JANINE MASSARD

GENS DU LAC

Roman
240 pages. Prix: CHF 32.–
ISBN 978-2-88241-337-6
2e édition: 2014



Biographie


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Manifestations, rencontres et signatures
Index des auteurs


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«La lumière me porte»

Critique sociale et lumières du lac se croisent dans l’œuvre de Janine Massard. La Petite Monnaie des jours (Éd. d’en bas, 1985) obtient le Prix Schiller en 1986. Elle a reçu le Prix des écrivains vaudois pour l’ensemble de son œuvre en 1993. Dernier ouvrage paru: Gens du lac (Bernard Campiche, 2013).
«Je n’arrête pas d’écrire. L’écriture est une activité obsessionnelle, elle vous tenaille. La lumière de l’été me porte par toutes les variations qu’elle amène sur les paysages. Ah! la lumière induite par les champs de colza ou encore par les tournesols…
»Il y a un livre que j’ai écrit en été entre cinq heures et dix heures du matin pour capter les lumières du Léman. Nul besoin de réveil, je me levais comme un automate à cette heure matinale. J’étais dans une maison avec une vue somptueuse sur le lac. Comme j’avais grandi dans une construction qui tenait plutôt de la bicoque, inconfortable et délabrée, mais avec un somptueux jardin impressionniste cultivé par mon père, j’ai retrouvé des personnages d’enfance, surtout la haute figure de mon grand-père. Cela a donné: Le Jardin face à la France (Bernard Campiche, 2005).
»Comme si je n’avais pas traversé l’été est mon livre le plus habité par l’été, mais un été plutôt meurtrier. En plein mois de juillet, par un temps caniculaire, j’apprends que mon mari, hospitalisé depuis deux semaines, n’a plus que quelques jours de vie devant lui, un cancer foudroyant va l’emporter. Dans le même temps, notre fille, qui a déjà subi opération, radiothérapie et chimiothérapie, a une forme de cancer qui présente peu de chances à terme. Elle survivra trois ans à la mort de son père. Je suis dans l’invraisemblable et pourtant, c’est vrai. Je vais nager longtemps, comme pour conjurer le sort. Entre deux morts annoncées, je vis entre deux lumières: celle du lac et celle de la mort.»

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Extrait d’un article de
LYSBETH KOUTCHOUMOFF, Le Temps

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Janine Massard : une grande auteure suisse de langue française
ou
«Le Romandisme au feu et Ramuz au milieu.»

Prix Schiller 1986 pour La Petite Monnaie des jours, Prix des Écrivains Vaudois 1993 pour Trois mariages, Prix de la Bibliothèque pour Tous 1998 pour Ce qui reste de Katharina, Prix Édouard-Rod 2002 pour Comme si je n’avais pas traversé l’été, Prix de Littérature de la Fondation vaudoise pour la culture 2005 pour Le Jardin face à la France… Quand on rencontre un parcours sans faute et une œuvre cohérente et magnifique comme celle de Janine Massard, douze œuvres et des poussières parues de 1978 jusqu’à nos jours – à quand la réédition des premières, introuvables en librairie? –, douze œuvres nées dans la précarité financière inhérente à l’écriture dans ce pays plus terre-à-terre que littéraire, douze œuvres qui ont trouvé leur public, en Suisse et à l’étranger, grâce leur valeur littéraire et à la confiance de leur éditeur, le tout en dépit de l’indifférence (du mépris?) des spécialistes ès Romandisme, on ne peut que se poser LA question: à quoi sert exactement le «Centre de recherches sur la littérature romande (CRLR)» de l’Université de Lausanne?
Il faut préciser qu’au «Centre de recherches sur la littérature romande (CRLR)» de l’Université de Lausanne, on est extrêmement vigilant quant à la certification «romande» – c'est-à-dire ramuzienne, c’est une AOC –, de  la littérature produite dans la région, comme d’ailleurs au département culture du Canton de Vaud qui, en général, étudie  minutieusement, au cas par cas, l’octroi de subventions généreuses de l’ordre de CHF 2000.- à titre ‘d’aide à l’édition’ d’un ouvrage, et trie sévèrement sur le volet les candidats à la bourse annuelle faramineuse de CHF 10 000.- à titre «d’aide à la création» pour un seul auteur et un seul projet choisis sur dossier.

En Suisse francophone, y a-t-il une vie (littéraire) après la mort (de Ramuz)?

En revanche, quand il s’agit de vraie culture romande, on ne lésine pas, ni au «Centre de recherches sur la littérature romande (CRLR)» de l’Université de Lausanne, qui, il y a quelques années, avait budgété une édition complète de Ramuz à hauteur de 4,2 millions de francs, ni au Grand Conseil Vaudois. Mme Waridel, ancienne cheffe du Service des Affaires Culturelles, avec plein de majuscules,  avait d’ailleurs déclaré au magazine L’Hebdo: «Il s'agit d'un projet hors du commun, un véritable enjeu culturel. Il était normal que le canton fasse un geste significatif» et le Grand Conseil, n’écoutant que sa soif de culture romande, n’avait pas hésité la moindre à accorder un crédit d’un million cent cinquante cinq mille francs (CHF 1 155 000.-!) payés par les contribuables pour que Ramuz, Romand romancier de romans romands pour Romands, soit enfin publié dans une collection de luxe française et hors de prix comme la Pléiade Gallimard, sur papier bible, s’il vous plaît – un critère déterminant pour un pays de forte culture protestante –, dans l’espoir (l’illusion?) que la publication chèrement payée en Pléiade d’un auteur «romand»mort il y a plus de soixante ans, équivaudrait, en Francophonie, voire dans le monde entier, à un titre de gloire éternel et à une consécration suprême de la  culture et de la littérature «romande», en particulier s’il y côtoyait Jean Calvin, ainsi que des auteurs aussi universels et in-con-tour-nables, disons-le mot, que Gabriele d’Annunzio, Pernette Du Guillet, Anatole France, Alexandre Jean Joseph Le Riche de la Popelinière ou Charles de Gaulle (Hervé Bazin a été écarté au final pour cause de pistonnage).
Même si on se dit que pour le même travail, on aurait tout aussi bien pu refiler directement tout cet argent à la Fondation Ramuz, qui existe depuis 1950 et qui, de toute façon est partie prenante dans l’affaire (les présidents successifs de la Fondation Ramuz dirigent aussi le «Centre de recherches sur la littérature romande»…), il faut bien avouer que le résultat est là: quand on se rend sur la page web de la Pléiade, on peut chercher les ouvrages par «nationalité d’auteur», et si on ne peut pas choisir «Romandie», ni «Vaud (Pays de)», on peut opter, à défaut, pour «Suisse» et tomber, fier et ravi, sur LA page suisse, avec ses trois uniques beaux gros livres: le volume Philippe Jaccottet, paru en février 2014, et les deux volumes Ramuz parus en 2005 et réunissant ses romans (le reste de l’œuvre a dû paraître ailleurs, faute d’accord entre les héritiers et les différentes parties).
Certes, dans la section suisse de la Pléiade, Gottfried Keller, Max Frisch ou Friedrich Dürrenmatt sont inconnus au bataillon, aucun canton suisse allemand n’ayant jugé bon d’investir des millions dans la Pléiade pour leur gloire, mais il faut dire que Dürrenmatt a son Centre rien qu’à lui à Neuchâtel, un satellite des Archives littéraires suisses, et que Frisch, «auteur Gallimard» pourtant, est de toute façon bien soigné à l’École Polytechnique Fédérale de Zurich où sont déposées ses archives, en partie à ses frais d’ailleurs, puisque, cohérent jusqu’au bout, il a fondé sa propre fondation à laquelle il a alloué de sa poche une grosse somme dont sont administrateurs, entre autre, Peter Bichsel, Adolph Muschg et Peter von Matt, ce qui prouve qu’il est possible, apparemment, de devenir un classique pour bien moins que 4,2 millions de francs et sans passer par la case Pléiade. À noter que d’autres suisses pléiadés (Rousseau, Benjamin Constant, Mme de Staël et consorts) sont entrés gratos dans cet Olympe littéraire en se faisant habilement passer pour des Français.
Tout cela explique sans doute pourquoi, au ‘Centre de recherches sur la littérature romande (CRLR)’ de l’Université de Lausanne, dont c’est le fond de commerce, en somme, on n’a ni le temps ni l’argent pour s’occuper à autre chose qu’à éplucher, commenter doctement, longuement, méthodiquement et à grands frais la moindre note de blanchisserie de grands et célèbres ‘Romands’ morts il y a plus d’un demi-siècle – de Pourtalès, Ramuz, Cingria, Auberjonois –, en faisant quelques (rares) incursions chez les légèrement plus jeunes, morts ou vivants – Mercanton, Jaccottet… –, qui ont eu l’obligeance de brader leurs archives au profit du Centre.

AAA (Accro aux Acronymes Accrocheurs)

Car au «Centre de recherche sur la littérature romande (CRLR)» de l’Université de Lausanne, on s’occupe très peu de la  promotion et de la reconnaissance des brillantes générations successives d’auteur(e)s suisses post-Ramuz encore en vie, d’autant plus vivants, d’ailleurs, qu’ils ont fait leur deuil du «Grantécrivain National Romand (GNR)» pour trouver leur propre voix, tout aussi passionnante et surtout plus dynamique et plus représentative de l’évolution du pays et du monde (de l’univers?).
Il y aurait pourtant une tâche nécessaire, urgente même, à accomplir pour faire connaître les auteur(e)s suisses d’expression française non seulement dans toute l’aire francophone, mais d’abord dans les universités suisses et dans les autres régions linguistiques du pays: fédéralisme, cantonalisme et communalisme oblige, et faute de réelle volonté politique nationale, il n’existe à ce jour – tant du côté de l’Office fédéral de la culture que du côté de la fondation Pro Helvetia, les deux organismes soi-disant indépendants mandatés par le Conseil fédéral pour soutenir la culture suisse –, aucune politique cohérente de promotion nationale de la littérature suisse à l’étranger et dans l’ensemble du pays, quelle que soit la région linguistique, et aucune politique nationale de traduction des auteur(e)s suisses vers les autres langues nationales, ni vers d’autres langues, d’ailleurs, malgré les velléités cosmétiques de Pro Helvetia via son programme d’aide financière à la traduction «Moving Words»  (en anglais dans le texte!) dont profite en partie le dynamique «Centre de traduction littéraire de Lausanne (CTL)», dirigé par Mme Irene Weber Henking, une germanophone, et qui dépend aussi de l’Université de Lausanne.
On se dit que pour le bien de la littérature «romande», et surtout pour celui de la littérature suisse d’expression française, il y aurait peut-être une coordination à inventer, des priorités à revoir et des synergies utiles à créer entre Pro Helvetia, «l’Office fédéral de la culture (OFC)», le «Centre de traduction littéraire (CTL)», le «Centre de recherche sur la littérature [dite] romande (CRLR)» et les facultés de français des universités suisses concernées (UNIL, UNIGE, UNINE, UNIFR, UNIBE, UNIBAS, UZH), quelle que soit leur langue et quel que soit leur acronyme.
On pourrait commencer par rajeunir et dynamiser les concepts sur le modèle anglo-saxon en créant de nouveaux acronymes plus en phase avec les activités désignées, je pense à un «Centre Romand Autorisé Consacré à Ramuz Absolument (CRACRA)» ou à un «Jaccottet Et Ramuz Bien Étudiés en Suisse (JERBES)», qui côtoieraient harmonieusement d’autres organismes dont le but serait de promouvoir et de diffuser la littérature non ramuzesque mais suisse, par exemple un «Office Fédéral de la Culture Ouvertement Universitaire et Réellement Suisse et Européen (OF COURSE)» qui chapeauterait le «Centre de Littérature Autochtone Nationale à Diffuser à l’Étranger et en Suisse (CLANDÉS)», dont l’acronyme aurait le mérite d’être aisément mémorisable et de représenter assez bien la situation générale.

La touche Contrôle

Car, il faut bien l’avouer, le «Centre de recherche sur la littérature romande (CRLR)» de l’Université de Lausanne – que de petits malins ont rebaptisé «Centre de recherche DE la littérature romande», sous-entendant qu’on ne l’a jamais vraiment trouvée, tant le concept est sujet à interprétation, tandis que certains pessimistes facétieux, découragés par l’ignorance et le manque général d’intérêt du Suisse «romand» pour tout ce qui a trait à la littérature en général, et/ou par le niveau de certaines publications, le taxaient de «Centre de recherche sur l’alittérature romande» –, est assez bien résumé dans son acronyme CRLR, plus technique que littéraire, qui rappelle la touche «CTRL» de nos ordinateurs: cet organisme a longtemps été dirigé par la toute puissante et toute glaçante Mme Jakubec, dont un récent hommage paru dans Uniscope, une publication de l’Université de Lausanne, son ancien patron, évoque la brillante carrière, qui, de 1981 à 2003, lui a permis pendant vingt-deux ans d’explorer «la complexité du familier» et de partir «sans se lasser à la découverte de l’insolite et de la diversité dans un périmètre proche qui n’empêche pas la distance critique» et dont les mauvaises langues disaient que son critère premier pour juger de la qualité «littéraire» et de la dimension «romande» d’un texte était surtout la manière dont l’auteur(e) maitrisait la description du géranium en pot.
À noter que, depuis 2003, le «Centre de recherche sur la littérature romande (CRLR)» de l’Université de Lausanne – on n’est pas à un paradoxe près –, est dirigé avec un peu plus de chaleur(s) latine(s) par un professeur tessinois, Daniele Maggetti, auteur d’un brillant L’Invention de la littérature romande, 1830-1910 où il retrace l’historique du concept de «littérature romande» et les raisons de cette création idéologique et culturelle liée à une époque dépassée depuis plus de 100 ans. Jacques Chessex ne s’y est pas trompé, qui, avant sa mort, a préféré marchander ses archives aux «Archives littéraires suisses» à Berne – contre une somme qui, selon diverses sources concordantes, doit avoisiner les CHF 500 000.- minimum (impossible d’obtenir des chiffres précis, secret d’État, mais les Archives littéraires suisses avaient fait l’objet, pour l’Affaire Chessex, d’une interpellation scandalisée au Parlement…) – et y retrouver des écrivains suisses d’expression française comme Cendrars, Barilier, Chappaz, Bille, Borgeaud, Grobéty, Jaccard, Rivaz, Z’Graggen ou Starobinski, afin que la littérature suisse d’expression française soit dignement défendue au niveau national et dans un contexte moins obsolète et moins artificiellement ghettoïsant, d’autant qu’à Berne le budget disponible est plus intéressant pour les ventes d’archives, qu’on y est moins sectaire et qu’on y est classé au frais à côté des archives de compatriotes aussi prestigieux que Walser, Loetscher, Bichsel, Muschg ou Orelli, et même d’étrangers de haut vol comme Hesse, Rilke ou Highsmith.

La Suisse «romande»: atelier protégé ou réserve d’Indiens?

