ELISABETH HOREM

LA MER DES TÉNÈBRES

Roman
2015. 304 pages. Prix: CHF 33.–
ISBN 978-2-88241-395-6


Biographie

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Nous nous embarquerons sur la mer des Ténèbres

Elisabeth Horem a dédicacé

Elisabeth Horem, qui vient de sortir son dixième ouvrage, La Mer de Ténèbres, était en dédicace à la Maison de la Presse, vendredi matin {12 août 2016}. Elle s’est installée définitivement à Saint-Quay-Portrieux à la fin du printemps dernier. Elle apprécie et sait faire apprécier «la belle écriture».
Ce n’est pas un hasard si l’on trouve dans ses romans les thèmes de l’exil, du départ, de la nostalgie ou de la frontière: ses séjours en Afrique, en Syrie, Égypte, Irak… en constituent le terreau. Après notamment Un Jardin à Bagdad, Shrapnels, Congo-Océan conçus de son expérience, son nouveau roman La Mer des Ténèbres, reprend les idées qui lui sont chères avec des personnages qui cette fois trahissent plus nettement une part d’autobiographie.

Ouest-France

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En épitaphe à son roman, d'où le titre, Elisabeth Horem a mis ce vers tiré du Voyage de Charles Baudelaire. Il est le trait commun des trois récits de voyage qui le composent et qui se correspondent, ce qu'on ne sait qu'en lisant le troisième, même si une brève allusion est faite au premier récit dans le deuxième.
Dans le premier récit qui s'intitule «Ta langue est ta monture», un proverbe arabe (Lisânak, hisânak) qu'aime Johann Ludwig Burckhardt (1784-1817), l'auteur raconte les voyages au Proche-Orient et en Afrique de ce voyageur singulier et solitaire, né à Lausanne, originaire de Bâle et mort au Caire.
Johann Ludwig Burckhardt est investi d'une mission d'exploration des sources du Niger par l'African Association. Sa mer des Ténèbres à lui n'est pas seulement celle que connaissent les marins de Baudelaire, mais celle métaphorique de routes terrestres tout aussi ténébreuses, qu'il parcourt souvent à pied, dans le dénuement, alors qu'il n'est pas miséreux...
Route faisant – il a appris l'arabe et se fait appeler Ibrahim –, en Syrie, en Égypte, en Nubie, au Soudan, Johann prend des notes, furtivement, pour que cela ne soit pas mal interprété. Ceux qu'ils rencontrent sont bien souvent analphabètes et sont d'autant plus soupçonneux. Il doit alors se contenter de noter des yeux et n'est pas toujours bien vu.
Sur la route de Souakin: «Tu lis l'horreur dans le regard des femmes, le dégoût pour ton teint blême, tu t'étais approché de leurs huttes, tu voulais juste leur acheter un peu de lait, un peu d'eau, et elles te chassent avec de grands gestes affolés comme un insecte répugnant. Elles savent bien que c'est la maladie qui décolore la peau des Blancs, que Dieu les préserve de leur contact.»
Dans le deuxième récit, qui s'intitule «Les Bâtisseurs» et qui se passe un siècle plus tard, l'auteur raconte ce qu'il advient à deux enfants, Ben et Fanny, dont la mère, devenue veuve, a démissionné de son emploi pour ne pas céder aux avances de son chef d'atelier. Sans ressources, elle croit bon de confier provisoirement ses enfants à des religieuses.
Les conditions de vie de ces enfants sont déplorables: peurs, malnutrition, froid. Fanny redevient énurétique, on ne lave pas ses draps, on la traite de pisseuse, on lui confisque sa poupée. Ben n'est pas mieux loti, on lui tond le crâne qui se couvre de plaies, on l'oblige à boire du lait, avec sa peau, qu'il régurgite, on lui fait croire que sa mère est morte et on fait croire à sa mère qu'il est mort.
Bref, ces religieuses font tout pour rompre les liens entre les parents et leurs enfants qui leur sont confiés. Elles emploient un moyen imparable et ignoble pour les séparer définitivement. Elles les expédient dans l'hémisphère sud où, considérés comme une main d'œuvre bon marché, ils sont employés qui dans des fermes, qui sur des chantiers, d'où le titre du récit.
Dans le troisième récit, qui s'intitule «L’Impossible Reconstitution de l'Abbaye de Westminster», l'auteur raconte le voyage accompli par une femme, qui, considérée comme une orpheline de la même manière que les enfants du deuxième récit, a été déportée dans son enfance et qui, aujourd'hui, voyage en relisant les journaux de Johann Ludwig Burckhardt, en prenant la même direction que lui.
Cette femme voyage à bord d'un cargo, un porte-conteneurs, en Méditerranée, en Mer Rouge. Ce voyage est l'occasion pour elle d'évoquer sa famille, dont elle a surtout pris connaissance par des cartes postales, par des lettres et par des photos mises dans des cartons. Dans une boîte à biscuits elle a aussi retrouvé un puzzle, en mauvais état:
«Comment savoir si toutes les pièces y étaient, comment être sûre qu'aucune n'avait été perdue au cours des années, tombée par terre, balayée ensuite par inadvertance et jetée au feu dans la cuisinière en même temps qu'un vieux journal froissé sali par les épluchures de pommes de terre, disparaissant sans retour parmi les boules de coke incandescent et rendant à jamais impossible la reconstitution de l'Abbaye de Westminster? »
Les voyageurs de Baudelaire s'embarqueraient volontiers sur la mer des Ténèbres «avec le coeur léger d'un jeune passager». Ce n'est pas vraiment le cas ici. Et la fin du poème peut-être éclaire, si j'ose dire, le propos du roman, où la mort joue un rôle à la fois charmant et funèbre:
Verse-nous ton poison pour qu'il nous réconforte!
Nous voulons, tant ce feu nous brûle le cerveau,
Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu'importe?
Au fond de l'Inconnu pour trouver du nouveau!

