son grand-père, le voyage mène de Fontenais, dans le Jura, jusqu’en Algérie. De cet aïeul, que la famille aurait préféré oublier, le poète retrace le parcours de vie hors norme à l’aide de quelques documents officiels. Dans Oiseau de Hasard, Voisard (Alexandre) dépeint Voisard (Louis) avec une plume tendre et lucide. Pourquoi Louis s’est-il engagé dans la Légion étrangère? Quelle mort fuyait-il? Alexandre reconstitue le puzzle émietté d’une vie de patachon, d’un homme simple que le destin marque à jamais alors qu’il n’a que vingt ans. Trop souvent au café, Louis délaisse femme et enfants pour se consacrer à la trompette et aux beuveries qui suivent les vagues répétitions. Alexandre l’écrit: «Elle n’aurait pas dû, Marie, éloigner son Louis du logis, car quand le serin a goûté à l’air libre, il oublie volontiers sa volière.» Une belle plume pour un envol.

JEAN-LUC WENGER,
Vigousse

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Mardi 26 novembre 2013, entretien d’Alexandre Voisard, «Entre les lignes», RTS, «Espace 2».

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Alexandre Voisard à tire-d’aile

Dans le salon familial, le petit Alexandre Voisard croisait le regard de ses ancêtres. Ils étaient là, accrochés au mur, chacun dans son cartouche. Mais l’un d’eux restait vide: il manquait la photographie du grand-père paternel que la famille avait préféré occulter. Qui était donc cet «ancêtre-fantôme»? Pour écrire Oiseau de Hasard, Alexandre Voisard n’avait presque rien dans sa besace. Quelques allusions à ce grand-père entendues dans son enfance. Une photo qui le montre au milieu de la fanfare de Porrentruy. Et un livret de service de la Légion étrangère. Alors l’écrivain a imaginé. Il a laissé venir à lui l’histoire du réprouvé qui semblait lui faire signe «de sa pauvre lanterne». Et il a rempli le cartouche vide en y dessinant, de son trait merveilleusement précis et léger, le portrait mélancolique d’un ancêtre qui cédait facilement à ses faiblesses.
Alexandre Voisard ne se paie pas de mots. Il reste à la hauteur d’homme. Il suit d’un pas tranquille le destin d’un chenapan d’Ajoie, indiscipliné, bientôt noceur, brouillé toute sa vie avec le travail salarié mais pas avec la musique, qui a épousé deux femmes et a connu deux grands malheurs familiaux. Louis a été cet «oiseau de hasard», comme on l’a surnommé à Sidi Bel Abbès où il est resté cinq ans sous l’uniforme de la Légion étrangère.
Peu doué pour le bonheur, ce grand-père fait partie des humbles que la vie a étrillés. Et Alexandre Voisard le tire de l’oubli avec une même humilité, sans le juger, en l’inscrivant dans le monde qui fut jadis le sien. À petites touches, le récit évoque ce coin de Jura avec ses paysages, ses estaminets, ses charivaris du Mardi gras, ses mœurs paysannes, ses misères horlogères et la gare de Porrentruy où conduisaient alors les promenades dominicales. Rien ne pèse: c’est un livre porté par une grâce ailée.

MICHEL AUDÉTAT,
Le Matin-Dimanche

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Alexandre Voisard fait ressurgir un ancêtre des limbes

L’écrivain jurassien invente et raconte avec force détails le destin peu glorieux, mais plutôt rocambolesque d’un certain Jacques Louis Voisard, que sa famille avait condamné aux oubliettes

L’adresse d’Oiseau de Hasard: «À mes enfants, à leurs enfants, un portrait d’ancêtre qui n’était jusque-là que fantôme reclus en la prison de l'innommé»

Alexandre Voisard a passé quatre-vingt ans – il est né en 1930 –, mais il s’intéresse avec passion à ses jeunes… ancêtres. Le voilà, après bien des recueils de poèmes, après bien des livres, publiant soudain un récit, où on le retrouve taraudé par un certain Louis Voisard, son grand-père. Un ancêtre dont la photographie manque au salon de famille, là où trônent celles de son autre grand-père et de ses grands-mères.
L’une de ces grands-mères nommée Cécile pose fièrement sans mari, peu pressé paraît-il de se souvenir du galopin qui fut son époux et qui lui fit des enfants avant de mourir assez jeune. Le silence règne donc sur l’existence de ce «drille de piètres mémoires», «bougre d’individus», «lousitc insaisissable», «ce taborniau» raconte Alexandre Voisard, qui se régale, au passage, d’épithètes. Un mauvais sujet en tout cas, aux vues de la famille, et dont il subsiste peu de traces: une photo de groupe, en compagnie d’amis de fanfare à Porrentruy – le grand-père était musicien –, un livret militaire «écorné et jauni» et une photographie où il a fière allure avec sa jolie moustache et sa fossette au menton. De ces non-dits et de ses traces fugaces, Alexandre Voisard tire un récit plein de vie, fourmillant de détails, peuplé d’une foule de gens. Et pourtant, c’est un fantôme qui lui fait signe par-delà les siècles, puisque ce Jacques Louis Eugène dit Louis est né en 1867…