Entre parenthèse, le fait de toujours mettre en avant cette étiquette de «romand», créée il y a plus d’un siècle à la fois pour se singulariser, se démarquer de l’influence culturelle française, et pour afficher une identité latine face à la Suisse allemande, n’est-il pas une des raisons pour lesquelles, aujourd’hui, la littérature suisse d’expression française passe pour une littérature provinciale et n’intéresse pas grand monde, à part pour des raisons extra-littéraires, «ethnologiques» même – en tant que culture «singulière»ou «minoritaire» –, alors que la littérature belge, la littérature québécoise, la littérature créole ou africaine d’expression française trouvent leur public, en France et ailleurs, sans compter les littératures traduites autres que l’anglo-saxonne (qui, elle, est servie par son marketing rouleau-compresseur), comme l’allemande, la scandinave, l’italienne, l’espagnole ou la japonaise?
Dans le nouveau monde en train de naître où, quel que soit l’opinion qu’on en ait, les frontières s’estompent, n’est-il pas contradictoire et illusoire de se réclamer à la fois d’un adjectif exotique, d’une singularité régionale, d’une vague spécificité impossible à démontrer, d’une identité floue, mais castratrice qui, souvent, ne se définit aujourd’hui que par un espace géographique, et de se plaindre en parallèle d’une discrimination culturelle et exiger à grands cris une reconnaissance internationale en revendiquant une appartenance à une aire culturelle et linguistique plus large?

Un coup de «d» jamais n’abolira le hasard

Le qualificatif de «romand»  – le mot même est artificiel puisque, par parallélisme germanisant, on avait rajouté un «d» final au terme «roman» utilisé dans une certaine terminologie historico-géographique jusqu’à la moitié du XIXe   –, n’est-il pas devenu vide de sens, obsolète, discriminatoire et stigmatisant en ces temps de mondialisation ? N’est-il pas mal compris, mal interprété et même confondu, hors de Suisse, avec un qualificatif régionaliste de type «littérature provençale» ou «littérature ardéchoise», ce qui range a priori les auteurs «romands» dans une catégorie «terroir» dont ils n’arrivent pas à se défaire? Est-ce que les Suisses allemands vendent leur littérature dans l’aire germanophone sous l’appellation «littérature suisse-allemande»? Est-ce que les Tessinois font de même en Italie sous l’appellation «littérature tessinoise»? Se sent-on «écrivain romand» ou écrivain tout court?
Partout, on parle de Kafka comme d’un «auteur pragois de langue allemande», Julien Green est qualifié d’«écrivain américain de langue française» et Samuel Beckett d’«auteur irlandais d’expression française et anglaise»: ne serait-il pas plus intéressant, plus juste littérairement, plus valorisant culturellement, et plus sensé, d’un point de vue commercial, d’échanger «auteur(e) romand(e)» pour «auteur(e) suisse d’expression française», qui aurait le double mérite de rattacher les auteur(e)s à l’aire culturelle francophone, à laquelle ils appartiennent de plein droit, et de les mettre au premier rang de la culture nationale, en évoquant leur singularité, leur valeur, et leur appartenance à la Suisse et à sa grande tradition littéraire?
Et si les auteur(e)s suisses parlaient enfin d’une même voix pour soutenir et défendre leur littérature en Suisse comme à l’étranger? Et si on réunissait enfin Keller et Ramuz, Frisch et Bouvier, Dürrenmatt et Chessex? Et si on réussissait ce que les autres disciplines artistiques ont réussi? Parle-t-on de  «peinture romande» pour Auberjonois? de «cinéma romand» pour Goretta? de «musique romande» pour Binet?

Janine Massard, la Colette helvète

Pour en revenir à Janine Massard, on se dit que le monde est bien mal fait et que si ce ghetto n’existait pas, elle aurait été reconnue depuis bien longtemps comme une grande dame de la littérature en langue française, et pas à cause de sa taille – 1,73 mètres, ce qui en fait une géante dans sa génération –, mais grâce à une œuvre fortement autobiographique et magnifiquement écrite qui la range dans une catégorie à part où elle peut tutoyer sans rougir la grande Colette.
«Colette, vraiment?» Oui, Colette, qu’une grande partie des écrivains et des critiques de son temps prenaient de haut et à qui il a souvent été reproché de n’écrire que de petits romans autobiographiques et cancaniers sur le monde qu’elle connaissait, sans voir que ce petit monde, qu’elle avait si bien vécu, si bien perçu, si bien compris, si bien exprimé, était justement celui qu’elle savait défendre le mieux et celui qui représentait une réalité humaine que personne avant elle n’avait décrite avec autant de  sensibilité, de précision, d’humour, de vérité et de talent.
Paul Léautaud, qu’on peut difficilement soupçonner de complaisance vu sa misogynie, écrit à Colette, dans une lettre du 3 novembre 1922: «Je passe pour ne pas aimer beaucoup, beaucoup, les femmes de lettres. Mais vous! vous! Rien que votre nom sur la couverture d’un livre ou en bas d’un conte me fait rêver de tant de choses délicieuses, pénétrantes, pleines de grâce et de naturel que vous avez écrites. Chaque fois qu’on parle de vous devant moi (toujours avec éloges, d’ailleurs) je le dis aussitôt: “C’est une reine ! Ne touchez pas à la reine!”».
Et André Gide, le 19 février 1936, écrit dans son Journal: «Lu le dernier livre de Colette [Mes apprentissages] avec un intérêt très vif. Il y a là bien plus que du don: une sorte de génie très particulièrement féminin et une grande intelligence. Quel choix, quelle ordonnance, quelles heureuses proportions, dans un récit en apparence si débridé! Quel tact parfait, quelle courtoise discrétion dans la confidence […]; pas un trait qui ne porte et qui ne se retienne, tracé comme au hasard, comme en se jouant, mais avec un art subtil, accompli. J’ai côtoyé, frôlé sans cesse cette société que peint Colette et que je reconnais ici, factice, frelatée, hideuse, et contre laquelle, fort heureusement, un reste inconscient de puritanisme me mettait en garde. »

Rendons à Janine ce qui est à Colette

C’est que Janine Massard, par ses origines, par son point de vue féministe et social, par le matériau autobiographique qu’elle utilise, par les sujets qu’elle traite, et par la manière littéraire dont elle les traite, avec précision et sans chiqué, depuis son premier récit ...de seconde classe (Eygalières: Temps parallèle, 1978), jusqu’à Gens du lac (Orbe: Campiche, 2013), son dernier livre en date, montre bien que dans une œuvre de qualité la distinction artificielle entre ce qui serait fiction et ce qui serait non-fiction, entre ce qui serait réel et inventé, est une nuance inutile. Seul compte le vrai – réel ou fictif –, qu’on peut trouver dans tout genre littéraire (poésie, chronique, essai, nouvelle, roman…) et qui n’existe que par le talent de l’auteur.
En cela et en bien d’autres choses Janine Massard rejoint cette Colette qu’on croit toujours un peu frivole à cause de ses photos de nus, de sa bisexualité, de son passage au music-hall et de ses livres les plus connus (les Claudine, L’Ingénue libertine, Chéri ou Gigi), Colette, la provinciale montée à Paris et qui, revendication ou affectation, conserva jusqu’au bout les «r» sensuellement roulées de sa Bourgogne natale, son pays âpre et beau, au cœur de certains de ses écrits, en filigrane dans d’autres, Colette, dont la vie de femme libre est le matériau d’une œuvre étonnante et superbe, où se côtoient articles de magazine, romans, nouvelles et journaux intimes, et où la condition féminine et les réalités sociales de son temps sont décrites de manière détaillée et précise, la chronique d’une époque où la femme n’avait pas d’existence légale, ne travaillait pas, ne pouvait pas avoir de compte bancaire personnel, ne pouvait pas voter, n’avait pas droit au plaisir et ne pouvait pas avorter, du moins légalement. Il faut lire et relire La Maison de Claudine, Armande, Gribiche, Julie de Carneilhan, La Cire verte, La Seconde, La Vagabonde, Le Képi, Mes Apprentissages, La Naissance du jour, L’Étoile Vesper

Janine Massard à l’oeuvre

Qu’est-ce qui constitue une œuvre? Un dénominateur commun, une cohérence qui tient à la personnalité, à la voix d’un(e) auteur(e), une manière d’observer, de sentir les choses, de les transcrire et une écriture qui relie le tout. Quel que soit le genre dans lequel elle s’illustre, on reconnaît tout de suite la patte et le monde de Janine Massard, son style et sa voix bien à elle, qui allie précision de la documentation et du vocabulaire, jeux de narration – en particulier l’utilisation virtuose, facétieuse et mordante du discours indirect libre, et, pour des raisons de fluidité narrative et de transcription de la langue parlée, la fusion habile et fréquente de plusieurs narrateurs au sein d’un même paragraphe –, sans compter les jeux sur la ponctuation, la transcription des différents jargons, les alternances de registres entre parler local et français standard, langage familier et neutre, le tout pimenté par la gouaille et l’impertinence d’une femme issue d’un milieu modeste, qui a pu faire des études à une époque où elles étaient inaccessibles pour un enfant pauvre, et plus inaccessibles encore pour une fille, dans un pays arriéré où les pauvres n’ont longtemps pas eu leur mot à dire et les femmes encore moins.
C’est cette drôle de voix, fière et revendicatrice qu’on entend dans ses livres, ce ton, cette vivacité, cette sensibilité, cette générosité, cette humanité, cette indignation aussi, et cet humour noir qui fait un pied-de-nez aux conventions et qui transmet une vision de la réalité qu’on n’a pas coutume de lire dans un pays où l’on reste discret et poli, policé, même, en toute circonstances. Jean-Louis Kuffer note dans son journal littéraire que Dimitrijevic, le fondateur des éditions L’Âge d’Homme, trouvait que la Suisse était totalement absente des livres des auteurs suisses – il n’avait pas lu Janine Massard qui, peut-être, avait le tort d’être une femme, écrivain de surcroît, et qui, tout au long de ses quelques douze livres, depuis sa position de femme ‘prolote’ née dans un pays de petits bourgeois, évoque, d’une manière sensible, originale et personnelle, les aspects intimes et sociaux de son pays et de son temps et rejoint ainsi les auteur(e)s qui, par le particulier, touchent à l’universel.

Janine Massard en 12 titres et quelques extraits

1. …de seconde classe (Eygalières: Temps parallèle, 1978)

Le titre l’annonce: on n’est pas dans l’Orient Express mais dans un wagon deuxième classe d’un train quelconque. Ce brillant premier livre de Janine Massard, à la fois fugue à la Bach dans sa narration et sa conception, et fugue tout court, est un récit qui s’écrit en parallèle du trajet de retour en Suisse après un voyage dans quelque ex-Yougoslavie. Défile alors toute une humanité «de seconde classe» – des Irakiens de Bagdad, des fonctionnaires serbo-croates à la frontière, un violoniste russe qui fuit son pays, un Américain qui fait son premier voyage en Europe, un saisonnier italien qui travaille en Suisse –, le tout dans la fraternité, le pique-nique partagé dans les wagons, la demi-somnolence, l’envie de café à l’aube. Tout est si bien amené, si bien fondu (narrations et narrateurs, dialogues, réflexions, silences) qu'on ressent le texte comme une seule phrase rythmée par les roues du train, un long monologue intérieur qui va du début à la fin du trajet. Le tutoiement de la narration rappelle La Modification de Butor, en plus soixante-huitard et en bien plus chaleureux:
«Dans le couloir tu retrouves, adossé à une paroi, le petit homme du Sud qui te demande, spontanément, en Italien, si tu fumes, bien sûr, et tu acceptes la cigarette qu’il t’offre. Lui, il a de la peine à dormir dans un train et il aime bavarder ça passe le temps, les trains ne sont pas faits pour dormir quand on est voyageur de seconde classe n’est-ce pas Monsieur? Mais où va-t-il donc? Lui, il vient de San Gregorio près de Reggio Calabria, vous connaissez la Calabre? C’est un pays merveilleux seulement on y est pauvre de père en fils et pour s’en sortir il faut partir, s’expatrier, aller travailler ailleurs, lui, il va à Lausanne, vous connaissez? Tu ris, bien sûr puisque tu es lausannois. Il dit ah, et il y a un grand silence qui te gêne parce que toi, vis-à-vis de lui, tu appartiens, comme le poisson à l’eau, à un pays où ceux qui ont affaire à eux n’aiment pas les migrants. Les autres, ceux qui pensent pour le commun des mortels, ont, par légèreté, désinvolture ou hypocrisie, qualifié cette attitude de xénophobe mais toi qui es né dans une famille d’ouvriers où pourtant on n’aime pas les riches sans désirer toutefois les déposséder réellement de leurs biens, tu sais, sans étude statistique ni sondage d’opinion, qu’on décharge sur les travailleurs immigrés toutes les insatisfactions et toutes les rancœurs accumulées au cours des années ». Comme on le voit, ce livre paru en 1978 n’a pas pris une ride…

2. Christine au dévaloir (Genève: Éliane Vernay, 1981)

Dans ce magnifique premier recueil de nouvelles («L’Hiver de l’Épine Noire»; «Nuit d’enfance»; «Les Deux courbes»; «L’Œillet à la boutonnière»; «Suite sans fin»; «Christine au dévaloir») on trouve déjà la patte de Janine Massard dans la façon gouailleuse dont s’expriment tous ses personnages, un superbe travail sur les registres. On y découvre certains thèmes récurrents que Janine Massard développera dans les œuvres suivantes, le fantastique (la mort qui arrive sans que la protagoniste s’en aperçoive, souvent incarnée par un personnage qu’elle est seule à percevoir, un thème qu’on retrouvera dans Trois mariages, par exemple), les petites villes ou les villages, les familles modestes, la pauvreté et la ségrégation sociale qu’on tente de fuir pour accéder à une vie meilleure, les femmes modestes et laissées pour compte qui s’affranchissent de leur condition et lancent leur rage et leur insolence au monde, comme l’adolescente à la dérive de «L’Hiver de l’Épine Noire»:
«Quand j’ai eu quatorze ans et que papa a voulu commencer à m’emmener dans des meetings prolos le soir, je lui ai refait le coup du boulot mais cette fois c’était le raccommodage. Et il y a cru parce que les hommes ne mettent jamais en doute les travaux du ménage. Ma mère, même complètement poivre, aurait compris que je trichais. Mais les bonshommes, du moment qu’ils ont décidé que les travaux du ménage c’est pas du travail, on peut les avoir comme on veut. Et maintenant vous comprenez enfin pourquoi la cause prolote et moi on s’ignore un peu. » Elle ajoute, un peu plus tard, quand on la place dans une institution spécialisée parce que son père est mort : « Et un jour, quand à force d’avoir étudié, je saurais parler et écrire comme eux, ce jour-là, je leur cracherai ma vérité et ils seront bien obligés de m’écouter parce que je parlerai avec les mêmes mots qu’eux.»
Christine, la femme qui donne son prénom au recueil et qui écrit sa propre histoire, s’est aussi extraite de son milieu social. Elle a aussi laissé derrière elle sa famille et n’en a pas créée de nouvelle pour ne pas revivre ce qu’elle détestait vivre:
«Longtemps, j’ai été réticente à l’amour, parce que, pour moi, cela débouchait fatalement sur la reproduction et ce grouillement de marmaille dans un espace restreint me rendait nerveuse. D’avoir toujours dû partager, de n’avoir jamais eu de coin à moi, même pas mon lit, m’avait rendu la solitude attirante comme un saphir et j’estimais que les hommes étaient tout juste bons à faire des enfants aux femmes. Bien sûr, j’avais entendu parler du plaisir ; je l’avais même découvert. Avec quelqu’un qui ne risquait pas de me faire un enfant : la secrétaire du patron. Elle était plutôt lourde, avec sa démarche de canard et ses hanches grasses, mais elle avait de beaux cheveux et des seins pommes très fermes que j’aimais bien caresser. »

3. L’Avenir n’est pas pour demain (Lausanne: Clin d’Oeil, 1982)

Ce conte fantastique proche de l’univers de Max Frisch, est une réflexion sur ce qu’est l’humain et ce qu’est une société, dont Janine Massard, en jouant sur les registres de langue des personnages, montre l’inanité et le dérisoire : un groupe est emmené sans explication dans un no man’s land et laissé à lui-même. Une femme s’écarte du groupe, cherche à comprendre et à se sauver, mais est confrontée aux théories des différents protagonistes, jamais totalement convaincants:
«Peu à peu, les humains en vinrent à se trouver moins malheureux là où ils étaient, parmi ces entrelacs de rails et ces baraquements en béton, sur ce sol désolé, entouré de champs labourés où rien ne poussait malgré les jours qui passaient. Ils étaient contents aussi que les gardiens, dont les ordres leur parvenaient toujours par quelqu’un qui les avait vus ou entendus, n’intervinssent que très indirectement dans leur vie, parce qu’ils devaient être cruels, n’est-ce pas, pour laisser croupir dans l’ignorance de leur destinée des êtres sans défense, sans moyens objectifs de lutte! Cet état de victimes absolues ne leur rendait-il point, du même coup, leur innocence originelle?»