Blog
de
FRANCIS RICHARD

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J. L. Burckhardt, jeune bourgeois de Bâle né au XVIIIe siècle, entreprend au début du XIXe siècle un long voyage vers l'Orient, vers les sources du Nil. Il a perdu en une vie dissolue une bonne part de la fortune familiale bâtie sur un commerce longtemps florissant. Ces pérégrinations deviendront peu à peu une quête initiatique, un questionnement sur l'identité, la difficulté d'exister entre problèmes de survie et relations complexes, parfois très violentes, avec les pays traversés et leurs habitants. Les aléas qui forment peu à peu la vie sont évoqués dans un savant mélange de riches descriptions, de réflexions construites comme une adresse au personnage par l'auteur et comme une sorte de méditation rêveuse à la fois précise et hésitante sur le désir de connaître et de comprendre, de changer de vie (et donc de langue, de rôle, de nom et de monde), de trouver un havre, «une sorte de bonheur tout de même après toutes ces années, et le loisir enfin de mettre au net les notes accumulées».
Apparaît alors le journal de bord de J. L. Burckardt, livre réel et livre dans le livre: il sera sur la table de chevet d'un des deux enfants de la deuxième histoire et la narratrice de la troisième histoire mesure son propre cheminement à l'aune de cette lecture. Le titre du récit, «Ta langue sera ta monture», trouve là tout son sens: tant qu'un livre existe et trouve un lecteur attentif, la mémoire continuera de se faire, de se défaire et se refaire à travers le temps. L'effet que crée cette mise en abîme est féconde. Elle crée une sorte de continuité chronologique entre les trois morceaux d'un puzzle incomplet qui montre à la fois comment des vies singulières se déroulent à chaque époque et comment chaque trajectoire révèle de nombreuses parentés avec les autres. Le lecteur est fortement incité à faire jouer la première histoire dans les deux autres et réciproquement. Les miroitements éclairent la façon dont la fiction nourrit notre appréhension du réel. Nos vies sont en partie faites des histoires des autres et c'est peut-être ainsi que nous pouvons, parfois, au détour d'un reflet, mieux nous comprendre.
Les deux enfants anglais de la seconde histoire, orphelins de père par revers de fortune (mais de la classe ouvrière, contrairement à notre voyageur des post-Lumières), sont envoyés en Australie à des fins de colonisation. L'esprit de conquête de certains sur les terres (les biens) et les esprits, se manifeste aux dépens de vies individuelles et fragiles dont l'identité reste, là aussi, menacée et malléable à merci. Le bateau sur lequel les deux enfants embarquent leur offre un beau voyage vers un pays qu'on leur présente comme paradisiaque. Cette lumineuse parenthèse est peut-être à l'origine de la révolte qui les saisira lorsque le but de cette déportation, construire un nouveau monde pour de nouveaux dominants, leur pèsera trop, lorsque le désir de s'évader, d'être libre et autonome, prendra le dessus et les poussera à risquer le pire ou le meilleur, la mort ou la vie. Fuir pour vivre, enfin, encore une autre façon de voyager, la seule qui vaille? Se mesurer à la solitude absolue ou rencontrer une oreille compatissante reflètent encore la force des récits qui donnent à chacun, selon les mots de Paul Ricœur, une «identité narrative», même trouée. «Les bâtisseurs» contient moins d'interrogations  philosophiques que le premier récit, mais il est parcouru par chacune d'entre elles qui résonneront dans le troisième. Celui-ci se révèle être la passionnante et talentueuse chambre d'échos des deux précédents.
Il est intitulé «L'Impossible reconstitution de l'Abbaye de Westminster», titre d'un puzzle retrouvé dans la maison parentale par la narratrice, puzzle impossible à finir dont la description semble être celle du roman que l'on est en train de lire:
«Il était là, inachevé, sur un grand plateau de bois, certaines parties de l'image avaient été assemblées et isolées les unes des autres, cela faisait comme des îles entre lesquelles flottaient quelques pièces éparpillées, décourageantes tant elles se ressemblaient, toutes de la même forme ou presque et de couleurs sombres, brouillées.  [...] comment être sûre qu'aucune n'avait été perdue au cours des années [...]?»
De nombreux souvenirs, effacés en partie, campent en peu de mots de nombreux personnages, font traverser au lecteur divers pays et époques, nourrissent une épopée familiale, souvent tronquée, plus ou moins précise. Par exemple, la relation très attachante d'un amour menacé par la guerre de 14-18, suggéré par la lecture de cartes postales elliptiques, atteste à la fois de l'importance des traces et leur vulnérabilité. La narratrice, en même temps que le lecteur, reconstitue des pans de mémoires individuelles, des bribes d'une histoire familiale et plus largement collective. Peu à peu, elle tisse une réflexion impressionnante sur les facettes contradictoires des désirs humains tout en nous entraînant dans une dernière et étrange traversée sur un monstrueux porte-containers qui semble rassembler tous les fils symboliques de cette puissante construction romanesque.
La photographie de la couverture de La Mer des Ténèbres, prise par Elisabeth Horem elle-même, illustre la troublante aventure de ce bateau. Comme livré au hasard, tel un vaisseau fantôme, il transporte des contenants fermés sur leurs secrets et laboure la mer pour quelles conquêtes inutiles souvent, pour quelles échappées nécessaires parfois? Même si quelques métaphores trop faciles ou quelques incertitudes formelles affaiblissent parfois un style par ailleurs d'une grande sensibilité, précise, inventive et généreuse, il convient de saluer un ouvrage étonnant qui développe les qualités exploratoires de la littérature dans une conclusion qui semble suggérer que l'écrivain, s'il ose suivre des chemins moins courus, peut se trouver en face d'une sorte de vérité, cruelle et douloureuse, d'où sûrement une tristesse revendiquée, que le titre ne dément pas.
Elisabeth Horem réussit à faire jouer l'un sur l'autre et d'une manière radicale les synonymes parfois si éloignés que sont les mots «attente», «quête» et «désir». Elle découvre et défend la nécessité de savoir garder, accueillir ou même rechercher notre étrangeté à nous-mêmes: celle-ci semble la seule garante d'un peu de liberté effective. Elle fait magistralement apparaître les liens complexes et parfois terribles qui existent entre désir de savoir et appât du gain, désir de s'échapper et désir de demeurer, entre besoin d'identité et besoin d'indépendance anonyme, entre forces naturelles et forces humaines qui se conjuguent autant qu'elles se combattent. Et ce en proposant un voyage imaginaire dans l'espace et le temps:
«Et moi j'aurais bien aimé m'en aller [...] ni trop vite ni trop lentement parce que ce n'est qu'en se déplaçant dans l'espace ni trop vite ni trop lentement qu'on peut donner une forme au temps, comme si on l'avait rattrapé et qu'on avance à la même allure, sans jamais s'arrêter, sans avoir désormais plus rien à craindre de lui, on franchit les étendues comme de grands morceaux de temps qu'on jetterait par la fenêtre avec cette sorte de liberté joyeuse qu'on gagne à se mettre en danger, à se faire soi-même l'enjeu du jeu, on a l'impression d'être enfin son seul maître - pour l'instant du moins, parce qu'on sait bien qu'il nous attend au tournant, même pas ricanant, patient seulement [...]»
Peut-être peut-on lire ces lignes comme une définition du roman, ainsi que de toute entreprise littéraire digne de ce nom.
La Mer des Ténèbres habite longtemps la pensée après qu'on l'a refermé. Et toute évocation de ce livre ravive une forte émotion tout en donnant de nouvelles dimensions au réel, aux rapports que l'on entretient avec lui et avec soi-même. Ils deviennent plus amples, plus complexes, et curieusement, la tristesse, qui avait fini par se transmettre aussi au lecteur, s'en allège d’autant.

