SILVIA HAERRI

NOUAISON

2015. 104 pages. Prix: CHF 26,50
ISBN 978-2-88241-391-8

Prix Alpes-Jura 2015


Biographie

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Quel beau titre pour raconter en quelques pages toutes les métamorphoses d’un corps stérile en ventre vivant, d’une femme en mère.
Une langue pleine de vie, tantôt flot de mots, tantôt descriptions dures et raisonnées, promène le lecteur de l’espoir à l’inquiétude, de l’épanouissement à la crainte.
«En trois de tes cris et deux soubresauts de colère, tout s’est évaporé face à une petite sauterelle écarlate qui hurlait tant et si bien qu’elle m’en bouchait la mémoire et les mains.»
Om peut en goûter bien d’autres en 98 pages et on ne s’en lasse pas!

JULIETTE DAVID
, Suisse Magazine

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Apprivoiser le corps

La nouaison désigne le processus qui transforme la fleur en fruit. C’est exactement ce qui s’accomplit dans le nouvel ouvrage de la poétesse genevoise Silvia Härri, paru chez Bernard Campiche Éditeur. Avec une plume sensible et incisive, la narratrice retrace sa longue conquête de la maternité. Le livre s’ouvre sur son entrée dans le bloc opératoire, où elle doit subir une intervention chirurgicale avant de pouvoir tomber enceinte et se termine peu après son accouchement. Constitué de fragments en prose poétique, ce texte restitue avec pudeur et sincérité un parcours jalonné d’épreuves, où le sentiment d’injustice est lancinant, mais où la «patience» et la «résistance entêtée» parviennent finalement à porter leurs fruits. Un cheminement vers l’acceptation du corps, avant que le désir ne se réalise enfin et fasse éclore une vie nouvelle.
D’une façon très intime, touchante parce qu’elle dévoile et préserve en même temps, Silvia Härri dépouille le corps de ses apparats et laisse affleurer sa fragilité. Ses mots sont souvent joueurs, voilant pudiquement leurs accents douloureux. Sous couvert d’une tonalité légère, enfantine parfois, ils serpentent au gré d’associations sonores et d’images limpides, puissantes, qui soulignent que le rapport à soi se noue aussi, dans le corps-à-corps avec l’écriture:
Ils disaient maldonne malchance c’est mal fait, madame.

Elle pensait marelle marguerite et massepain.
Ils parlaient matrice maladie malformation
elle rêvait margelle et madeleine elle rêvait matin
ma terre merveille mappemonde.
Ils répondaient matraque massicot machette ou matelas

Un à un, l’écriture défait les nœuds, intriqués dans la gorge ou dans la poitrine, avant que l’attente ne parvienne à son terme et que le cordon ombilical ne se dénoue enfin. Ce qui fait la richesse de ce texte, c’est d’abord cette sensibilité, la finesse et la précision de ses métaphores à la puissance d’évocation tout autant visuelle que musicale, faisant ressentir avec justesse ce que traverse ce corps féminin désirant.
Au plus près de la sensation vécue, une très belle matrice poétique se tisse. La narratrice donne à éprouver ses frémissements intérieurs, le vertige d´émotions souvent exacerbées, à fleur de peau. Elle se dépeint sur le fil entre «une menace silencieuse plus effilée qu’une lame de bistouri», un espoir qui envahit les moindres parcelles de son être et la peur d’espérer trop, à chaque fois, en «tapotant un message en morse sur son ventre vide»… Une traversée du corps, qui laisse résonner toute la puissance de croire et d’aspirer, qui est la sienne:
Que cet étrange corps (le tien?) ne soit ni cage ni prison, encore moins faiseur d’ange, qu’il grandisse plutôt, s’étire, gronde comme orage ou rivière, où les poissons se faufilent et l´écume bouscule les pierres.