Héros de pacotille

Alexandre Voisard est «poète avant tout», dit de lui sur son site son éditeur Bernard Campiche. Mais c’est aussi un conteur, qui s’y entend à tisser des histoires. Et le voilà parti, suivant les chemins du conte, les détours de son imaginaire à la rencontre de ce loustic revenu du fond des âges… «Nous avons à imaginer (c’est ici le dessein irrésistible du chroniqueur) ce qui constitua la vie heurtée et ténébreuse d’un héros, fût-il de pacotille ou de médiocre aloi, {…} Il sera ce que l’histoire qui est devant moi voudra bien m’en dicter.»
Comme d’un morceau de papier japonais jeté dans une tasse d’eau surgit alors tout un monde, sorti comme par magie de l’imaginaire du conteur. Nous voici à Fontenais, dans le Jura, côté suisse, où l’on est ouvrier horloger à la petite semaine, où l’on est brodeuse et ravaudeuse lorsqu’on n’a pas de biens. Toute une marmaille galope, entre vos jambes et vos jupons et souvent, le pain manque. Mais c’est joyeux. Il y a l’école où le maître se démène, la musique qu’on joue, les fermes des environs, les bois, les foires au bourg voisin, les fêtes de la jeunesse où l’on boit plus qu’il ne faut, où on joue du cornet, où lutine les filles. Ça va trop loin et hop! vous voilà mariés soudain sans beaucoup d’amour. C’est qu’un bébé est en route et qu’il faut réparer. Mais tout va mal tourner et voilà le jeune Louis lancé sur les routes, en rupture de famille. Alexandre Voisard en profite pour décrire alors un autre Jura, celui d’en face, de l’autre côté du Doubs, cette «France voisine» où s’aventure son Suisse de grand-père. Petits boulots, errances, beuveries, amours d’occasion, et puis, un jour, il signe et c’est la Légion étrangère et l’Algérie. Mais l’inconstance est la règle dans la vie de Louis, il s’en revient vite parader et montrer ses muscles au pays natal. Remariage, mais rien ne s’arrange, au grand désespoir du père de Louis, Alexandre: «Fallait-il que tu recommences tes bringues à peine marié? a grommelé Alexandre le lendemain devant le pot de café au lait.
— C’était le 14 juillet, a rétorqué Louis en guise d’excuse.
— Ouais… et après le 14 juillet vient la guillotine.»

Frasques et frusques

L’humour et la vie président à cette chronique d’un antihéros. Alexandre Voisard ne cherche pas à embellir son grand-père, cet «oiseau de hasard» qui se laisse porter au gré des vents suivant ses instincts de buveur et de viveur. Mais le conteur s’amuse néanmoins, un rien grandiloquent, un peu nostalgique et passéiste et forcément terriblement indulgent, en secouant la poussière des frasques et des frusques de son ancêtre: «Voilà donc ton histoire et ton souvenir va perdurer dans la chronique des générations. On voulait t’oublier, tu ris sous cape, un verre à la main, au  hasard des oiseaux.»

ÉLÉONORE SULSER,
Le Temps, Samedi culturel

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Une fresque familiale à la Zola en pays ajoulot

À travers le destin de son grand-père, Alexandre Voisard peint une fresque sociale de l’Ajoie au tournant des XIXe et XXe siècles