4. La Petite Monnaie des jours (Lausanne: éd. d’En Bas, 1985, réédité en 2013)

Régulièrement réédité, ce petit chef-d’œuvre sous-titré «récit autobiographique», une chronique virtuose de l’enfance âpre et pauvre de Janine Massard à Rolle, lui a valu le prestigieux Prix Schiller. Écrit dans une technique proche du Jouhandeau de Chaminadour, le récit est raconté sous formes de ragots de village, à travers les yeux de la petite fille qu’elle a été et des interventions gouailleuses de trois Rolloises surnommées «les trois Parques» (‘Dans la mythologie, les Parques étaient des Déesses qui avaient pour mission de filer la trame de la vie des mortels. Elles étaient au nombre de trois: Clotho, Lachésis et Atropos; l’une tenait le fil, l’autre le filait et la troisième le coupait’) qui n’ont pas leur langue dans leur poche:
«Rien ne leur échappait: ni la longueur, ni l’arrondi, ni le plissé, ni les volants d’une jupe, ni la couleur, ni la forme d’un sac, ni l’âge de la dame portant dentelle, ni sa piété, ni son inconduite, ni la sobriété, ni l’alcoolisme, ni le vice, ni la vertu, ni la naissance, ni la mort: prises entre les deux extrémités de la vie, elles trônaient à leurs fenêtres de chaque côté de la rue, omniscientes, omniprésentes, veillant sur chacun, le chignon serré, dévidant des rubans de paroles qui reliaient le passé au futur. Et les paroles des Parques passaient par les étalages de légumes, séjournaient sur les salades:
— La salade? Mais qu’est-ce que la salade pour qu’on doive payer la pièce cinquante centimes quand un mari gagne deux francs à l’heure? Cuisez de la salade et vous verrez ce qu’il vous reste: juste de quoi boucher vos caries!»

5. Terre noire d’usine (Yverdon: Éditions de la Thièle, 1990, réédition Orbe: CamPoche Campiche, 2013)

Dans ce livre sous-titré «Essai d’ethnologie régionale», Janine Massard, à travers le destin de Jacques, raconte les terribles conditions de vie et de travail des ouvriers suisses en parallèle avec la croissance économique, et rend hommage à tous ces travailleurs de l’ombre, presque des esclaves, qui ont contribué à l’essor industriel du pays. Malgré son apparente simplicité, ce livre superbe est un vrai tour de force: quatre ans d’écriture, une documentation précise sur les conditions de vie des ouvriers, sur le contexte historique et social de l’époque, et un brillant travail de stylisation de la forme qui, en usant par exemple des questions rhétoriques – «Si les femmes allaient au café? Elles n’auraient jamais osé y mettre les pieds, pas même le dimanche après-midi. À quoi est-ce qu’elles s’occupaient pendant ce temps? Elles ne se tournaient pas les pouces: l’ouvrage ne manquait pas à la maison et, en plus, il y avait la récupération qui prenait du temps. À nous aussi, les gamins. Dès qu’on avait un moment de libre, on allait à la cueillette dans le bois: champignons, petits fruits, pives, bois mort, on ramassait tout ce qu’on pouvait.») –, en alternant les paragraphes où Jacques s’exprime dans son vocabulaire et ceux où la documentation est exposée, ou en glissant un passage en discours indirect libre après un passage documentaire et en gommant toutes les transitions narratives, fait qu’on lise tout le récit comme si ce n’était qu’un long monologue de Jacques :
«Vers 1944, des rumeurs inquiétantes commencent à circuler: par les journaux, la radio, on entend parler de camps d’extermination, de Juifs massacrés par centaines de milliers. À Sainte-Croix, on n’a pas connaissance de filières de passeurs pour les Juifs, comme à Genève, à la Vallée de Joux ou ailleurs. On lit dans le Journal, que Hitler a pris des mesures pour résoudre la question juive, on dit qu’il existerait des camps de travaux forcés, mais rien de plus. L’information passait mal pendant la mob’ et puis, dit Jacques en croisant les bras sur son ventre rondelet, est-ce que ça aurait été bon pour notre moral de savoir ce qui se passait vraiment? Est-ce que ça aurait été bon, aussi, qu’on sache que la Suisse n’était pas le petit îlot de neutralité qu’on imaginait et qu’il se faisait tout un trafic que beaucoup auraient réprouvé? Ne valait-il pas mieux être sous-informé? Mais, malgré la drôle d’ambiance qui régnait, c’est pendant la mob’ que j’ai pris conscience de mes droits.»

6. Trois mariages (Vevey: L’Aire, 1992)

Sous-titré «Récits», ce livre magnifique, récompensé par le Prix des Écrivains vaudois, est composé de trois grandes nouvelles qui sont autant de variations sur le thème du mariage. Janine Massard y fait le portrait précis, en discours indirect libre et par la fusion des narrations, de personnages de différentes catégories sociales:
Dans la première, «Le Berceau des ombres», réapparaissent les trois Parques de La Petite Monnaie des jours qui interviennent pour commenter une noce familiale du passé et se plaindre à la narratrice de la manière dont elle raconte les événements. En passant, on assiste à un mariage modeste où la question des frais est cruciale:
«La noce se rend dans une brasserie populaire où une table a été réservée. Alice et Pierre sont très excités : c’est la première fois qu’ils mangent au restaurant. Pendant l’apéritif, Robert se tourne vers Eugène, et lui rappelle que, dans les familles bien, les parents de la mariée paient la noce et ceux du marié la chambre à coucher. Eugène est pris de court. Très lentement, il répond que euh, ouais, il paraît que ça se pratique chez les bourgeois, là où il y a de l’argent, mais chez eux, on vit plutôt au jour le jour et on tourne tout juste. Une chose pareille, ça se discute avant, et puis, Edmée a cousu le vêtement de la mariée, même si ce n’était pas une robe blanche avec des volants, c’était du travail tout de même.»
Dans les bras du soleil, la deuxième nouvelle, évoque une veuve aisée qui, pour survivre à la douleur et à la solitude, se consacre au jardin de sa belle villa près du lac et qui n’a pour compagnie que sa femme de ménage, la solide Mme Fichquet:
«Mme Fichquet l’a cherchée partout: Dieu sait encore où elle a passé, ma fi, reviendra bien, elle et ses sautes d’humeur. Elle a deux peines, se fâcher et se réconcilier: c’est maman qui disait ça. Elle en connaissait un bout sur le cœur humain, de son temps les gens montraient leurs sentiments alors c’était plus facile de les observer. Quoique la patronne, je ne dirais pas qu’elle est antipathique, elle est têtue, la preuve c’est son jardin. Que le mari ait laissé faire une chose pareille, je ne comprends pas: moi, je te lui aurais dit halte-là quand même, un peu de pelouse, quelques rosiers, et je l’aurais forcée à garder le nom de Louis de Funès pour cette belle rose mandarine et jaune clair. Elle l’a rebaptisée Aube du désert, quel toupet! Et puis, j’aurais interdit la glycine, pour quelques belles grappes fleuries, il faut supporter des feuilles à n’en plus finir, elles commencent à sécher à mi-août, et qui c’est qui doit balayer tout ce fourbi qui s’enfile sur la terrasse puis dans le salon au moindre coup de vent? C’est bibi. »
Dans la dernière nouvelle, Les Frontières de ton corps, une femme, la cinquantaine négligée, abandonnée par son mari et qui se survit  à elle-même, tombe sur une petite annonce, «Homme début quarantaine ferait la connaissance d’une dame très forte âge indifférent». L’espoir alors renaît…:
«Elle se déshabille devant son armoire à glace, constate : bourrelets de graisses partout, chair éclatée par les cellules adipeuses, seins lourds, tombants, ravinés de vergetures. Exhiber cette catastrophe devant un homme de quarante ans, tu es folle ou quoi? Et, s’adressant au miroir: que peut chercher un homme auprès d’une femme aussi enveloppée que toi? L’image de sa mère, parce que la sienne était délicieusement dodue et douce. À moins qu’il ait eu une mère échalas cassante et pointue, ou encore, pas de mère du tout. Mais quoi, alors? Une masse à pétrir! Bon, assez discutaillé ma fille, tu prends ton courage à deux mains et tu écris cher Monsieur je pèse cent dix kilos peut-être cent vingt j’aimerais bien faire votre connaissance malgré mes cinquante et un ans et mes situations de désespérance passée je me dis pourquoi pas de nouveau un homme une amitié au moins… Amitié? Le désir prend corps. Tant pis pour les poux des capucines.»

7. Ce qui reste de Katharina (Vevey: L’Aire, 1997)

Le très beau titre de ce roman dit bien l’état de déliquescence auquel chacun peut atteindre lorsqu’il est manipulé d’un côté par les siens ‘pour son bien’ sans avoir rien à dire et qu’il est confronté de l’autre à des traumatismes physiques et psychiques qu’il n’arrive pas à supporter. On y raconte le destin de Katharina, une Allemande, que sa mère, Ulrike, une femme de tête, «place» en Suisse juste avant la Deuxième guerre mondiale. Katharina s’occupe des enfants d’un médecin de campagne qui se retrouve veuf. La mère de Katharina y voit l’occasion rêvée, pour sa fille et pour elle-même, d’échapper à l’Allemagne nazie et la pousse au mariage. Katharina aura deux enfants de son mari, mais son fils mourra jeune d’un cancer…
Récompensé par le Prix Bibliothèque pour Tous, écrit à la troisième personne, mais résonnant comme un long monologue intérieur grâce à l’utilisation virtuose du discours indirect libre, ce très beau roman est la première d’une série de sagas familiales dont Janine Massard a le secret. Âpre, fort, cruel, noir même, le livre se ressent de la terrible période que l’auteur(e) vivait en parallèle, avec la maladie et les deuils successifs de son père, de son mari et de sa fille aînée, une expérience humaine dont elle tirera plus tard l’émouvant Comme si je n’avais pas traversé l’été et qui l’ont poussée à explorer plusieurs générations d’une même famille pour chercher à comprendre ce qui, dans le passé, pouvait avoir influencé le présent, une thématique qu’on retrouve dans certaines de ses nouvelles et dans des romans comme Le Jardin face à la France, L’Héritage allemand et Gens du Lac:
«Il lui a fallu des années pour surmonter la mort attendue de son mari et on exigerait d’elle qu’elle “se fasse une raison” de la disparition de son fils? Elle y a joué toute sa vie à ce petit jeu du contentement, la seule philosophie inculquée par sa mère! Aujourd’hui, elle largue les amarres. (…) Travail de deuil: cette expression, elle la lit dans les journaux, l’entend lors des débats télévisés. Elle sait que chez elle le deuil toujours déviera vers le regret. Elle pleurera ce fils qui a enluminé sa jeunesse. Elle pleurera l’adulte qu’il était devenu, un adulte pour elle à jamais prisonnier de l’obscur. Les morts voient-ils les vivants? Ne sont-ils pas plus vivants que ceux qui se croient en vie? Désormais, elle vivra avec eux, avec les morts de sa vie. En attendant… Combien d’aubes encore avant sa propre mort?»