À tâtons entre le «elle» et le «tu», le récit crée un détachement qui reflète le sentiment d’étrangeté ressenti par la narratrice face à son corps. Il est perçu comme un territoire inconnu, dont émanent des menaces sur lesquelles elle n’a que peu de prise. «Il paraît que ce sont ses organes», écrit-elle à son propre sujet, déléguant aux médecins en blouses blanches le pouvoir de nommer, de mettre des mots sur les choses. Ils annoncent des verdicts, décrètent qu’il faut anesthésier, couper, trancher, recoudre, panser, précisent qu’il ne faut pas s’inquiéter, avant d’aller «chercher la suivante, en souriant».
Silvia Härri met en relief la brutalité des approches médicales, la froideur de cette raison chirurgicale qui dissèque le réel, une «mécanique plaquée sur du vivant», comme disait Bergson. La narratrice se dépeint «prise au piège des vapeurs de désinfectant, des serres métalliques du lit» ou encore, plongeant «des pieds aux seins dans cet engin qui l’engloutit dans sa carapace de métal» et son «éternité assourdissante de fer». L’écriture restitue cette violence avec une précision implacable, au plus près du grouillement des organes qui souffrent et s’affolent:
La sonde fait mal, à l’intérieur les viscères se gorgent d’air, le ventre va exploser comme un ballon trop gonflé, les organes se boursouflent, lancinent autant que le sifflement du médecin ahuri devant son dossier.


Il est rare que l’on lise une projection aussi intime dans la perception d’une femme, avec sa réalité parfois crue. Dans un corps de femme, non pas tel que les hommes rêveraient qu’il soit, mais tel qu’il est, vit, se transforme, porte «l’absence» puis «la présence» et dont le lecteur est invité à partager l’expérience intime. Une prise de parole fragile, derrière laquelle résonne, en sourdine, le poids de l’emprise sociétale sur le corps des femmes, continuant à considérer la féminité comme indissociable de la maternité. En donnant à entendre la douleur de celle qui craint de ne pas pouvoir enfanter, Silvia Härri fait entrer la question du désir inassouvi, puis de la grossesse et de l’accouchement, expérience immémoriale «criée du fond des âges et des entrailles», dans l’histoire de la littérature.

MARINA SKALOVA
, Viceversa littérature

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Un fruit capricieux

Quand la fleur devient fruit, on parle de nouaison. Elle pousse, grandit, comme la narratrice de Silvia Härri voudrait que s’installe, au-dedans de son ventre, un petit être qui donnerait du sens à sa vie. Mais rien n’y fait. Il y a un problème. Et il est physiologique. Inscrit dans la nature même. Dans cette chair qui veut engendrer de la chair. «L’anomalie est due à un défaut de fusion partiel ou total de la partie terminale des canaux de Müller.» Il faut opérer. Et entre les lignes torturées et incisives de son texte, Silvia Härri met à mal les processus barbares qu’il faut traverser quand il n’est pas donné de tomber enceinte.
La poésie de ce livre protéiforme sait surnager sous les néons sévères de l’hôpital. La grossesse a lieu, et des mots qui la disent se dégage une beauté clinique, pétrie d’angoisses face à la fragilité de ce nœud qui se fait. La mère et l’enfant prennent contact, un contact organique toujours menacé par les injonctions du dehors. «Ce que tu désires n’est pas encore né», se souffle la future mère, qui oscille entre peur et joie. «Il y a des éclaboussures» avant que l’amour naisse. Silvia Härri en fait une liste lucide et délicate.

LUCAS VUILLEUMIER
, Le Matin Dimanche

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Nouaison est à la fois le livre et le lieu de métamorphoses multiples: celle de la fleur en fruit, comme suggère son titre, de la femme en mère, du ventre vide en ventre plein, de l’embryon en enfant, de l’absence en présence. L’auteur évoque par touches discontinues et allusives plusieurs facettes de la maternité dans un texte qui convoque tour à tour le fragment, le récit, le journal, la prose et la poésie. Ainsi c’est la langue elle-même qui noue et se transforme au fil des pages.

viceversalitterature.ch

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Nouaison. «Nouer (verbe intransitif): passer à l'état de fruit.» Il s'agit dans ce livre de Silvia Härri de conception, d'enfantement, de naissance. Mais rien de niais, rien de mièvre. (On peut le craindre avec de tels sujets.) Rien de poético-précieux. (On pourrait le craindre avec ce titre.) Tout est profond, signifiant. De courts chapitres ramassés évoquent les difficultés physiques à concevoir, l'envie d'enfant, le corps, ses troubles, ses dérèglements, la médecine, l'intervention, la grossesse. La forme est allusive, l'écriture dense. Nouaison est un de ces livres qui parviennent à saisir du sens, de la gravité, à refléter ce qui fait l'importance, l'intérêt et le tragique de la vie.