Faut-il présenter Alexandre Voisard? Né à Porrentruy en 1930, il milite activement dans le Rassemblement jurassien dès 1947. Avec Jean Cuttat, il devient l’un des chantres du mouvement autonomiste: ainsi son fameux recueil de poésie Liberté à l’aube. Après la création du nouveau canton, il remplit des fonctions officielles. Il est député socialiste au Parlement jurassien de 1979 à 1983. Mais surtout, il a derrière lui une œuvre très abondante en poésie et en prose, qui lui a valu plusieurs prix, dont le prestigieux Prix Schiller en 1969 et 1993. Une partie de ses textes est parue chez Bernard Campiche.
Cet éditeur vient de publier le dernier opus de Voisard, Oiseau de Hasard. Le lecteur saisira le pourquoi de la similitude entre les deux mots. Les trois vies de Jacques Louis dit Louis (sous-titre que porte le récit) racontent la vie du grand-père paternel de l’auteur. Un grand-père occulté de la mémoire familiale, marquée par l’opprobre de ses contemporains et de ses descendants. On sait assez peu de chose sur lui. Et l’écrivain de reconstituer ce parcours de vie tout sauf édifiant. Louis Voisard naît en 1867. Très tôt, il est porté vers les copains, la fête et surtout la bouteille. À vingt ans, il engrosse la jeune Marie. Un terrible drame familial mettra fin à cette première partie de sa vie, laquelle se joue comme une pièce en trois actes. Louis, qui sera habité jusqu’à sa mort par un profond sentiment de culpabilité, quitte alors l’Ajoie, erre quelque temps en France voisine. En 1889, il s’engage dans la Légion étrangère. Envoyé en Algérie, il connaît l’abrutissement de la vie militaire, la chaleur du bled, les amours tarifées des moukères. Comme lui, «la plupart des hommes qui composent ce régiment ont débarqué ici moins pour trouver une vie à leur mesure que pour fuir un malheur sinon un mauvais coup qui ne se conte jamais.» Malade, rapatrié en France, il déserte et retrouve son pays natal: «Ici, devant ce pays qui s’étale des flancs de la montagne a ses pieds, c’est maintenant tout ce qu’il en a reçu et qui constitue, dès l’origine qui se met à battre et à griser, sang et âme, cœur et jarret». On sent bien là l’attachement profond de l’auteur à son Jura. Tout n’est pas mauvais chez ce grand-père, pour lequel l'auteur éprouve une certaine tendresse apitoyée. Il aime soigner les chevaux et aurait rêvé d’être paysan. Il est habile de ses mains et aurait pu rester un bon ouvrier horloger. Il joue fort bien de la trompette, est apprécié à la fanfare. Mais son penchant naturel, ou la culpabilité qui le ronge, le poussent à boire de plus en plus, allant de café en bistrot pour y raconter ses souvenirs embellis et héroïsés de la Légion. Il devient peu à peu une épave et mourra en 1916 d’une mort à la fois stupide et horrible. Avant cela, il aura eu le temps de faire sept gosses à sa seconde épouse, qu’il laisse sans le sou…
À travers ce destin individuel pitoyable, Alexandre Voisard peint un véritable tableau social assez noir, «à la Zola», de son Ajoie natale. Il y règne la misère: «On achète une miche de pain pour la semaine à ménager, c’est quand même deux sous et demi. Après le déjeuner, on ramasse les miettes qu’on gardera dans une vieille boîte à biscuits.» C’est un Jura sans grandes industries, fortement agricole, où végètent cependant des ouvriers horlogers à domicile ou en petits ateliers, lorsqu’il y a du travail. Car le chômage y est endémique. Et surtout l’alcoolisme que tout est bon à nourrir (bière, vin, eau-de-vie) y fait des ravages, détruisant des familles, où la mère chargée d’enfants est contrainte de faire des ménages pour leur donner à manger. L’auteur n’est pas toujours tendre avec ses compatriotes d’il y a un siècle, volontiers hâbleurs: ainsi pendant la guerre de 1914-18, où ces francophiles déclarés font de la stratégie d’estaminet. On perçoit aussi l’anticléricalisme de l’auteur. C’est enfin l’évocation d’un Jura disparu, avec ses charrettes à chevaux, ses colporteurs ambulants, celle d’une époque où l’on va comme au spectacle voir la locomotive qui crache sa fumée à la gare de Porrentruy.
La langue de Voisard est virile, musclée, rythmée, sobre et imagée: «De la tâche, il y en a, de la rude, de l’ordinaire et de la bonne, du jardin au cellier et de la forêt au bûcher. On n’est pas des bras cassés. La framboise est au bois et la soupe dans l’oseille du pré.» Ou encore lorsqu’il évoque «les ribouldingues», les «turlupinades» et les «bamboches» de son personnage. Rares sont deux qui, comme Alexandre Voisard, ont su aussi bien dire le Jura, sa terre, ses habitants.