8. Comme si je n’avais pas traversé l’été (Vevey: L’Aire, 2001)

Dans ce roman autobiographique, qui a reçu le Prix Édouard-Rod, et dont le superbe titre dit bien l’hébétude face à la souffrance de ceux qu’on aime, Janine Massard met en mots, à la troisième personne et avec la distance nécessaire pour en parler, le drame de la mort de son père, de celle de son mari, puis de sa fille aînée à quelques années d’intervalles, après «une longue maladie» dûment combattue et qui a tout de même gagné au final. Magnifiquement écrit, avec un humour noir qui sert de bouclier aux émotions, la narration en discours indirect libre se perçoit à nouveau comme un long monologue d’une femme désemparée, qui cherche à survivre et qui trouve son salut dans l’expression de sa douleur:
«Le livre s’écrit lentement. Alia saisit tous les prétextes pour éviter la feuille blanche: elle relit les lignes déjà écrites, les rature, déplace les virgules, les suçote, puis boit un café qu’elle déguste. Et si elle se faisait une confiture de toutes les lettres qui traînent… Elle phrasote quelques mots qui tombent sur le papier, elle les calligraphie comme si aucun temps ne lui était compté. Elle devrait mettre à cuire une tête de veau, ça ferait une présence sur la table, en face d’elle. (…) [elle] s’enfermait alors dans la cuisine, pétrissait des pâtes et des farces de manière à optimiser le rapport pâte-farce, ainsi parlait le billet de la rubrique culinaire d’un hebdomadaire distribué par une grande surface, du pétrissage il ressortait toujours quelque chose de jubilatoire, un bavarois ou un gâteau au chocolat ou encore un strudel aux pommes… Ensuite on dynamisait le rapport fête-champagne…»

9. Le Jardin face à la France (Orbe: Campiche, 2005)

À nouveau une magnifique saga familiale, qui a reçu le Prix de Littérature de la Fondation vaudoise pour la culture, l’enfance d’une petite fille de Rolle pendant la Deuxième guerre mondiale, à qui son grand-père explique que la guerre c’est une loterie, qu’elle touche ceux d’en face, en France, et pas les Suisses, mais ça aurait pu être l’inverse. La famille est pauvre, digne et pieuse, et ce fort protestantisme, hérité des réfugiés Huguenots en Suisse, les font aider un réfugié juif «d’en face» (un sujet que l’auteure développera dans Gens du Lac). La petite fille est confrontée à la mort de sa sœur (la famille habite une maison insalubre), à l’indifférence de sa mère, incapable de transmettre son affection, à l’injustice sociale (la bourgeoisie locale a tous les droits), mais aussi à des personnages chaleureux qui lui transmettent des valeurs qu’elle gardera toute sa vie et qui sont magnifiquement décrits par la narration ingénue – et l’excellente oreille! –, de la fillette:
«Le père de Jehanne, oncle Paul, notre Rouge familial, tenait pour le POP, le parti des “pôvres ouvriers perdus”, ricanait grand-père, dont le succès populaire effrayait dans un pays méfiant à l’égard des partageux. Et l’oncle s’est mis à gesticuler en tétant le cigare de la popposition, un quelconque bout à dix centimes qui puait, un vrai Stumpen pour le Lumpen, avait même plaisanté Granny-aux-bagues, une fois que tout le monde riait, détendu. Il se raclait la gorge, articulait des: “Bon bin bon, vous verrez que les Américains vont prétendre qu’ils ont utilisé cette arme pour raccourcir la durée de la guerre, et nous, autour de cette table branlante, nous sommes impressionnés par la science nécessaire à l’invention de cette machine à tuer, et soulagés aussi, parce qu’elle a été imaginée par nos sauveurs, et pas par les Allemands, eh bien, moi, je dis et je le redirai encore, ils ont fait ça pour épater et effrayer les Russes, et puis, n’oublions pas notre peur du péril jaune qui existait bien avant la peste brune et l’armée rouge…”»

10. L’Héritage allemand (Orbe: Campiche, 2008)

Dans ce superbe roman, une nouvelle saga familiale qui reprend le scénario de base et la technique du discours indirect libre de Ce qui reste de Katharina (une femme allemande, Heide, s’installe en Suisse et y crée sa famille), Janine Massard étudie cette fois les conséquences historiques, sociales, génétiques de cet ‘héritage allemand’ sur le présent et le destin d’une famille rattrapée par le passé, qu’elle paie – qu’elle expie? – par une succession de morts incompréhensibles…
«Une rage incontrôlable l’asservissait : avec son fils, elle ne laisserait pas le non-dit médical gagner du terrain, elle se battrait pour lui. Elle était encore sa mère après tout. Qui d’autres qu’elle l’avait fait? Léa, influencée par des séances de thérapie, prétendument suivies pour “gérer la situation”, lui servait un langage pseudo-psycho: elle comprenait l’intensité de son ressenti mais des examens étaient en cours, toutes deux devaient laisser faire les spécialistes, la situation évoluait chaque jour, mais qu’elle vienne plutôt trouver Marc, il avait besoin de sa présence, de son amour, c’était rude de constater qu’il perdait ses forces chaque jour davantage tandis que les médecins avaient beaucoup de peine à mettre un nom sur tout cela. Heide, distraite d’un coup par le murmure de l’eau qui s’écoulait dans le bassin au-dehors, avait répliqué, pour éviter le reproche de n’avoir pas été attentive dans les moments grave: “Oh là là, mais on me joue Les Femmes savantes!’” Elle téléphonerait à ces médecins découvreurs de rien, exigerait des réponses claires, nettes, refuserait des alibis du genre “diagnostic difficile à poser, diabolique même”. »

11. Childéric et Cathy sont dans un bateau (Orbe: Campiche, 2010)

Les nouvelles de ce magnifique recueil sont organisées en trois parties, chacune avec une citation en exergue qui colore les nouvelles respectives: «Le réel, c’est quand on se cogne’» (Jacques Lacan); «On a perdu en rêve ce qu’on a gagné en réalité» (Robert Musil) et «Sur ce dont on ne peut parler il faut garder le silence » (Ludwig Wittgenstein). On y retrouve une faune humaine dont Janine Massard fait un portrait précis, incisif, profondément humain, par l’utilisation virtuose du discours indirect libre, du mélange de narrateurs, ou par le travail sur les expressions toutes faites, les dialogues et les registres. Le titre de la nouvelle qui donne son nom au livre fait référence aux célèbres Pince-mi et Pince-moi, et illustre avec humour le cas d’un personnage double et des conséquences sur son entourage, mais aussi l’humanité de tous les protagonistes de ces nouvelles, dont on ne sait jamais lequel va tomber et lequel va rester, comme par exemple celui de «Fleurs de macadam»…
«Tandis que le rythme de la distribution de nourriture dans la rue s’était quelque peu ralenti, un type en état second est monté de la rue Madeleine en apostrophant des interlocuteurs qui avaient quitté les lieux depuis longtemps. Il prévenait à la cantonade qu’il ne se droguait plus, faisait juste des mélanges, haschich-alcool-médicaments, qu’il résumait par hasch-cool-dics, rien que du légal, comme ça t’as plus d’ennui avec personne. Il clamait d’un ton énervé, tu suces pour un sugus…et cette plaisanterie devait revenir souvent dans son monologue, à la manière d’un refrain, martelant les propos tenus par la suite. Il était possédé par un besoin tenace de dire sans se soucier de choquer: il faut appeler un chat un chat, s’égosillait-il, Jacques Brel est mon maître… Il parlait d’une voix imprégnée de rage et de résignation. Il se prostituait rue de Genève, il vendait son corps, c’était devenu un produit qu’il offrait à des hommes, ah! putain, je viens de me faire sucer par trois clients consécutifs, il faut que je me refasse, de la soupe et vite.»
…ou l’épicier de «L’Aile des Grands Ducs», un souvenir d’enfance de Janine Massard à Rolle :
«L’usage était d’acheter les marchandises, de les faire inscrire sur un carnet et de les payer à la fin du mois. Chacun réglait selon ses moyens; les bourgeois envoyaient la bonne, les plus pauvres déposaient un acompte, l’air gêné. Ce geste leur valait un froncement de sourcils, un grognement, un: “Pouvez pas ajouter encore cinq francs?”, ou encore, un haussement un peu méprisant de la lèvre supérieure avec un reproche, masqué par: “J’aime bien ça!” Tout le monde se connaissait: on se retrouvait à l’église, aux ventes de charité organisées par la paroisse, on se saluait et on pensait que les choses finiraient par s’arranger. Quand les soldes montaient haut et que les acomptes versés ne les abaissaient pas suffisamment, les adultes envoyaient leurs enfants acheter au carnet. Ils pensaient que les commerçants n’auraient pas le cœur à refuser du lait à un gamin, lui murmuraient des petits conseils, “si tu le vois qui tire une drôle de tête va plutôt à l’heure où il est occupé avec les paysans, elle est moins dure, elle…”»

12. Gens du lac (Orbe: Campiche, 2013)

Ce très beau récit sur une branche de la famille de Janine Massard, une famille de marins et de pêcheurs de Rolle qui se sont illustrés pendant la Deuxième guerre mondiale en faisant passer par le Léman, discrètement – et illégalement –, des réfugiés depuis la Savoie, est vite devenu un best-seller et rappelle, par ses circonstances, par ses alternances de narrateurs et ses jeux sur les registres de langue, le magnifique Jardin face à la France. C’est à la fois l’histoire du courage de ces pêcheurs du Léman et une de ces sagas familiales dont Janine Massard a le secret, une description de milieu sur fond de réalité sociale suisse, âpre et dure, où les abus de pouvoir sont légions, tant au sein des familles qu’au dehors. On y découvre notamment Berthe et ses «berthouillades», un tyran domestique à la Folcoche, que tout le monde supporte, notamment Florence, sa belle-fille, son souffre-douleur, parce que Berthe a su apporter une certaine aisance à la famille :
«À l’intérieur de la maison, ce coin dont le fonctionnement échappait aux hommes, les jours se déroulaient entre les coups de balai de Berthe et le travail, et si Florence, avant son mariage, avait eu quelques idées sur le rôle des femmes dans la société, elle les sentait absorbées, diluées même dans son quotidien bosseur – mais mercenaire ne serait-il pas plus approprié? Et tandis que Berthe jabotait, de façon répétitive, que ce restaurant c’était leurs économies et autant de travail acharné, de poissons pêchés et vendus au porte-à-porte, Florence soupirait: c’était elle, invisible pour la clientèle, confinée aux fourneaux, reconvertie en Cendrillon moderne, qui faisait présentement les frais de l’opération. La patience n’était-elle qu’une vertu de femme? Et toujours attendre que le salut vienne des autres, de celles et ceux dont elle croyait dépendre, n’était-ce pas là de la résignation? (…) Un jour, lançant vers elle son regard redoutable, Berthe l’avait poignardée en lui sifflant aux oreilles que son fils s’était “mésallié”. (…) Quand le soir Berthe au petit pied voyait sa belle-fille en train de broder pour se détendre, elle lui rappelait qu’il y avait du repassage en suspens. (…) L’une serrait son fric quelque part dans la maison, l’autre serrait les dents. Ainsi vont les choses quand il faut s’incliner devant les cheveux blancs!»
On en redemande !

SERGIO BELLUZ

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Entretien avec Janine Massard - Gens du lac

«[…] entrés dans la Résistance en 1942 comme agents secrets, ont contribué à ravitailler des maquisards français, qu’ils ont assistés, nourris, soignés par leurs propres moyens. Ces derniers ont passé, par bateau, des armes, médicaments et ravitaillement aux maquisards français cantonnés à la Roche-sur-Foron. Ils ont aidé les réfractaires, recherchés par la Gestapo, à passer le lac, les cachant chez eux (Agents secrets de la France). Ami Gay père et Ami Gay fils, par leur ardent patriotisme, ont contribué puissamment à aider la France à sa libération. Après avoir été à la peine, méritent d’être à l’honneur» (République française, F.F.I., Isère, Grenoble, le 14 novembre 1947)

Valérie Debieux: Janine Massard, qu’est-ce qui vous a incitée à écrire un ouvrage sur vos ancêtres?
Janine Massard: Au printemps 2010, la fille d’Ami Gay dit Paulus, ma cousine Josiane, me remet un témoignage de reconnaissance en me demandant si cela m’intéresserait d’écrire un livre sur son père et sur son grand-père, pour des faits remontant à la période de la guerre. Le texte reproduit en préambule est suffisamment explicite. Comme cet oncle a beaucoup compté pour moi, parce que, sans lui, je n’aurais jamais pu accéder aux études secondaires – il en avait obtenu la gratuité dans les années quarante-huit – et aussi, parce que j’avais en commun avec lui de râler contre les injustices de la société, j’ai donné mon accord, à condition bien sûr, qu’elle me parle de la pêche, de la vie dans le lieu magique au ras du lac, où elle avait grandi, de la dynamique familiale, etc. Nous nous sommes vues à quelques reprises, ensuite je suis allée aux archives de la BCU à Lausanne, consulter la presse locale de l’époque et puis des personnages sont venus dans ma tête, j’ai commencé à les voir, à leur trouver une langue.

Valérie Debieux: Si vous avez dû faire part d’une grande créativité pour écrire ce roman, est-ce que vous avez disposé de suffisamment de pièces pour assembler le puzzle de l’histoire?
Janine Massard: Le puzzle était facile à assembler même s’il m’a manqué des pièces. Tout d’abord, la situation de la famille n’était pas très compliquée: j’étais face à un clan de quatre personnes. Le fils, en sa qualité d’enfant unique, n’a pas eu le choix de sa vie. En l’absence de sécurité sociale, il était le pilier de la vieillesse de ses parents, leur assurance maladie même. Et puis la consultation des archives m’a permis de trouver des éléments intéressants, comme la fête lacustre franco-suisse de 1942, qui se déroule à Rolle, avec des Français qui, pour traverser le lac, ont dû obtenir des autorisations de Vichy. Or, 1942 est précisément l’année où la Savoie devient «zone occupée», où Laval durcit la politique vis-à-vis des Juifs. Cette fête se déroule un peu plus de deux semaines après la rafle du Vél’d’Hiv – dont personne ne parle, bien sûr, censure oblige.
Pour en revenir à la créativité, je crois que mon expérience de l’écriture m’a permis de faire le lien, de boucher les trous. Et puis, avec le temps, on s’aperçoit que la vie nous fournit de bien meilleurs scénarios que tout ce qu’on pourrait imaginer.

Valérie Debieux: Peut-t-on affirmer que cet ouvrage constitue une forme de double hommage à votre oncle, à la fois pour son rôle de résistant, et pour son activité politique qui a conduit, en particulier, à permettre l’accès aux études secondaires à toutes celles et ceux qui en avaient les capacités et ce, indépendamment de leurs classes sociales?
Janine Massard:
Oui, c’est certain. La ville ne connaissait pas vraiment la diversité politique. On y était très conservateur, conservateur avec enthousiasme même. Une majorité libérale-radicale faisait la pluie et le beau temps depuis des lustres. Le socialisme n’y était pas bien vu, alors imaginez l’impact du communisme – surtout que Staline vivait encore. Et voilà qu’aux élections communales de 1945, un vent de fronde souffle sur la ville: des socialistes et des communistes sont élus dès le premier tour et la majorité fait un score modeste. Les notables sont secoués, les cavaliers de l’Apocalypse ne sont pas loin.
Si l’oncle était favorable aux études secondaires, cela est dû non seulement à son histoire personnelle, il aurait souhaité étudier lui-même, il en aurait eu les capacités, mais en plus, il était conscient que le pays avait besoin de gens formés: les Trente Glorieuses arrivaient, il fallait que le pays saisisse sa chance.

Valérie Debieux:
Berthe, le personnage central de votre roman, haut en couleurs, avide comme une glycine de grimper les échelons de la société, odieuse avec sa belle-fille Florence, quasi-indifférente à son fils, elle ne pense qu’à travailler, à encaisser, à compter et à entasser ses écus durement gagnés. «L’une serrait son fric quelque part dans la maison, l’autre serrait les dents». Que pensez-vous qu’il serait advenu du commerce familial si elle n’avait pas été là?

Janine Massard:
Ah! Berthe, c’est un sacré personnage, un personnage balzacien même. La situation du clan se présentait ainsi: depuis le début du mariage, le père s’occupait de la pêche, sa femme préparait les poissons, les commercialisait. Le mari lui avait abandonné «le ministère de l’intérieur». Le fils, soumis à son père et à sa mère, avait grandi dans ce système. C’est aussi grâce au travail et à l’esprit d’économie de Berthe que le restaurant a pu être construit. Dans ce système, Florence n’avait qu’à se soumettre à son tour, ça ne se discutait pas. N’oublions pas que les femmes en Suisse n’ont eu des droits qu’à partir de 1989. Les femmes de la génération de Florence étaient durement entraînées à la soumission. Pour avoir le droit d’émettre son opinion, il fallait être née en milieu bourgeois et avoir fait quelques études. D’ailleurs même pour son mari, le valeureux Paulus, les femmes existaient «entre la cuisinière et la caisse à bois», ainsi que me l’a confié sa fille. Je crois qu’on a oublié à quel point les femmes étaient inexistantes. Pour mon père, né la même année que Paulus en 1909, une femme n’avait pas à faire des études, elle était là pour les maternités. Vous voyez si je me suis bien fait voir avec mes idées d’écriture!
Pour revenir à votre question, on peut dire que le père, très amoureux de sa femme, n’aurait jamais rien construit sans le travail de Berthe. Elle a aussi eu la chance de bénéficier d’une santé de fer et d’être dotée d’une obstination qui allait avec. Quand une femme s’emparait du pouvoir, cela produisait pas mal de dégâts collatéraux, mais ce genre de cas de figure se produisait de temps en temps.