Blog
d’ALAIN BAGNOUD

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Dans les rêves d’adulte de Silvia Härri: entretien avec la poétesse (Extravagances)

Contre l’aspect livide du quo­ti­dien ou d’épisodes plus graves — en par­ti­cu­lier dans Nouai­son (ago­nie de la mère subli­mée par l’écriture) –, la poé­sie de Sil­via Härri révulse les colères ou les trans­cende sans tom­ber dans une vision exsangue ou déréa­li­sante. Cette poé­sie est rare car appa­rem­ment simple, par­fois drôle et poi­gnante. Dans cette poé­sie de rue, de bus et de cou­loir, se révèle tout le mou­ve­ment de la vie. Et à qui serait en mal avec la poé­sie, il est recom­mandé de lire Extra­van­gances et Nouai­son. En deux registres dif­fé­rents ils prouvent ce que les mots peuvent faire entre les êtres, mère et enfant, «mar­ron et feuille, bogue et bour­geon», racine de l’existence.

Entre­tien:

Qu’est-ce qui vous fait lever le matin ?
L’odeur d’un café qui glou­gloute dans une vieille cafe­tière ita­lienne, l’arrivée intem­pes­tive de mon fils qui me saute sur le ventre en me deman­dant si c’est l’heure de se lever, l’envie de me plon­ger dans un livre ou de grif­fon­ner un mot ou une idée dans le petit car­net qui ne me quitte jamais.

Que sont deve­nus vos rêves d’enfant?
Quand j’étais enfant, je rêvais d’être fer­mière pour être entou­rée d’animaux, puis j’ai voulu être poli­cière pour arrê­ter les ban­dits, infir­mière pour soi­gner, chan­teuse ou comé­dienne avant de me rendre compte que les planches n’étaient pas ma voca­tion. Para­doxa­le­ment, le seul métier auquel je n’ai jamais songé, celui d’enseignante, est pré­ci­sé­ment celui dans lequel je suis «tom­bée» de manière tout à fait hasar­deuse et plu­tôt heu­reuse. En revanche, ce qui demeure de mon enfance et tra­verse les années est ce dia­logue avec les mots écrits, l’impulsion de fixer sur le papier ou le cla­vier la trace d’une idée, d’une émotion, un début d’histoire, un vers de poème, une anec­dote, une expres­sion savou­reuse … Il s’agit ici non pas d’un rêve, mais d’une réa­lité, presque d’une forme de nécessité.

À quoi avez-vous renoncé?
À l’illusion de pou­voir tout régen­ter par la seule force de la rai­son et de la volonté, au «si on veut, on peut» que l’on entend si sou­vent et qui nous berce de cer­ti­tudes erronées.

D’où venez-vous?
Ma mère est ita­lienne, mon père suisse-allemand. Nous avons tou­jours vécu à Genève en nous par­lant fran­çais. La langue de ma mère avait des « r » chan­tants, celle de mon père avait la cadence par­fois rocailleuse du suisse-allemand. Enfant, je ne m’en ren­dais pas compte, c’était tout sim­ple­ment la langue de la mai­son. Ce n’est qu’adulte que j’en suis deve­nue consciente, une fois ins­tal­lée ailleurs, quand un jour j’ai appelé chez mes parents et que la voix de ma mère enre­gis­trée sur le répon­deur s’est fait entendre : elle avait l’accent ita­lien ! Je n’en reve­nais pas.

Qu’avez-vous reçu en dot?
Une bonne dose de sens de l’humour et celui des res­pon­sa­bi­li­tés, quelques grammes d’inquiétude et le goût de la lecture.

Qu’avez-vous dû pla­quer pour votre tra­vail?
Si par tra­vail on entend mon métier d’enseignante, j’avoue que j’ai dû pla­quer une thèse de doc­to­rat sur la poé­sie de Gior­gio Caproni parce que je ne pou­vais mener l’enseignement et la recherche de front. J’ai égale­ment dû renon­cer à mon poste d’assistante à l’université, car mon exis­tence se résu­mait à une course effré­née entre le lycée et la faculté, sans comp­ter les innom­brables heures pas­sées à chauf­fer des chaises dans les sémi­naires de péda­go­gie que nous fré­quen­tions pour apprendre à deve­nir de bons professeurs. Si par tra­vail on entend l’écriture, alors là je ne plaque rien, c’est tout le contraire. Je ne veux pas renon­cer à ce qui me nour­rit. Tout au plus suis-je contrainte à des « arran­ge­ments » avec la réa­lité pour me ména­ger quelques heures dans la semaine pen­dant les­quelles je puisse me consa­crer à cette tâche.

Un petit plaisir-quotidien ou non?
Un carré de cho­co­lat (en bonne Suis­sesse!), mar­cher pieds nus sur un par­quet de bois, chanter.