PIERRE JEANNERET
, Gauchebdo

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À la recherche du grand-père perdu

Alexandre Voisard part, dans Oiseau de Hasard, sur les traces de Louis, gommé de la mémoire familiale

Tout ce que le poète jurassien Alexandre Voisard savait était ceci: Jacques Louis Eugène, dit Louis, père de son père, Alexandre, né en 1867 à Fontenais, avait passé deux ans dans la Légion étrangère, s’était marié, avait eu six enfants, puis était mort en 1916 à Porrentruy, laissant une veuve qui n’avait jamais reparlé de lui et des orphelins, dont son propre père Alexandre, qui n’avaient jamais non plus parlé de lui à leurs propres enfants.
Tout ce qu’Alexandre Voisard avait était ceci: un livret de service militaire écorné établi le 24 mai 1889 par le bureau de recrutement de la Légion à Belfort et une photographie de la fanfare de Porrentruy – Louis est là, parmi quarante autres, en képi, cravate noire à large nœud, l’air fiérot, la moustache bravache.
Ce Louis, c’est son grand-père. Mais c’est aussi l’ancêtre fantôme, le bizarre petit secret de famille poussé sous le tapis avec la poussière par une magistrale conjuration du silence. Jamais son père, qui avait dix-huit ans à la mort de Louis, ne parlait du sien. Jamais sa grand-mère, restée veuve, morte à l’âge de quatre-vingt-quatre ans, n’évoquait son époux lointain, «sinon pour une réflexion acerbe qui surgissait d’une remémoration pénible».
Une rare anecdote aurait pu mettre la puce à l’oreille de ses descendants: des dames de la paroisse avaient amené à la vieille dame un transistor pour lui tenir compagnie. Elle fait cette réponse incroyable à son petit-fils Alexandre, qui lui demande pourquoi elle ne l’écoute jamais: «Je ne l’allume pas car il y a de la musique militaire et cela me rappelle trop mon pauvre mari.» Ce qui fait dire au petit-fils, octogénaire à son tour: «Elle devait vivre avec le souvenir de Louis sans que nous le sachions.»
C’est à la mort de son père, en 1989, que l’écrivain commence à gamberger autour de Louis. «Je ne comprenais pas ce silence, cette indifférence pleine d’opprobre. L’oubli de cet homme à la vie peu banale me semblait inacceptable. Il y avait quelque chose é compenser.» L’écrivain se fait enquêteur pour tenter de combler les blancs d’une existence oubliée de tous. En fouillant les archives de l’état civil, il apprend que Louis s’était marié une première fois à l’âge de vingt ans avec une Marie, vingt-trois ans, décédée six mois après leur mariage. Il apprend aussi que Louis, plus tard, a perdu un fils de six ans. Cause du décès: «absorption de bière sur des cerises». «L’histoire qui se dessinait n’avait rien à voir avec ce que la légende familiale, même pauvre, laissait entendre. Personne n’avait jamais évoqué cette première épouse. Se marier à vingt ans, c’était tôt. Cette Marie de vingt-trois ans avait dû se retrouver piégée, enceinte. J’ai imaginé un accident, une chute suite à une dispute.» Le livret militaire montre que Louis s’engage un an et quatre jours après la mort de Marie, qu’il avait fui son village comme on fuit un événement honteux. La légion n’était pas une vocation: engagé pour cinq ans, il déserte après deux ans et se remarie avec Cécile, «petite protestante d’Erguël échouée en pays catholique au service domestique de paroissiens aisés». Ils auront six enfants, mais Louis se fabrique un deuxième fantôme en laissant – peut-être, sans doute – son fils de six ans sans surveillance un jour de fête au village, vider les fonds de verre et en mourir. «La vie de mon ancêtre, c’est la vie d’un homme qui souffre. Je pense qu’il a porté toute sa vie le poids de ces morts et que Marie est le personnage central de son destin.»
En ce jour de mi-novembre, Alexandre Voisard sort de chez le médecin. Une méchante griffure sur la main à soigner: un fil de fer inopportun en se promenant avec sa jeune chienne Kali, qui a succédé à Olaf, mort il y a deux ans après quatorze ans de loyaux services. Il s’apprête à fêter en famille le Revira de la Saint-Martin. Il sourit, bon vivant, coquin: «C’est la même chose, mais en plus léger…» Gelée, boudin, choucroute, Tête de Moine, striflates avec crème vanille. «C’est important, la Saint-Martin! On rassemble les enfants, les amis…»