Valérie Debieux: Est-ce qu’il reste encore des vestiges (barque, falot, filets, rames) ou autres objets ayant appartenu à vos ancêtres, dans un musée ou ailleurs?
Janine Massard:
La maison existe encore mais tout semble inhabité. À la fin des années soixante, après la mort du père, le couple est allé s’installer à Genève et tout a été liquidé. Ceux qui ont repris la maison ont vécu autre chose, et n’avaient aucune d’idée du passé du lieu. En plus, si mon oncle et son père n’ont jamais parlé de ce qu’ils ont fait, c’est parce que, pour eux, c’était normal, cela faisait partie de cette solidarité qui existait entre les gens du lac. Et puis, si en France ils étaient considérés comme des héros, en Suisse ils auraient eu droit à la prison si la chose s’était sue, d’où ce silence absolu. En plus, je pense qu’ils ont dû bénéficier de complicités plus haut. Si vous lisez le texte du témoignage, vous voyez qu’ils ont fourni des médicaments, parmi lesquels il y avait de la pénicilline, comme l’a dit un jour le pêcheur Paulus à sa fille. Or, qui d’autre qu’un médecin ou un pharmacien pouvait leur en fournir? C’est comme les armes: il devait s’agir d’armes de poings ou de dynamite pour faire sauter les ponts de chemins de fer afin de bloquer la progression de l’armée allemande. Les résistants étaient assez forts dans cet exercice. Vous pensez bien que de simples pêcheurs n’avaient pas accès à cela et qu’il fallait qu’un réseau en Suisse leur fournisse le matériel.

Valérie Debieux:
Au cours de vos recherches, avez-vous rencontré des pêcheurs qui ont connu votre oncle et grand-oncle et qui ont, comme lui, œuvré comme résistants?

Janine Massard:
Non, bien sûr. Comme la chose appartenait au domaine du non-dit, il ne m’a pas été possible de faire ce genre de rencontre, d’autant plus que, en 2010, quand j’ai commencé le travail, ceux qui avaient œuvré dans ce domaine étaient tous morts. Mais lorsque je disais çà et là que je travaillais à ce projet, j’entendais des personnes qui me disaient: «Ah, mon père a aussi fait ça», ou «l’oncle de mon mari a aussi fait ça», mais tous les témoins directs étaient morts. D’ailleurs, c’est à fin décembre 2011, en étant invitée par «La RTS-La Première» à commenter le journal du matin, que j’apprends que les Suisses qui ont aidé la Résistance française sont enfin et officiellement amnistiés. Il y a quelque chose de ridicule à amnistier les cendres des morts, mais le ridicule ne tue pas!
Cependant, lorsque je fais des interventions en public – et il y en a pas mal – des gens parlent: par exemple, lors d’une présentation du livre à Rolle, une personne se lève et dit que son grand-père a fait la même chose mais qu’il n’avait pas la noblesse d’âme de mon oncle et de mon grand-oncle parce qu’il faisait payer les passages. Une autre personne se souvient qu’on lui avait parlé d’une forêt où se cachaient des Français, demandant de l’aide… Comme il y aura certainement une réédition de ce livre dans une collection de poche, je récolte ce qu’on me dit et j’espère pouvoir faire un supplément intéressant qui donnera une meilleure visibilité sur ces faits qui étaient inconnus du public jusqu’à ce livre.

Valérie Debieux:
On sent le bonheur que vous avez eu à étudier au Château de Rolle. Quel souvenir en conservez-vous?

Janine Massard: Oui, ce lieu me paraissait fabuleux. Un château, vous pensez! Et là, j’apprenais ce qui venait avant: les légendes grecques, les fabliaux du Moyen-Âge, les Fables de la Fontaine, l’histoire de la Révolution française. Et en face, cette France, à laquelle je me sentais appartenir! Et apprendre tout ça dans ce château c’était magique.

Valérie Debieux: Vous est-il arrivé de rencontrer votre oncle ou grand-oncle dans vos rêves en période d’écriture et d’avoir une conversation onirique avec eux?
Janine Massard:
En rêve, non, et conversation onirique, non plus. Mais j’ai senti que je les remettais dans le monde par le biais de l’écriture. J’ai cohabité avec Berthe aussi, j’ai compris encore que j’offrais une sorte de revanche à Florence, la tyrannisée, et à sa petite-fille qui avait aussi souffert de la dictature de cette grand-mère. Il doit s’agir de l’osmose nécessaire entre le sujet et l’écrivain pour porter en écriture des personnages. Il est difficile de décrire ce genre de démarche où se côtoient le rationnel et l’irrationnel.

Valérie Debieux: On peut dire que vous êtes une écrivaine très engagée, et que vous avez un souci permanent de la transmission, de la mémoire personnelle ou collective. Ne peut-on pas dire qu’à l’instar de vos ancêtres qui étaient des passeurs de personnes en dangers, vous aussi, à votre façon, vous exercez une fonction de passeur au travers de vos ouvrages?
Janine Massard:
Aujourd’hui, quand une femme veut écrire, elle n’est plus entourée de suspicions, comme c’était le cas pour maintes femmes de ma génération et pire encore pour celles d’avant. Il ne m’a pas été facile d’accéder au droit d’écrire, surtout que, comme l’oncle, j’avais et j’ai encore un côté anar et râleur.

Valérie Debieux: Je vous laisse le mot de la fin…
Janine Massard:
Je regrette que ma cousine ait attendu si longtemps avant de me mettre ce témoignage de reconnaissance sous les yeux. Elle est décédée en 2013. Ses filles sont parvenues à lui lire ce livre, sur épreuves pdf, à son chevet. Dommage qu’elle ne soit plus là pour constater l’intérêt qu’il suscite, mais peut-être avait-elle au fond d’elle des raisons de vouloir garder encore ce secret? En tout cas, son but est atteint: elle souhaitait que la mémoire de ces deux hommes soit honorée. Je me dis qu’ils devraient être reconnus comme justes. Peut-être que ce livre y contribuera.

Entretien mené par VALÉRIE DEBIEUX

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Avec ce simple titre, et dès les premières pages, Janine Massard «fait mouche» en relatant une équipée nocturne de pêcheurs sur le Léman dans une ambiance mystérieuse. Avec gravité, le père initie le fils à «l’humeur de l’eau, amicale ou colérique.» Un jour de 2010, sa cousine lui remet un certificat jauni datant de 1947 qui dévoile un secret de famille. Alors le décor, si familier, devient fantastique. Comment aurait-elle pu se douter que ses oncles et grands-oncles s’étaient comportés en héros? L’hommage rendu à ce dur métier «d’homme libre» va s’amplifier d’actes méconnus et glorieux. Beau sujet de roman en perspective pour évoquer toute une époque.

Un document précieux

Il s’agit d’un témoignage de reconnaissance signé de la République française. Le préfet de l’Isère remercie de leur bravoure Ami Gay, père et Ami Gay, fils. En 1942, ils s’étaient  engagés auprès de la Résistance pour faire passer en Suisse des réfugiés, des Juifs, soigner des blessés, et convoyer des vivres et même des armes vers la France.

La barque de Dante                           

Quand les rives françaises étaient occupées par les Allemands, les pêcheurs suisses et savoyards, devenus frères par l’habitude de se côtoyer, convergeaient en silence vers cette frontière du milieu du lac pour échanger leurs singulières cargaisons. «Dans la nuit de la guerre», comme des acteurs du théâtre Nô, avec des gestes lents et cadencés, ils relevaient leurs filets, puis l’air de rien, et avec les mêmes gestes, embarquaient les fugitifs.
Ni Ami le père, ni le fils, surnommé Paulus, n’en ont parlé de leur vivant. D’une part, ils étaient «taiseux». Mais ayant enfreint la neutralité de leur pays, ils risquaient la délation. Le lac fut complice de tous ces exploits. Ne parle-t-on pas de la mémoire de l’eau? D’autres passeurs ont eu le même courage. Ce n’est qu’en 2011 que la Suisse accorde une amnistie à ces «Justes». D’autres se sont peut-être enrichis de manière inexpliquée: on a retrouvé des gourdes qui flottaient…
Paulus restera généreux: admirateur de Jaurès, ouvert à la vie politique, il se battra plus tard pour la gratuité des études en tant qu’élu socialiste.

Du côté des femmes

Une autre guerre, cette fois domestique. En marge de ces événements coexiste la famille de l’auteur: dans tous ses livres cette femme de cœur s’intéresse au destin des humiliés et excelle à reconstituer leur quotidien. Florence, sa tante dans la vie réelle, alors jeune épouse de Paulus, doit se soumettre au clan. Pendant que son mari, beau comme un acteur américain va célébrer ses noces avec le lac, elle est harcelée par Berthe, odieuse belle-mère qui la réduit au silence. Cette même Florence découvrira le papier en 1993, l’enverra au Président Mitterand pour en savoir plus et attendra… Dix-sept ans pour en parler à sa proche parente.

La pêche sera bonne

La jaquette du livre, peinture du port de Rolle, fait une livrée jolie à cette odyssée. A nous de voguer entre fresque historique, contexte social et méditation. En lançant ses lignes, Janine Massard sait jouer avec les mots pour les rendre vivants et colorés. Le rythme lent accordé au paysage, la beauté des descriptions, nous met «devant ce lac comme l’enfant devant un livre d’images», c’est alors que le rêve commence.

MICHÈLE FESCHOTTE DURRELL, Le Chailléran

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Un certificat signé par le préfet de l’Isère en 1947 attestant des services rendus à la Résistance par deux pêcheurs suisses, Ami Gay père et fils, a surgi de l’oubli un demi-siècle plus tard: ces héros discrets ne s’en sont pas vantés, leurs actes étant illégaux, ils étaient nombreux, la nuit, sur le Léman, à prendre le risque de transporter des gens en fuite, des armes, des médicaments. Janine Massard fait revivre leur courage tranquille dans «Gens du lac». Cette chronique, basée sur des faits réels, relate aussi le prix payé par les deux pêcheurs pour leur indépendance, et leur ascension sociale, le père et son épouse ayant commencé comme serviteurs chez des industriels francisme les Colgate, en Suisse.

ISABELLE RUF
, Le Phare, Centre culturel suisse. Paris; No 17

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Tulalu!? présente Janine Massard

Tulalu!?, association pour la promotion de la littérature suisse romande, propose une soirée avec Janine Massard, autour de son dernier livre, Gens du Lac (Campiche). Au programme du 12 mai {2014} à Pôle Sud à Lausanne: apéro offert par l’AVE à 18 heures 30, lecture théâtralisée par Xannda Théâtre à 20 heures. Du livre à vivre.

ISABELLE FALCONNIER
, L’Hebdo

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Les secrets des passeurs du Léman

Janine Massard dédicacera demain {samedi 12 avril 2014}, à Yverdon-les-Bains, son dernier livre, Gens du lac. Un roman sur la réalité de son oncle, passeur sur le lac Léman durant la guerre

Janine Massard a rendez-vous, ce week-end, avec ses lecteurs nord vaudois. Elle dédicacera son dernier ouvrage Gens du Lac, samedi, à Yverdon-les-Bains, où elle réside. Dans son treizième ouvrage, l’auteure emmène le lecteur sur les côtes rolloises, qui l’ont vue grandir. Elle remonte le temps jusqu’à cette «période trouble» de la Deuxième guerre pour relater les gestes courageux accomplis par des pêcheurs du lac Léman, et plus particulièrement ceux de son oncle et du père de ce dernier.
«J’ai vraiment hésité à qualifier ce livre de roman ou de récit», explique Janine Massard, qui a finalement publié, en automne dernier, une œuvre romanesque autour de personnages réels, aux éditions Bernard Campiche. «En 2010, ma cousine m’a parlé du témoignage de reconnaissance, resté longtemps secret, reçu par son père et son grand-père, en 1947», indique l'auteure pour expliquer l’origine de l’ouvrage. S’ensuivent alors de nombreuses recherches pour dévoiler les actes d’une petite famille de pêcheurs liée à la grande histoire. Ami père et Ami fils se sont, en effet, engagés en faveur de la Résistance. C’est à la rame que les pêcheurs suisses et français se rendaient, durant la nuit, au milieu du lac pour relever les filets des profondeurs, et, en parallèle, faire passer des résistants, des Juifs ou encore des blessés dans un pays resté officiellement neutre.

MURIEL AUBERT
, La Région

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Les Gens du Lac sont des «taiseux» habitant une «petite ville protestante où le paraître se devait d’être austère». Et il faut bien des années à la narratrice pour avoir accès aux mystères d’un temps bien révolu.
L’histoire de cette famille semble bien plus lointaine que l’époque ne le justifie. La mère domine, égoïste et sans amour pour son fils, mauvaise avec sa belle-fille qu’elle réduit à l’état de souffre-douleur, profitant de l’absence du mari que la pêche retient loin de la maison. Mais au travers de tout le récit règne le personnage principal, le Lac, décrit de superbe façon dans toute sa beauté, ses colères et sa luminosité.
Personne n’en a rien su ou personne n’a fait semblant de savoir ce qui se passait la nuit pendant la guerre entre les pêcheurs suisses à qui la neutralité interdisait toute action et les pêcheurs français qui défendaient leur liberté et avaient besoin d’aide. Les Gens du Lac les ont remerciés  dès la fin de la guerre, il aura fallu attendre très longtemps pour qu’ils soient, eux et beaucoup d’autres qui avaient agi comme eux, «amnistiés» par la Confédération pour avoir, par humanité, enfreint la loi.

JULIETTE DAVID
, Suisse magazine

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Janine Massard: des Gens du Lac héroïques

Auteure d'une œuvre déjà importante, couronnée par plusieurs prix, traduite en allemand et en russe, Janine Massard a publié son premier livre en 1978. C'était De seconde classe.
Dès lors, selon son humeur et les événements, elle pratique avec la même exigence littéraire l'art de la fiction (romans, nouvelles) ou du documentaire.
Issue des «petits», comme elle les appelle, l'écrivaine vaudoise a pris très tôt le parti de ne pas oublier d'où elle vient, de défendre des principes intangibles et d'écrire dans une langue précise et sobre accessible à tous.