Qu’est-ce qui vous dis­tingue des autres écri­vains?
Ce n’est pas à moi de le dire… C’est à mes textes de le révéler.

Quelle fut l’image pre­mière qui esthé­ti­que­ment vous inter­pela?
Il y avait, je ne sais pour­quoi, dans un de nos albums de famille, la carte pos­tale d’une Pietà de Michel-Ange, celle qui est conser­vée à Flo­rence, me semble-t-il. Je devais avoir six ou sept ans, j’ai été fas­ci­née par la figure de pierre de Nico­dème, ce vieillard dont la tête est recou­verte d’une capuche, qui tient le corps du Christ dans ses bras. Je n’ai pas de sou­ve­nir exact, mais cette repré­sen­ta­tion de la souf­france et de la mort me met­tait mal à l’aise et j’en avais sans doute peur. Je trou­vais cela étrange et mys­té­rieux. Plus tard, vers quinze ou seize ans, j’ai visité une expo­si­tion consa­crée à Edward Hop­per au Musée Rath de Genève. Je n’ai jamais aussi bien perçu que dans les tableaux de cet artiste notre soli­tude exis­ten­tielle et l’incommunicabilité entre les êtres.

Et votre pre­mière lec­ture?
Je crois que c’était Oui Oui et son ami Poti­ron, dans la biblio­thèque rose… Mais j’avoue que je ne suis pas tout à fait sûre du titre.

Pour­quoi votre atti­rance vers la poé­sie?
Parce que de toutes les formes lit­té­raires, elle est pour moi la plus juste et égale­ment la plus pudique pour sai­sir le monde. J’aime sa den­sité, j’aime ce qu’elle peut esquis­ser sans jamais tout à fait révé­ler, j’aime aussi l’espace qu’elle laisse à celui ou celle qui la lit.

Quelles musiques écoutez-vous?
Cela varie beau­coup en fonc­tion du moment et de l’activité. Cela va de Bar­bara, Bras­sens et Brel à Agnès Obel, Léo­nard Cohen ou Eric Clap­ton, en pas­sant par Rokia Traoré et Angé­lique Iona­tos, sans oublier Rach­ma­ni­nov, les Suites pour vio­lon­celle de Bach ou le Sta­bat Mater de Pergolesi.

Quel est le livre que vous aimez relire?
L’Étranger de Camus, Poteaux d’angle d’Henri Michaux et Le Grand Cahier d’Agota Kristof.

Quel film vous fait pleu­rer?
Amour de Michael Haneke.

Quand vous vous regar­dez dans un miroir qui voyez-vous?
Cer­tains matins, j’y vois la fée Cara­bosse, d’autres une prin­cesse, d’autres encore une femme aux yeux fati­gués qui s’approche de la qua­ran­taine. Mais quelle que soit celle que j’y vois, je peux encore la regar­der en face, sans avoir honte de ce qu’elle est deve­nue. C’est déjà pas mal…

Quelle ville ou lieu a pour vous valeur de mythe?
Lis­bonne, parce que je n’y suis encore jamais allée et que j’en rêve depuis long­temps. Je la connais uni­que­ment par la lit­té­ra­ture, notam­ment par les romans d’Antonio Tabuc­chi et cela contri­bue bien sûr à ren­for­cer le mythe. Cette ville évoque dans mon ima­gi­naire un mélange de faste et de déca­dence, de poé­sie et de tri­via­lité, elle est aussi impré­gnée d’une nos­tal­gie qui m’attire.

Quels sont les artistes dont vous vous sen­tez le plus proche?
Qu’on ne me demande pas d’expliquer pour­quoi car je l’ignore, mais je dirais Gia­co­metti pour les arts plas­tiques, Vislava Szym­borska pour la poé­sie et Annie Sau­mont pour la prose.

Qu’aimeriez-vous rece­voir pour votre anni­ver­saire?
Un kit anti-mélancolie ou bien, plus simple, un bon pour un stage de méditation.

Que vous ins­pire la phrase de Lacan: «L’Amour c’est don­ner quelque chose qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas»?
Je demande un joker! Je fré­quente peu ce monsieur.

Que pensez-vous de celle de W. Allen: «La réponse est oui mais quelle était la ques­tion?»
J’en pense qu’elle en dit long sur la façon dont, trop sou­vent, nous sommes inca­pables de nous écou­ter vraiment.

Quelle ques­tion ai-je oublié de vous poser?
Quels sont mes rêves d’adulte?