Une vie au service du Jura

À quelques jours de la votation du 24 novembre sur la création d’une constituante chargée de dessiner les contours d’un nouveau canton englobant le Jura bernois, l’ancien militant du Jura libre, dont la vie a changé depuis ce jour de 1967 où la foule de la Fête du peuple jurassien a repris en chœur son Ode au pays qui ne veut pas mourir, est «surpris et déçu par le refus de la réflexion du côté probernois». «La décision du parti probernois de boycotter le processus provoque l’éclatement de leur région. Il y aura davantage de communalisme, ce qui va leur faire du tort. La situation économique est l’ennemie de la pédagogie, hélas.»
Après une vie au service de la culture et du Jura, l’écrivain a emménagé, voilà vingt ans, dans la maison de famille de sa femme, à Courtelevant. Il a deux filles, trois garçons et onze petits-enfants. «Dans la famille, il est de tradition de faire deux filles et quatre garçons. J’ai rompu avec la tradition.» Il n’a pas non plus voulu appeler un de ses fils Alexandre, comme son père et son arrière-grand-père. «Cela m’a trop longtemps embarrassé de porter le même nom que mon père.» Compagnon de route de la bande à Bertil Galland, des Maurice Chappaz, Jacques Chessex, Nicolas Bouvier, Jean-Pierre Monnier, il se sent «seul». «Mes amitiés me manquent. Avec Chappaz, nous étions si complices. Je leur parle encore.»
Il se couche tard, vers deux heures du matin, se lève à neuf heures. Répond à son courrier, à la main. Il promène son chien, fait la sieste, puis travaille sur ses manuscrits ou des rééditions. «J’ai une vie réglée, tranquille. Ça n’a pas toujours été le cas.»
Écrire Oiseau de Hasard a été «plus difficile» que prévu. «J’avais quelques données de base. Mais comment raconter une vie dont on ne sait rien? C’est une biographie que je voulais aussi œuvre littéraire: Louis m’a donné la matière, je devais lui rendre honneur avec mon texte. J’avais des réserves morales: je ne pouvais pas raconter n’importe quoi. Mes principes directeurs ont été la vraisemblance et la sincérité.»

Transmission

Il sait qu’avec ce livre, dédié à ses «enfants» et «à leurs enfants», il étonne ses frères et ses sœurs, ses cousins. Il est bien seul à être curieux de la vie de leur aïeul. «Louis est une légende sans influence. Certes, mes oncles lui doivent des caractéristiques génétiques, un talent pour la musique, mais il est devenu invisible.» Il ne sera pas étonné si son livre ne suscite qu’«indifférence» de leur part. «Chez moi, on ne parle pas de mes livres. Ni mes frères et sœurs, ni mes enfants, ni mes amis. Par pudeur, sans doute.» Mais cette fois, il ne veut pas de cette indifférence. Du coup, d’ici à une quinzaine, il a invité ses enfants en Alsace dans une bonne auberge pour fêter la sortie d’Oiseau de Hasard. Il leur a donné à chacun un exemplaire, s’est assuré qu’ils le lisent. «Je ne veux pas que rien ne se passe autour de ce livre. Je ne sais pas pourquoi, mais c’est important.»
En 2004, il avait publié Le Mot musique ou L’enfance d’un poète parce qu’il y avait des légendes qui circulaient sur sa jeunesse turbulente et qu’il voulait «rétablir la vérité». Cette autobiographie s’arrêtait à ses vingt-cinq ans.«Ensuite, ma femme ne veut pas que je raconte ce qui la concerne aussi. Et puis il y a des traces, des témoins. Des enfants. J’ai envie de leur dire: à vous de raconter, maintenant.»

ISABELLE FALCONNIER
, L’Hebdo

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Alexandre Voisard se nourrit de sa famille et c’est une digestion lente, qui prend du temps, mais se savoure avec d’autant plus d’appétit, qui, le concernant, vient en mangeant, et en prenant de l’âge: le poète a fêté ses 83 ans. Et pour notre plaisir, il sort son meilleur livre de prose, un roman familial qui fait suite à Le Mot Musique,  portrait fraternel de son père, écrit il y a dix ans déjà, et qui dans son ton, en un peu plus compassé, fait penser à cet Oiseau de Hasard. Ici, c’est le grand-père qui fait le modèle, un grand-père absent de la saga familiale, un nom tu par la mémoire familiale comme un secret trop lourd à porter: c’est que le Louis était un sacré oiseau, noceur comme pas deux, un peu voleur, doué pour trousser les femmes autant que réparer des montres. C’est un chant entre deux siècles, la fin du XIXe et le début du XXe, un temps de petite misère mais aussi d’échappées belles, de rencontres au marché, de départ à la légion… Voisard excelle dans ce récit de vie dont il a dû inventer quelques pièces pour que ça tienne debout, car, en plus du silence familial, il y a peu de traces (une photo de groupe, un carnet militaire) de celui que l’on suit sur ses chemins de traverse, sans en perdre une miette, tant le poète devenu rhapsode sait faire corps avec son aïeul «parmi les brumes où il est censé avoir disparu, ces brumes acides des souvenirs que les vivants repoussent comme des mouches».
C’est un bon et salutaire remue-ménage, et si le Louis n’en sort pas forcément grandi (mais quoi, chacun son pauvre destin!), son petit-fils en le ramenant sous le quinquet du souvenir nous donne à lire une sacrément belle histoire.