De l'intime à l'universel

Avec Gens du Lac Janine Massard nous offre un de ses meilleurs livres. C'est toujours lorsqu'elle plonge dans son intimité familiale, qui fut marquée à plusieurs reprises par la tragédie (le cancer et le décès en quelques mois de son mari et d'une de ses filles) qu'elle atteint le lecteur en profondeur. Son histoire personnelle devient universelle.
Ainsi, La Petite Monnaie des jours qui a paru en Russie, a fait l'objet en 2013 d'une troisième édition complétée. Janine Massard y ressuscitait son enfance. L'Héritage allemand – évocation d'un oncle nazi de la famille de son mari – fut aussi l'objet d'une traduction en russe.
Gens du lac pourrait connaître le même destin. Dans ce roman, Janine Massard a su nous immerger dans le quotidien mouvementé d'une famille de pêcheurs qui se retrouve liée à la grande Histoire.
Si sa cousine n'était pas venue un jour lui révéler l'histoire vraie de son père – l'oncle et le cousin de Janine, prénommés Ami –,  l'écrivain n'aurait pas eu la curiosité de mener une véritable enquête sur ces pêcheurs de la nuit, sur les étranges croisières nocturnes qui les conduisaient de «l'autre côté» ou à mi-chemin...
Ce livre-là, qui nous raconte l'héroïsme discret d'un père et de son fils,  au temps de la Résistance, ne serait peut-être pas né, alors qu'il était nécessaire. En effet, la Suisse n'a pas toujours eu le beau rôle à l'égard des Juifs et autres persécutés lors de la Seconde Guerre mondiale. Si le rôle de certains Justes – de la vallée de Joux et d'ailleurs – a été reconnu, on avait jusqu'à ce jour passé sous silence celui des pêcheurs du Léman.
Gens du lac, qui est aussi un roman très vivant et plein d'humour, leur rend hommage et ce n'est que justice.

GILBERTE FAVRE
, 24 Heures, Les Blogs, Itinéraire

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Les deux Ami ou l’histoire de héros ordinaire

Dans tous ses livres, Janine Massard s'intéresse aux destins ordinaires, aux humiliés, aux silencieux, aux petites gens, comme on dit. C'est le cas dans son dernier roman, qui est davantage une chronique des Gens du lac qu’un véritable roman, d'ailleurs. Janine Massard excelle à reconstituer le quotidien des oubliés, de ceux (et celles, surtout) qui ne laissent pas de trace. Vies ordinaires, dédaignées, mais quelquefois héroïques…

Il s’appelaient les deux Amis:
Ami Gay père et Ami Gay fils, prénommé Paulus. Ils étaient pêcheurs à Rolle, petite ville au bord du lac Léman. Deux caractères bien trempés, obéissant aux ordres d’une virago autoritaire, épouse du père et mère de Paulus. Tous les matins, ils vont poser leurs filets au large. Un travail dur et ingrat, car la pêche n'est pas toujours miraculeuse.
Au milieu du lac, dans les zones poissonneuses, ils côtoient leurs voisins de l’autre rive, les Français de Thonon, Anthy ou Évian. Les pêcheurs se connaissent. Ils sont souvent amis et solidaires, malgré la concurrence. Il y a une connivence des gens du lac, par-delà la frontière, que Janine Massard décrit très bien.
Survient la guerre, et bientôt la débâcle française: la frontière entre les deux pays, qui passe dans les eaux du lac, demeure invisible, mais elle est maintenant surveillée par des patrouilles côtières. La situation se complique dès 1942: l’occupation devient visible avec l'arrivée des troupes allemandes. Et la frontière est de plus en plus surveillée…

Cela n’empêche pas les pêcheurs d’accomplir leur métier, d’autant plus nécessaire que la nourriture est rare, des deux côtés d'ailleurs, et le poisson est très prisé. C’est au milieu du lac que tout se joue: on se partage parfois la pêche, on fait passer en douce des marchandises de première nécessité, et bientôt des passagers clandestins. Hommes, femmes, enfants qui doivent fuir la France parce qu’ils sont recherchés ou persécutés. Ce n’est pas un acte d’héroïsme unique, mais une véritable filière de passage qui se met en place. Et les Ami Gay ne sont pas les seuls à narguer la police de la France occupée: les réfugiés arrivent sur toute la côte lémanique. Le plus célèbre étant Pierre Mendès-France qui débarque au port d’Allaman.
Ces héros ordinaires, Janine Massard reconstitue leur vie, leurs habitudes, leur visage. On en parle peu, car l’efficacité de leur engagement tient avant tout à leur silence. C’est le mérite de la romancière de les avoir tirés de ce silence. Après la guerre, les deux Ami ont été félicités pas le gouvernement français pour leur acte d’héroïsme. Ils ont sauvé des dizaines de vies, mais peu de gens s’en souviennent encore.
Sauf les gens du lac
Un beau livre, donc, qui se perd parfois dans l'anecdote psychologique (on perd alors de vue le centre névralgique du roman: l'histoire des deux Ami). À recommander à tous ceux qui ont la mémoire courte…

Page Facebook de
JEAN-MICHEL OLIVIER

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Résistance gegen die Nazis am Genfersse

Der Roman Gens du Lac des Westschweizerin Janine Massard themtisiert die Schweizer Teilnahm am französischen Widerstand. Im Vordergrund stehen zwei Genfesse-Fischer: Ami Gay und sein Sohn Paulus, die sich ab 1942 heimllich und illegal am Widestand gegen die deutsche Besetzung beteiligen

Auf ihrem Ruderboot schmuggeln die beiden Fischer Lebensmittel, Medikamente und Waffen nach Frankreich. Auf dem Rückweg transportieren Ami Gay und sein Sohn Paulus Flüchtlinge aus dem besetzten Frankreich in die Schweiz. Die
Geschichte des Buches ist autobiographisch geprägt – die Westschweizer Autorin Janine Massard lässt sich von der Vergangenheit ihrer eigenen Familie inspirieren.

Sozialkritiken aux der Romandie

Wie oft in ihren Romanen und Kurzgeschichten übernimmt Janine Massard die Rolle einer Sozialkritikerin. Interessiert ist sie besonders an der Schweizer Geschichte, welche sie durch starke Figuren zum Leben erweckt. Wie ihre Figuren stammt Janine Massard aus einem proletarischen, protestantischen Milieu: 1939 in Rolle am
Genfersee geboren, begann sie bereits sehr Ihr Werk erregte früh Aufmerksamkeit. In der Romandie ist sie sehr beliebt und hat unter anderem 1986 den Schillerpreis für den Roman La Petite Monnaie des jours erhalten. Obwohl ihre Themen von nationaler Bedeutung sind, ist derzeit kein einziges ihrer Bücher in deutscher Übersetzung auf dem Markt.

Zwei Augsteiger

Trotz der historischen Wichtigkeit der Geschichte, geschieht in «Gens du lac» keine Idealisierung. Die Beteiligung des Vaters und Sohns am antifaschistischen Widerstand wird in einen gesellschaftlichen und historischen Kontext gestellt. Das Buch beginnt mit dem sozialen Aufstieg des Vaters, Ami Gay, der als junger Mann als Diener bei einer reichen Familie arbeitet. Dort lernt er Berthe kennen, ebenfalls eine Dienerin, in die er sich verliebt. Mit ihr etabliert er sich bald als Fischer in Rolle am Genfersee und erreicht dadurch eine gewisse Freiheit. Paulus, der Sohn, steht im Kontrast zu seinem schweigsamen Vater. Er wirft einen kritischen Blick auf die Gesellschaft und wird nach dem Krieg politisch aktiv.

Konfliktherd Familie

Im Laufe des Buches treten neue Figuren auf, die jeweils bestimmte Ideen ihrer Zeit verkörpern. Dabei wird ein umfangreiches Bild der protestantischen Gesellschaft im Waadtland aufgezeigt. Mit Berthe sowie Florence, der Ehefrau
von Paulus, wird ein Akzent auf das Familienleben und die Stellung der Frauen gelegt – ein Lieblingsthema der Autorin.
Die konfliktgeladenen Beziehungen innerhalb der Familie werden hier erforscht, vor allem die Problematik der erfolglosen Kommunikation. Paulus und sein Vater werden ihren Ehefrauen nie verraten, dass sie der Widerstandsbewegung geholfen haben. Umgekehrt haben die Männer keine Ahnung, was im Haus passiert. Sie scheinen gar nicht zu bemerken, wie tyrannisch Berthe über ihre Schwiegertochter Florence herrscht. Als würden die Frauen und die Männer in zwei völlig getrennten Welten leben.

Schweizer Seeleute

Die Gens du Lac sind wirklich «Seeleute», nämlich «Leute des Genfersees». Es gelingt Janine Massard, mit einer einfachen und poetischen Sprache eine starke Atmosphäre zu kreieren. In diesem Kontext spielt die Beschreibung des
Genfersees eine wichtige Rolle: Er ist der Ort, wo die Geschichte stattfindet, und er prägt die Figuren. Als würde das Wasser die Emotionen und Gefühle der Figuren aufnehmen und ihre seelische Verfassung zum Ausdruck bringen.

ÉLISABETH JOBIN
, SRF

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Frontière brouillée par les eaux

Nous sommes à Rolle, dans le Canton de Vaud, pendant la Seconde Guerre mondiale. Sur le Lac Léman, la frontière franco-helvétique s’estompe: les pêcheurs des deux bords s’y côtoient depuis des générations. L’étendue aqueuse génère autour d’elle une communauté naturelle entre Gens du Lac qui outrepasse la délimitation nationale. Les Vaudois se repèrent avec leur polets, les Savoyards avec leurs seignes, tous naviguent sur les mêmes eaux. C’est ainsi que les pêcheurs suisses Amy Gay père et Amy Gay fils ont été, dès 1942 et jusqu’à la fin de la guerre, les maillons d’une vaste chaîne humaine d’aide à la Résistance. Silencieusement, pendant la nuit, ils ont acheminé de la nourriture et des médicaments vers l’autre rive et ont amené avec eux en Suisse des Juifs et des résistants poursuivis par la Gestapo, transgressant à leurs risques et périls la politique de la Confédération suisse. L’amnistie ne leur sera accordée qu’en 2011, événement qui a incité l’auteure à écrire sur ces deux pêcheurs suisses, membres de sa famille.
À partir d’un document réel, un «témoignage de satisfaction et de reconnaissance» pour leur aide à la Résistance pendant la Seconde Guerre mondiale, émis en 1947 par la République française et attribué à Amy Gay père et fils, Janine Massard construit une œuvre littéraire à la croisée entre le roman, le conte et la chronique historique. Comprendre des faits réels de l’intérieur, grâce à la littérature, tout en se basant sur un important travail de recherche documentaire, n’est pas une démarche nouvelle pour l’auteure, que l’on songe seulement à Terre noire d’usine (1990) sur un paysan-ouvrier dans le Nord Vaudois, mais aussi à des récits autobiographiques fortement ancrés historiquement et socialement comme La Petite Monnaie des jours (1985). Ce dernier livre raconte l’émancipation d’une jeune fille par les études. Et, dans Gens du Lac, l’on apprend qu’Amy Gay fils, dit Paulus, n’a pas seulement œuvré pour la Résistance, mais qu’il s’est aussi battu pour la gratuité des études en tant qu’élu socialiste au Conseil législatif de Rolle dès 1945, puis au Grand Conseil vaudois, ceci en pleine hégémonie libérale-radicale. Dans le roman, son sens de la solidarité ne lui vient pas des discours, même s’il admire Jaurès, mais de sa fréquentation muette avec la nature et des liens humains qui se tissent tacitement autour d’elle. À tel point qu’on peine parfois à imaginer Paulus en politique, règne de la parole et de l’argumentation.
En marge de ces événements, les femmes de Paulus et de son père, respectivement Florence et Berthe, s’occupent du restaurant sur la rive, réputé pour ses filets de perche. Ignorant tout des activités illégales de Paulus, Florence, «reconvertie en Cendrillon moderne», subit les foudres de sa belle-mère Berthe, elle aussi tout droit sortie d’un conte. Face à ce tyranneau maison, la seule ressource de cette jeune femme dont l’éducation empêche la rébellion est une résistance par la langue: dans sa tête, elle invente une ribambelle de néologismes pour neutraliser les bertho-vacheries ou autres berthouillades. La narratrice s’en donne à cœur joie avec elle, profitant de cet espace de liberté littéraire pour user d’ironie à l’encontre de certains personnages à l’esprit trop étroit. Janine Massard travaille la langue, parfois avec volontarisme, joue avec elle, la renverse. L’ouverture sur cette autre forme de résistance – qui est partie intégrante des choix esthétiques de l’auteure – et sur le quotidien des femmes est intéressante, mais nous restons finalement beaucoup sur la rive avec ces femmes: outre de beaux moments poétiques autour des canots affrontant les humeurs lacustres, le mystère et le détail des actions d’Amy Gay père et fils demeurent en partie hors de portée.
Cette vaste fresque laisse entrevoir par ailleurs d’autres trajectoires, dont la plus marquante est celle de la jeune Zaza, enfant de l’Assistance publique française recueillie par la tante de Paulus et morte dans un camp de travail pendant le conflit. Le dernier volet du livre file à travers les années d’après-guerre pour rejoindre le présent de la narratrice. On y voit les générations suivantes – en particulier les femmes – sortir du mutisme, les premiers bateaux à moteur s’élancer sur le lac, certains pêcheurs changer de métier, Florence et Paulus prendre enfin leur retraite.



Dans son entourage, on était plutôt taiseux, et pourtant Ami dit «Paulus» avait toujours su que parler n’était pas en rajouter mais défendre son opinion qui valait autant que celle d’un autre, comme il le prouvera plus tard. Il était enfant unique à une époque où le pays était pauvre, les familles nombreuses, mais lui, sans frère ni sœur, s’était senti à part, au début en tout cas, puis avait accepté la situation, entrevoyant aussi qu’il n’y aurait pour lui aucune nécessité de quitter sa bourgade au bord du lac. Observateur-né, il avait acquis l’assurance qu’un rejeton seul n’aurait pas à s’exiler pour trimer dans une de ces usines avec grandes cheminées, où l’on parlait une langue éloignée de la sienne, idiome rocailleux qui jaillissait de la gorge; il n’aurait pas non plus à traverser l’Océan pour l’Amérique. Il était du lac et, grâce à lui sans doute, n’avait jamais eu l’impression d’avoir la tête vide. Quand il partait pêcher avec son père patron, il en guettait les cadences, observait l’eau pour mieux apprendre sa mobilité. Se signalant à elle, il s’en faisait une alliée. Loin de la rive, le paternel et lui n’étaient plus que deux personnages insignifiants, soutenus par leur bateau. Le lacustre en lui savait qu’il vivrait de la pêche: les vagues lui murmuraient l’humeur de l’eau, amicale ou colérique; il interprétait brises et vents qui pouvaient les entraver jusqu’à la tragédie. Heureusement, papa avait un bon bateau avec une coque profonde, rassurante, pas un de ces noie-chrétien qui vous envoie par-dessus bord à la première vague sérieuse. Sur l’eau, il fallait tenir par tous les temps, lui avait dit le chef, soucieux de lui transmettre ses connaissances, en lui rappelant à quelques reprises que le lac était un élément exigeant, à respecter; cette affirmation lui était restée, il s’en souviendra quand il verra des bancs de poissons morts flotter à la surface.