FRANÇOISE DELORME,
Viceversa Littérature

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Le roman des périls

Le Proche-Orient, les ruines de Palmyre, Alep, Damas et le site antique de Pétra comptent parmi les étapes de La Mer des Ténèbres, dernier livre d’Elisabeth Horem qui réunit trois fictions. Dans la première, «Ta langue est ta monture», l’écrivaine franco-suisse raconte les voyages de Johann Ludwig Burckhardt. Cet explorateur né à Lausanne a visité une partie du Proche-Orient entre 1809 et 1815 en se faisant passer pour musulman. Ce premier volet au ton âpre montre un homme sans cesse sur ses gardes (il ne doit rien révéler de ce qu’il est, au risque d’être tué), se déplaçant dans des conditions extrêmes entre chaleur, froid, soif et faim, qui traverse donc sa «mer des ténèbres» à sa façon. Cette métaphore relie les trois parties de l’ouvrage, la dernière reprenant par ailleurs les fils des deux précédentes.
Qu’il s’agisse du danger au Levant, de la déportation outre-mer de deux jeunes Anglais («Les Bâtisseurs») ou du périple d’une femme qui, à bord d’un cargo, cherche oubli et apaisement sans vraiment les trouver («L’Impossible Reconstitution de l’Abbaye de Westminster»), les différents protagonistes traversent tous des épreuves. Dans «L’Impossible…», le voyage prend l’aspect d’une odyssée familiale, quête de compréhension d’une histoire ancienne dont subsistent seulement quelques traces: des lettres de la Grande Guerre, une vieille femme rescapée du passé, un monument en bronze dédié aux déportés, voire une stèle funéraire rappelant qu’en 1817, l’intrépide Helvète Burckhardt est mort au Caire à 32 ans…
Le livre marque par sa ligne narrative qui conduit le lecteur au cœur du drame. L’auteure a recours à de longues phrases qui s’enrichissent de précisions, de reformulations, comme une révélation qui s’opère petit à petit et que rien ne pourra arrêter. La «mer des ténèbres» doit être une étape, et non un cul-de-sac, suggère-t-elle dans ces trois fictions.

MOP
, Le Courrier

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Trois récits, un roman.
« Ta langue est ta monture » emmène le lecteur au Levant, sur les traces d’un voyageur suisse au début du XIXe siècle. « Les Bâtisseurs » raconte l’histoire de deux enfants anglais déportés à l’autre bout du monde pour y faire souche et consolider l’Empire. Enfin, dans « L’impossible reconstitution de l’Abbaye de Westminster » – qui est aussi un roman familial – une femme, de nos jours, cherche à surmonter son désarroi en s’embarquant sur un cargo – mais cette traversée sera tout sauf apaisante. Ce dernier récit reprend les fils qui couraient dans les deux premiers, révélant entre leurs personnages si différents une parenté dont la clef se trouve peut-être dans le vers de Baudelaire cité en exergue : ils ont tous eu à traverser leur « mer des Ténèbres ». Chacun à sa manière.

Un extrait du roman:
«Pour moi non plus il n’y avait rien sur l’Afrique, ou si peu de chose.
Des forêts sombres, affreuses, sous une lumière hachée par l’hélice d’un hélicoptère, le bruit du moteur, rythmé, violent, et celui plus doux de l’air brassé, frik-frik-frik-frik-frik-frik, l’hélice – l’hélicoptère représenté, résumé par cette hélice – toujours vue de dessus, comme si le regard embrassait à la fois l’hélicoptère et la forêt, trace de quel souvenir, de quel film, de quelle image ? Ou encore des plaies assaillies par les mouches, des pelages tressaillant sous le fouet de la chaleur sur quelque marché indigène et le soir des colonnes ­frémissantes, immaté­rielles, s’élevant dans l’air couleur de ­pistache pour s’évanouir et retomber en neige soyeuse d’insectes morts.
Aucun souvenir de ma prime enfance africaine tranchée net par le retour en métropole. Je me rappelle un appartement vide qui sentait la peinture et le plaisir trouble à enfoncer mon pouce lentement dans le mastic frais autour des fenêtres, creusant avec délices dans cette pâte à modeler vierge des cratères dont les bords craquelés s’encrasseraient de poussière avec les années, aucun autre souvenir en deçà de ce plaisir à imprimer dans le mastic odorant la marque de ma présence comme une signature dans ce qui allait être ma chambre jusqu’à l’âge de dix-huit ans, aucun souvenir de ce qui avait précédé, de cette période africaine dont les fantômes toutefois continueraient de planer dans ­l’appartement de banlieue comme la fumée des cigarettes qu’allumait mon père l’une après l’autre.»


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