JEAN-PAUL GAVARD
, lelitteraire.com

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Il est des mots qui font rêver. Tel Nouaison, qui non seulement rime avec floraison, mais en est en quelque sorte l'aboutissement puisqu'il signifie l'opération de transformation de la fleur en fruit. La protagoniste du livre éponyme de Silvia Härri reconnaît avoir volé cette définition dans le dictionnaire:
Nouer (v. intransitif): passer à l'état de fruit.
Seulement, ne noue pas qui veut. La maternité, en dépit des progrès de la gynécologie et de l'obstétrique, a gardé sa part d'imprévisible. La nature ne fait pas toujours bien les choses. La protagoniste en sait un bout sur le sujet.
Après un examen où elle a plongé, des pieds aux seins, dans un engin qui l'a englouti dans sa carapace de métal, le verdict est tombé: il lui faut subir une intervention chirurgicale bénigne pour «ouvrir, racommoder, recoudre, joindre, réunir, fusionner ce que la nature a séparé par erreur»:
«Demain elle ira montrer l'objet de l'erreur comme au service après-vente. Le plombier, le garagiste, l'électricien ou le médecin changeront la pièce qui dysfonctionne. C'est leur métier, paraît-il. Elle redeviendra une vraie femme, ont-ils annoncé.»
Après avoir guetté ses semblables sur le point d'enfanter, calculer le nombre de mois, scruter leur démarche, étudier la forme de leurs courbes, voyager autour de leur globe, elle se fait opérer pour que soit démenti le rêve récurrent où elle découvre à la fin une poussette vide.
Désormais, elle peut espérer qu'à son tour son ventre vide se remplira. Le fait est qu'il se remplit et qu'au petit locataire elle fait écouter Bach, Brassens et Mozart: «Il paraît que Mozart rend joyeux, Bach intelligent et Brassens immortel». La musique ne fait pas qu'adoucir les moeurs, elle coule dans le cordon...
Le moment venu, le locataire ne veut pas quitter son nid douillet: «Il s'est planqué la tête sous les côtes. Il a bien raison. Pourquoi devrait-il obéir aux mains gantées de plastique? Rebelle, il leur donne du mal (tu es déjà fière de lui)».
Le ventre se vide: «Il passe, tu es en vie. Il passe, je suis en vie.» Il existe et elle en a les preuves maintenant, tangibles. Dans sa joie d'être restée en vie, elle peut même se demander lequel des deux, d'elle ou de lui, est le nouveau-né...
Nouaison est le récit d'une maternité dont l'issue n'est pas gagnée d'avance. Même si elle emploie la troisième personne pour ce récit, et, de temps à autre, le tutoiement pour les moments d'exhortations, c'est bien l'esprit d'une mère que Silvia Härri livre au lecteur.
Raconter les tribulations de l'infertilité, puis celles de la grossesse, enfin de l'accouchement, pourrait n'être que banal et ennuyeux, si l'auteur ne jouait les notes d'une petite musique bien à elle pour les évoquer, tantôt poétique, tantôt combative, sans être dépourvue d'humour.
Poétique, elle emprunte, par exemple, ses images à l'art pictural: «Tu voudrais être comme ce semeur de Van Gogh qui te frappe chaque fois que tu le contemples. Silhouette courbée sur un champ violet, tout entière à sa tâche, se détachant sur un ciel fulgurant d'or et de vert tendrement acide.»
Combative, elle s'en prend vivement, par exemple, à Müller dont le défaut de fusion partiel ou total des canaux est à l'origine de l'anomalie de l'appareil féminin de son héroïne. Ce qui se traduit par cette tirade molièresque:
«Müller est un inconnu.
Müller ne comprend rien.
Müller est un con.
Il ferait mieux de se la fermer avec ses mots stériles et ses définitions tordues, il ne devrait pas s'inviter entre ses cuissses, elle ne lui avait rien demandé. Il aurait mieux fait de rester chez lui. Au moins tout serait comme avant.»…

Blog de FRANCIS RICHARD

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Nouaison est à la fois le livre et le lieu de métamorphoses multiples: celle de la fleur en fruit, comme suggère son titre, de la femme en mère, du ventre vide en ventre plein, de l’embryon en enfant, de l’absence en présence. L’auteur évoque par touches discontinues et allusives plusieurs facettes de la maternité dans un texte qui convoque tour à tour le fragment, le récit, le journal, la prose et la poésie. Ainsi c’est la langue elle-même qui noue et se transforme au fil des pages.

SILVIA HÄRRI


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