PASCAL REBETEZ, Blogres, le blog d’écrivains

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Le personnage s’était comme évanoui dans la nuit, comme si son nom avait été rayé de la distribution des rôles. Sans l’état civil et un document irréfutable parvenu jusqu’à moi par miracle, ce Livret de service établi par le bureau de recrutement de la Légion étrangère, dont j’aurais à tirer quelques enseignements, chacun de ses descendants eût été en droit de douter de son existence en qualité de pater familias. Après tout, tant de braves filles furent engrossées par des enjôleurs sans nom.
Donc ce Voisard-là fut bel et bien. Mais qui était-il, notre grand-père des oubliettes? Dans le flou de sa légende, je le vois, moi, Voisard dit «Quéquan» de la troisième génération, je le vois qui me fait signe de sa pauvre lanterne parmi les brumes où il est censé avoir disparu, ces bruines acides des souvenirs que les vivants repoussent comme des mouches. Je le suis dans sa nuit où ­l’étoile du Berger lui aura de tout temps fait faux bond.
Le livret militaire écorné et jauni était une preuve d’existence. Il y en aurait une deuxième comme par raccroc, une photographie de groupe de la fanfare à laquelle il appartenait alors, dans la force de l’âge, à Porrentruy, chef-lieu de l’Ajoie. Ils sont une quarantaine rangés là, en képi, col dur, cravate noire à large nœud, baudrier orné d’une lyre de bronze bordée de lauriers en couronne. On n’est pas étonné de le trouver là, ses quatre fils, à ce qui nous fut démontré dès notre plus tendre enfance, ayant été de talentueux musiciens. On disait d’eux: «Ah, les Voisard, ils en ont au bout des lèvres et des doigts!» Il devrait donc y avoir eu, côté musique, quelque relais génétique.


Un extrait du récit:


Le voilà donc, ce drille de piètre mémoire, ce bougre d’individu, ce loustic insaisissable. Peut-être ce taborniau qui dans la bouche de mon père désignait quelque être méprisable, un fainéant ou un chenapan sans foi ni loi, un madré combinard. Je le vois enfin de mes yeux, cet ancêtre fantôme dont     je n’ai jusqu’ici jamais pu imaginer l’existence.
Il est donc devan­t moi, il ne me regarde pas en face. Légèrement de trois-quarts, il semble fixer un point que lui a désigné, de son doigt tendu, le photographe Husser. L’œil est clair sous un sourcil bien dessiné, le nez modeste au-dessus d’une moustache plutôt fine aux extrémités effilées, le menton est rond et marqué d’une légère fossette qui ne se retrouve pas chez son fils mon père. L’air de quelqu’un à qui on ne la fait pas, l’image, somme toute, d’un personnage équilibré, dans la force de l’âge, une trentaine saine et gaillarde. N’était sa drôle de légende, ce seul portrait m’apporterait l’image d’un homme pondéré, bien dans sa peau, apte à prendre, par hypothèse, du service dans les douanes ­helvétiques.
À l’époque de cette photographie nous sommes au tournant du siècle, sa seconde épouse, Cécile, lui a déjà donné quatre enfants et elle lui en réserve trois autres dont le dernier, une fille, fera son apparition en 1910. Mais nous n’en sommes pas là, il s’en faut, puisque nous avons à imaginer (c’est ici le dessein irrésistible du chroniqueur) ce qui constitua dès l’origine la vie heurtée et ténébreuse d’un héros, fût-il de pacotille ou de médiocre aloi. Il nous faut donc esquisser puis portraiturer celui-là en incontestable maillon de notre ascendance. Il sera ce que l’histoire, qui est devant moi, voudra bien m’en dicter.

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