MARION ROSSELET
, Viceversa Littérature

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Le Léman frontière liquide
Résistants suisses

Comme Janine Masard le rappelle dans Gens du lac, la participation des Suisses à la Résistance française est connue et documentée pour les passages de la frontière franco-suisse par le Jura. Par contre, les passages par la frontière liquide, celle qui circule, invisible, au milieu du Léman, demeurent peu connus. À part quelques tentatives infructueuses de passages pendant la journée, les traversées clandestines avaient lieu au cœur de la nuit, au moment où les pêcheurs-passeurs allaient lever leurs filets, au moment où seuls les poissons donnaient le rythme et où régulièrement, depuis des lustres, les pêcheurs français se retrouvaient sur les berges suisses et vice versa.. Habitués aux chuchotements nocturnes, ces pêcheurs ont emporté leurs secrets jusque dans la tombe.

LISBETH KOUTCHOUMOFF, Le Temps

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Janine Massard sonde la mémoire du Léman

Avec Gens du lac, Janine Massard rend hommage à deux «justes» vaudois qui prêtèrent la main  à la Résistance, à l’insu de tous…

C’est un livre très attachant que Gens du lac de Janine Massard, qui nous vaut une chronique d’intérêt historique et une œuvre littéraire originale par sa façon de transcrire le langage et la mentalité des riverains romands du Léman. Or le grand lac, que se partagent Romands et Français, est ici bien plus qu’un décor débonnaire de carte postale: le lieu de furtifs trafics nocturnes qui s’y poursuivirent quelques années durant pendant la Seconde Guerre mondiale, et par conséquent le miroir d’une époque.
En juillet 1941, par exemple, un certain Pierre Mendès-France le traversa de nuit pour se réfugier sur la côte vaudoise. Puis, dès 1942-43, les passages clandestins s’y multiplièrent au bénéfice de civils, souvent juifs, à l’insu des douaniers et de la garde territoriale suisse, et dans une atmosphère de secret liée au risque latent de délation. De fait, même si les partisans déclarés du nazisme restaient minoritaires en nos régions, les actes de résistance étaient souvent mal vus du commun, encouragé à la méfiance par les autorités.
Sur cette période délicate que nos écrivains ont peu traitée, le livre de Janine Massard apporte un témoignage intéressant en cela qu’il révèle le courage discret de deux pêcheurs vaudois prêtant fraternellement la main à leurs collègues savoyards. Tels furent le père et le fils Gay, tous deux prénommés Ami, le plus jeune gratifié du surnom de Paulus en mémoire d’un fameux chansonnier parisien, dont les services d’«agents secrets» furent cités à l’honneur en 1947 par le préfet de l’Isère, chef départemental des Forces Françaises de l’intérieur. À préciser cependant que ces faits de résistance ne sont qu’un fil de la trame narrative de Gens du lac, qui vaut surtout par l’évocation de toute une époque, notamment du côté des femmes.
Un bel épisode nocturne marque l’ouverture. On voit Ami père, le «patron» pêcheur, emmener son Paulus sur le lac dont la présence imposante, voire dangereuse pour qui lui manquerait de respect, dicte ses règles dans un climat souvent mystérieux. Janine Massard rend bien cette magie et, d’emblée aussi, le compagnonnage un peu fantomatique des pêcheurs des deux rives se saluant dans l’obscurité ou s’emmêlant les filets quand «ça tourne par-dessous»…
Avant de revenir aux années de guerre, Janine Massard brosse les portraits de Paulus, le fils unique, beau comme un acteur américain mais que sa mère traite à la dure, et de son père qui, en sa propre jeunesse, a fait «le tour des pénuries», notamment domestique en France dans la famille Colgate où il rencontre sa future épouse, Berthe. Séduisante mais orgueilleuse et despotique, celle-ci a quelque chose d’un «monstre» balzacien.
Né en 1909, Ami fils, dit Paulus, sera marqué, dès sa jeunesse, par la figure de Jean Jaurès, et comptera parmi les premiers socialistes engagés de sa bourgade. Dans la foulée, Janine Massard se plaît à railler l’effarouchement des notables du cru devant ces avancées des «rouges». Quant à Ami père, pragmatique, taiseux et plus ou moins soumis à son dragon conjugal, il se tiendra à l’écart de la politique active. La période centrale de Gens du lac reste la guerre aux années plombées par les restrictions et l’absence des hommes mobilisés. Celle-ci permet à dame Berthe de tyranniser sa belle-fille Florence, jeune femme de Paulus, de manière harcelante et des plus mesquines, dans le genre «femme du peuple» se la jouant marquise…
Aux deux tiers du récit, la chronique historico-familiale se fait plus personnelle. L’auteure «sort du bois» pour endosser le récit des tribulations de Florence (sa tante dans la vie réelle) et plaide la cause des femmes réduites au silence. Comme une Alice Rivaz, Janine Massard parvient à intégrer des thèmes historiques ou sociaux sans tomber dans le prêche ni la démonstration, tant ses personnages sont incarnés et vibrants de sensibilité. En outre, son subtil usage de la langue populaire, sans donner dans la couleur locale, excelle particulièrement en trois pages de délectable anthologie où surgit le personnage de Salade, vagabond philosophe rappelant le Ramuz de Passage du poète. Ainsi de la dernière apparition de cet «homme étrange» évoquant quelque clochard céleste: «D’habitude on se disait salut, bonne route, à la prochaine, mais cette fois Salade avait eu un geste évasif en direction des nuages plutôt bas, puis avait dit: «On verra… la mort s’amuse jamais là où on l’attend»…

JEAN-LOUIS KUFFER
, 24 Heures

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Janine Massard met en lumière des résistants oubliés: les discrets pêcheurs du Léman

Depuis son premier succès, La Petite Monnaie des jours, en 1985, il y a presque toujours un fil social et politique dans les livres de Janine Massard, un héritage populaire revendiqué. Le bruit de la guerre, bien qu’assourdi en Suisse, y résonne aussi souvent. Gens du lac navigue sur ces ondes.
C’est une de ses cousines qui a apporté le déclencheur à la romancière, sous la forme d’un certificat de 1947, signé par le préfet de l’Isère, attestant des services rendus par deux pêcheurs du Léman pendant l’Occupation.
Comme d’autres familiers du lac, Ami Gay père et fils ont discrètement fait passer en Suisse des personnes en danger – résistants, juifs – et dans l’autre sens, armes, médicaments et vivres. C’est ainsi qu’entre autres, Pierre Mendès France a trouvé refuge. Ce trafic était illégal, les Gay ne s’en sont donc pas vantés. Il a fallu que leur fille et petite-fille découvre le papier qui en faisait des Justes et le montre à sa cousine pour que celle-ci enquête sur sa famille. À part quelques belles pages sur la vie nocturne du lac, sur la solidarité entre pêcheurs des deux rives, il n’y a donc pas grand-chose à dire du courage des Gay et de leurs motivations. Mais il est important de rapporter ces faits occultés.
Gens du lac est avant tout l’histoire d’une famille prise dans les mouvements du XXe siècle. Ami Gay le père travaille comme domestique pour de riches industriels, les Colgate (oui, le dentifrice), qui l’emmènent à Paris. C’est là qu’il fait la connaissance de Berthe, une très jolie employée qui rêve d’ascension sociale. De retour au pays, ils s’installent comme indépendants, lui pêcheur, elle s’occupant de la vente. Le récit se focalise sur Berthe, narcissique, autoritaire mais aussi vaillante. À force de travail et d’épargne, le couple ouvre un restaurant, puis un hôtel. Leur fils unique, Ami, dit Paulus, est un beau garçon, élevé à la dure, entre une mère sans tendresse et un père taiseux, soumis à sa femme. C’est un socialiste, un «rouge», politiquement courageux, mais devant sa mère, il baste. Sa femme, Florence, la tante de la narratrice en saura quelque chose: Berthe la maltraite et l’exploite sournoisement, sans que les deux Ami osent s’opposer à sa tyrannie. La réflexion sur la place des femmes, leur éducation, thème cher à Janine Massard, traverse donc ce livre attachant qui hésite entre document et fiction au risque de la démonstration.

ISABELLE RÜF
, Le Temps

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Mémoire des eaux

Avec Gens du lac, Janine Massard rend hommage à deux «justes» vaudois qui prêtèrent la main à la Résistance, à l'insu de tous...
C'est un livre humainement très attachant que Gens du lac de Janine Massard, qui nous vaut également une chronique d'un grand intérêt historique et une œuvre littéraire originale par sa façon de transcrire le langage et la mentalité des riverains romands du Léman.
Ce grand lac, que se partagent Romands et Français, est ici bien plus qu'un décor débonnaire de carte postale: le lieu de furtifs trafics nocturnes qui s'y poursuivirent quelques années durant pendant la Deuxième guerre mondiale, et par conséquent le  miroir d'une époque. En juillet 1941, par exemple, un certain Pierre Mendès-France le traversa nuitamment pour se réfugier sur la côte vaudoise. Puis, dès 1942-43, les passages clandestins s'y multiplièrent au bénéfice de civils, souvent juifs, à l'insu des douaniers et de la garde territoriale suisse, et dans une atmosphère de secret liée au risque latent de délation. De fait, même si les partisans déclarés du nazisme restaient minoritaires en Suisse,  les faits de résistance étaient souvent mal vus du commun, encouragé à la méfiance par les autorités.
Sur cette période délicate que nos écrivains ont peu traitée, mais qu'une importante série de films (21 documentaires par 13 cinéastes sur les témoins de ces temps de guerre) a déjà éclairée, le livre de Janine Massard apporte un témoignage intéressant en cela qu'il ne révèle pas tant les actes méconnus de deux «héros», mais le courage discret de deux pêcheurs vaudois prêtant fraternellement la main à leurs collègues savoyards.  Tels furent le père et le fils Gay, tous deux prénommés Ami, le plus jeune gratifié du surnom de Paulus en mémoire d'un fameux chansonnier parisien, dont les services d'«agents secrets» furent cités à l'honneur en 1947 par le préfet de l'Isère, chef départemental FFI.  À préciser cependant que ces faits de résistance ne sont qu'un fil de la trame narrative de Gens du lac, qui vaut surtout par l'évocation de toute une époque et notamment du côté des femmes.
Une belle évocation nocturne marque l'ouverture de Gens du lac, où l'on voit Ami père, le «patron» pêcheur, emmener son Paulus sur le lac dont la présence imposante, voire dangereuse pour qui lui manquerait de respect, dicte ses règles dans un climat souvent mystérieux. Janine Massard rend bien cette magie et, d'emblée aussi, le compagnonnage un peu fantomatique des pêcheurs des deux rives se saluant amicalemnt ou s'emmêlant les filets quand «ça tourne par dessous»...
Avant de revenir aux années de guerre, Janine Massard brosse les portraits de Paulus,  le fils unique beau comme un acteur américain mais que sa mère traitera à la dure, et de son père qui, en sa propre jeunesse a fait «le tour des pénuries», notamment domestique en France dans la famille Colgate où il rencontre sa future épouse Berthe, bonne de son état mais d'une redoutable ambition. Au fil des chapitres, on verra d'ailleurs s'accuser les traits d'un véritable personnage balzacien de despote familial.
Né en 1909, Ami fils, dit Paulus, sera marqué, dès sa jeunesse, par la figure de Jean Jaurès, et comptera parmi les premiers socialistes engagés de sa bourgade. Dans la foulée, Janine Massard se plait à railler l'effarouchement des bourgeois du cru devant ces avancées des «rouges». Quant à Ami père, pragmatique, taiseux et plus ou moins soumis à son dragon conjugal, il se tiendra à l'écart de la politique active.
La période centrale de Gens du lac reste la guerre aux années plombées par les restrictions et l'absence des hommes mobilisés, qui permet en l'occurrence à dame Berthe de tyranniser sa belle-fille Florence, jeune femme de Paulus, de manière harcelante et des plus mesquines, dans le genre «femme du peuple» se la jouant marquise...
Aux deux tiers du récit, la chronique historico-familiale se fait plus personnelle, Janine Massard «sortant du bois» pour endosser le récit des tribulations de Florence, sa tante dans la vie réelle,  et plaidant la cause des femmes réduites au silence. Le livre ne devient pas pamphlet pour autant, mais la soif de justice, et combien d'indignations légitimes, entre autres douleurs et deuils, auront marqué tous ses ouvrages, dès l'autobiographique La Petite Monnaie des jours, remontant à 1985.
Comme une Alice Rivaz (ou l'autre grande Alice, Munro, dont elle est fervente lectrice), Janine Massard parvient à intégrer des thèmes historiques ou sociaux sans donner dans le prêche ni la démonstration, tant ses personnages sont incarnés et vibrants de sensibilité. Or il en va aussi de son subtil usage de la langue populaire, ressaisie dans ses intonations sans faire de la couleur locale, et qui excelle particulièrement en trois pages de délectable anthologie où surgit le personnage de Salade, vagabond philosophe rappelant le poète passant de Ramuz.
Ainsi de la dernière apparition de cet «homme étrange» évoquant quelque clochard céleste: «D'habitude on se disait salut, bonne route, à la prochaine, mais cette fois Salade avait eu un geste évasif en direction des nuages plutôt bas, puis avait dit: "On verra... la mort s'amuse jamais là où on l'attend"»...

JEAN-LOUIS KUFFER
, page faceboook

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Héros si discrets

Ils étaient pêcheurs au large de Rolle, taiseux et travailleurs. Le père et le fils, tous deux nommés Ami Gay. Il y a trois ans, une de ses cousines (fille du second Ami) montre à Janine Massard un vieux certificat de la République française, prouvant qu’ils ont aidé la Résistance. La nuit, sur leur bateau, ils transportaient des vivres, des armes, puis des réfugiés.
Gens du lac raconte leur histoire et cet épisode peu connu de la Seconde Guerre mondiale. Avec sa finesse coutumière, Janine Massard retrace «ces gestes accomplis dans la nuit par des gens sans grade».
Au-delà de son histoire personnelle et de celle de sa famille, le roman se présente aussi comme une riche évocation de ceux et celles qui se sont dressés face à une époque où «les enfants et les gens humbles n’avaient qu’une seule obligation: travailler, obéir, ne pas discutailler,invoquer Dieu, détenteur de la Vérité».

ÉRIC BULLIARD
, La Gruyère

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Mercredi 25 décembre 2013, entretien de Janine Massard avec Christine Gonzalez, «Vertigo», RTS, «La Première».

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La réalité dépasse souvent la fiction. Elle peut également l'inspirer.
Janine Massard a recueilli auprès de leur seule descendante l'histoire de Gens du Lac, qui semble à notre regard d'aujourd'hui remonter à vraiment à très très longtemps, alors qu'elle se passe il y a quelques décennies, c'est-à-dire hier. Car le monde a tellement changé depuis que ce qu'il était naguère est devenu méconnaissable.
Cette histoire commence vraiment pendant la Deuxième Guerre mondiale, en 1941, se termine à la fin des années 1970 et se déroule au bord du lac Léman, le Lac, qui est tout autant un personnage de ce roman que les gens qui lui appartiennent.
Ami père, «né de parents besogneux, orphelin très jeune, [...] avait fait le tour des pénuries avant de tracer son sillon tout seul». À quinze ans il est engagé comme homme à tout faire de la famille Colgate, qui passe ses étés sur les rives du Léman et qui l'emmène avec elle à Paris.
Alors qu'il a un peu plus de vingt ans, il rencontre chez eux, lors d'un séjour d'été, «une très jolie jeune fille prénommée Berthe, aux cheveux naturellement frisés, des yeux noirs qui clignaient avec des froncements du nez quand elle souriait, comme si, à ce moment-là, elle captait toute la lumière du monde». Ses patrons viennent de l'engager comme bonne.
Bientôt Ami père et Berthe sortent ensemble et forment un couple contrasté:
«Elle fine, légère, aérienne presque, comme si elle se maintenait au-dessus du sol, et lui, plus large, musclé, au regard fait pour scruter l'horizon, la démarche balancée déjà.»
Ils ont tous deux des aspirations similaires. Ils veulent «s'élever au-dessus du dénuement dont ils [sont] issus, lui comme elle». Cinq ans plus tard ils se marient et retournent au pays. Il fera pêcheur et elle vendra les produits de sa pêche.
De leur union naît, en 1909, un unique fils, Ami fils, que sa mère élève à la dure, sans le choyer, ni l'aduler, sans faire montre à son égard de la moindre tendresse maternelle. Car Berthe, les apparences sont trompeuses, est une maîtresse femme, «tyrannique, égoïste, autolâtre»...
Il faut reconnaître que son opiniâtreté et son habileté à plaire aux nantis ont du bon: elle économise sou après sou, les fait fructifier, et la famille se retrouve un jour avec un restaurant, puis avec un hôtel.
Berthe a une sœur contraire, Hélène, dont Ami fils, petit enfant, reçoit toute l'affection que lui refuse sa mère. Mais celle-ci quitte le pays quand il a dix ans, pour sa plus grande peine.
Ami fils est surnommé Paulus. Il est jovial et ressemble physiquement, en effet, à Jean-Paul Habans, chanteur de caf' conc' de l'époque, dont Paulus est le pseudonyme et que son père admire.
Ami père et Ami fils pêchent ensemble sur le Lac. À la fin du livre une photo de famille les montre en train de tirer leurs filets.
Quand Paulus se marie, Florence, sa femme, qui a une formation de maîtresse enfantine, mais qui a dû travailler comme dactylo, devient le souffre-douleur de Berthe qu'elle remplace pour la vente des poissons, puis qui la confine aux fourneaux.
Ami père adule sa femme. Ami fils est l'ouvrier de son père et Florence est une Cendrillon moderne au service de Berthe. Ce sont les gens du Lac.
Dès 1942, Ami père et Ami fils, qui connaissent les pêcheurs de l'autre rive, les rencontrent nuitamment au milieu du Lac où ils relèvent leurs filets reconnaissables «grâce aux polets pour les Vaudois, seignes pour les Savoyards». À la faveur de ces rencontres ils embarquent «des résistants poursuivis par la Gestapo, des Juifs ou encore des blessés» et fournissent vivres et médicaments aux maquisards français.
Les deux traditions helvétiques, de neutralité et d'humanitaire, se contrarient alors, mais l'humanitaire finit par l'emporter et il y a de fortes chances que les autorités suisses ne soient pas réellement dupes de ces trafics, sur lesquels elles ferment les yeux... Un certificat de reconnaissance des FFI de l'Isère est reproduit à la fin du livre et authentifie les choses.
À partir de là, l'auteur raconte l'histoire des gens du Lac, jalonnée de naissances – Florence et Ami fils ont une fille, Jo – et de décès, marquée par les maladies, par la carrière politique d'Ami fils, par l'évolution des moeurs et des comportements, qui, peu à peu, mais vraiment peu à peu, changent la situation personnelle des protagonistes.
Le Lac apparaît toujours en filigrane de cette histoire. Ce qui nous vaut des pages éblouissantes sur ses eaux accueillantes, comme en apporte la preuve cet extrait, où la narratrice, cousine de Jo, raconte ce qu'elle voit de lui depuis sa classe d'école:
«Pas toujours attentive aux propos de certains professeurs qui restaient à l'extérieur de mon monde où ils résonnaient à la manière d'une scie à main sur une planche de bois, je m'échappais par la fenêtre, guettais des images d'eau en fusion compatibles avec mon imagination, tentais de m'imprégner de toutes les teintes mobiles, variant des tons obscurs à l'éclat méditerranéen, l'oeil ne se lassant jamais de gober la lumière des jours sombres de l'hiver quand la brume, proche des vagues, émanant d'elles, induisait la confusion des genres: le ciel était venu à la rencontre des flots ou l'inverse peut-être, seule la présence des oiseaux marquait la limite entre un élément et un autre et, sans autre bruit que leurs piaillements, on se serait cru aux premiers matins du monde.»
On comprendra que je n'aie pas eu le coeur d'opérer une coupe dans une telle phrase... qui donne un idée du bonheur qu'il y a à lire ce roman chargé de sens, qui ressuscite un monde ancien, heureusement disparu...

Blog de FRANCIS RICHARD

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Secrets de famille. Celui qui a été confié à Janine Massard il y a quelques années n'a pas dû lui déplaire. Un certificat jauni, daté de 1947 et timbré du sceau de la République française, lui a révélé que «Ami Gay père et Ami Gay fils» (c'est-à-dire son oncle et son grand-oncle) ont aidé les résistants français pendant la guerre. Tous deux, pêcheurs, ont «passé, par bateau, des armes, des médicaments et ravitaillements aux maquisards français» et «aidé des réfractaires, recherchés par la Gestapo, à passer le lac».
Et personne n'en savait rien. Ces taiseux, gens de fort caractère, ont trouvé tout naturel de risquer leur vie pour une cause juste, puis de s'effacer sans flon-flon ni trompette. Il faut dire également que ces faits d'armes sont restés longtemps passibles de poursuites, avant que ceux qui les ont commis ne soient finalement «amnistiés ». Mais oui.
C'est la fille d'Ami Gay fils, Josiane, cousine de Janine Massard, qui lui a apporté ce «témoignage de reconnaissance». On connaît l'engagement de Janine Massard, qui a vu dans ce sujet une manière de reprendre les thèmes qui l'intéressent. Aussitôt, elle s'est documentée, a recueilli les confidences et écrit un livre, mi-témoignage mi-roman.
Ami Gay père et fils sont des hommes libres, qui n'ont pas d'autres maîtres que leur travail et leurs convictions. C'est une époque où la pêche se fait encore à force d'avirons. Dans leurs migrations lacustres, ils croisent des Français de l'autre rive.
Le contact se fait lors de rencontres au milieu de l'eau. Petit à petit, tout naturellement, les Ami Gay acceptent de passer des médicaments, des armes, puis des juifs. Pas de frontière sur les eaux. Et pas de frontière dans les têtes quand on est comme eux généreux, progressistes et courageux: un courage qui se verra aussi après la guerre, lorsque le fils fondera le parti socialiste et affrontera les notables locaux issus du parti radical dominant.
Janine Massard, critique sociale, ne pouvait pas non plus passer à côté de la condition de la femme, sujet qui lui tient à cœur. Celle-ci est illustrée par la peinture familiale des rapports entre la femme du fils et sa belle-mère, une terreur. Dans leur relation se dessinent les nœuds de l'exploitation et une prise de conscience tardive.
Comme on le voit, il n'y a pas d'idéalisme naïf dans ce livre. Janine Massard n'est pas du genre à trouver tous les gens merveilleux. Elle évoque par exemple d'autres passeurs qui se sont enrichis mystérieusement pendant la guerre, et les objets personnels qu'on retrouvait à cette époque flottant au milieu de l'eau.
Au total, Gens du Lac est donc plus qu'un témoignage. Le livre propose une fresque sociale embrassant plusieurs décennies, une histoire familiale qui évoque la condition passée des femmes, et un bel hymne d'amour au lac Léman.

ALAIN BAGNOUD
, Blogres

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Une autre lecture, à travers les hauts plateaux boisés de Galice, nous a ramenés à la fois à notre vieille amie Janine Massard – femme de coeur dont tous les livres sont lestés par les dures épreuves personnelles qu'elle a subies autant que par les tribulations collectives du siècle –, et aux eaux supposées pures et limpides du Léman, dont elle évoque deux pêcheurs père et fils liés à la Résistance française. L'évocation du métier de nos pêcheurs – hommes libres levés avant tous et rencontrant sur le lac ceux d'en face, leurs collègues de Savoie – est aussi sensible qu'intéressante par les détails observés, et l'épisode lié à l'engagement spontané des deux Ami (le père et le fils Gay) dans l'aide aux résistants et autres Juifs menacés par la Gestapo donne également du poids à ce nouveau roman de la chère lutteuse. Dans la foulée, on relève le passage en douce de Pierre Mendès-France sur une barque, entre la France occupée et le rivage d'Aubonne...

Blog de
JEAN-LOUIS KUFFER

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Un épisode peu connu de la résistance antinazie

Dans son dernier roman, Janine Massard évoque les pêcheurs suisses et français qui firent traverser le lac Léman aux persécutés

L’œuvre littéraire de Janine Massard se décline sur plusieurs axes. Il y a le registre social, qui est au centre de Terre noire d’usine. Celui-ci se retrouve aussi dans le livre qui a fait la notoriété de l’écrivaine, La Petite Monnaie des jours, qui évoque son enfance et son adolescence à Rolle, sur les rives d’un lac Léman auquel elle est particulièrement attachée. D’autres écrits font appel à un vécu plus intime et plus douloureux, tel l’émouvant Comme si je n’avais pas traversé l’été. Enfin son œuvre est habitée, comme celle de la regrettée Yvette Z’Graggen – par une interrogation sur la Seconde Guerre mondiale et sur la position de la Suisse et des Suisses pendant ce conflit: ainsi Le Jardin face à la France et L’Héritage allemand. Une époque que l'auteure a vécue enfant.
On retrouve dans son dernier opus, Gens du Lac, ces différents thèmes. C’est d’abord un tableau social, à travers l’histoire d’une famille sur plusieurs générations. L’un des personnages qui la composent a travaillé dans sa jeunesse à la fabrique Colgate, «comme ces hommes et ces femmes qui enfilaient de la pâte dentifrice dans des tubes avec des gestes précis, répétitifs jusqu’à l’usure et, au bout de tout cela, un salaire qui rimait avec misère, ce gain qui, fait nouveau, symbolisait la dépendance à la chaîne humaine.» Le féminisme de l'auteure est aussi perceptible dans le portrait de Florence, qui prend conscience tardivement de l’exploitation dont elle a été la victime. On peut cependant regretter certaines longueurs dans l’évocation des démêlés de celle-ci avec sa belle-mère Berthe, une véritable marâtre, une harpie haineuse: elles émoussent un peu l’intérêt du lecteur. Sur le plan stylistique, observons chez Janine Massard un plaisir à jouer avec les mots, qui fait son originalité, comme celle de Gaston Cherpillod à qui on l’a parfois comparée. Le lac, ses couleurs, ses ondulations, les dangers qu’il recèle pour les petits pêcheurs sont très présents dans le livre. L’auteure évoque par exemple «la lumière de la bise, plus dure, traînant avec elle des ombres froides, des embruns dansant à la surface, générant une brillance guerrière presque.» Car les pêcheurs sont au centre de ce récit, à travers les personnages d’Ami Gay père et fils. Mais ce sont des «taiseux». Et l’auteure – qui se dévoile vers le milieu du livre –, révèle que ces deux hommes, dont l’un fut son oncle, se sont engagés dans le soutien aux persécutés et à la Résistance. Janine Massard met donc en lumière un pan d’histoire peu connu. Alors qu’on sait beaucoup de choses sur les passeurs qui firent traverser les forêts du Jura à des Juifs ou des personnes recherchées par la Gestapo, le rôle des «gens du lac», qui avaient établi des liens fraternels entre les rives française et suisse du Léman, est encore dans les limbes de l’Histoire. Il y eut sans doute aussi, hélas, des crapules et des collabos qui, après avoir exigé l’argent des réfugiés, les abandonnèrent au milieu du lac. L’auteur évoque aussi les bouleversements politiques de l’immédiat  après-guerre dans le canton de Vaud, avec les succès électoraux des popistes et des socialistes. Le «roman», qui n’en est pas tout à fait un,  se situe donc à confluence de l’histoire familiale et de la grande Histoire.

PIERRE JEANNERET
, Gauchebdo

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Mardi 19 novembre 2013, entretien de Janine Massard, avec Jean-Marie Félix, «Entre les lignes», RTS, «Espace 2».

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Dimanche 17 novembre 2013, entretien de Janine Massard, avec Manuela Salvi, «Haute définitilon», RTS, «La Première».

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Sacha Horovitz. Gros plan, maintenant, sur le roman de Janine Massard, donc on reste chez les auteurs suisses, le dernier roman intitulé Gens du Lac, Geneviève, l’auteur était d’ailleurs à la Librairie À l’étage, à Yverdon, avant-hier soir, avec d’autres auteurs de chez Bernard Campiche, dans le cadre de la «Quizaine de l’édition romande».
Geneviève Bridel. Oui, et c’est l’occasion pour le public de se familiariser avec les éditeurs romands et leurs auteurs… Jeudi 14 novembre, vous l’avez dit, c’était Campiche, mais tout à l’heure, ce samedi, de 10 heures 30 à 12 heures, ce sera Zoé qui va se présenter, avec ses auteurs, avis aux Yverdonnois qui sont dans les parages, et ça dure jusqu’à samedi prochain 23 novembre, il y aura L’Aire, L’Âge d’Homme et les Éditions d’Autre Part. Bref, de belles rencontres…

Sacha Horovitz. …Alors revenons, si vous le voulez bien, aux Gens du Lac, c’est une histoire de «Justes», avec un grand «J», comme on dit…
Geneviève Bridel. …Exact. Le point de départ est réel, d’ailleurs… Puisqu’il évoque le rôle de «passeurs», de fugitifs ou de résistants français, qu’ont joué pendant la guerre l’oncle et le grand-oncle de l'auteure, deux pêcheurs de Rolle, Ami Gay, père et fils… C’est un secret révélé très tard, que Madame Massard a appris par sa cousine, donc la fille du fils, si je puis dire, décédée avant la parution du livre… Mais qui a heureusement pu lire le manuscrit de Janine Massard… Mais le livre n’est pas «juste» un hommage à ces deux hommes courageux, c’est une peinture sociale, une rétrospective des soixante dernières années, une immersion dans le quotidien des femmes d’avant la pilule et le droit de vote, et aussi un portrait d’enfant qui n’avait pas voix au chapitre à l’époque, bref c’est tout ça…

Sacha Horovitz.
  …Et la Résistance, dans tout ça?
Geneviève Bridel. Elle est en creux, si vous voulez… Comme ces deux hommes ne racontaient pas ce qu’ils faisaient, et pour cause… Ni pendant ni après la guerre, on n’en sait pas grand-chose, sauf que, elle s’inscrit véritablement dans leur vie sur le Lac, le quotidien, les liens qui se nouent avec les pêcheurs français, parce qu’il n’y a pas de frontière sur le Lac, il y a une solidarité, un langage différent mais des gestes identiques… Tout ça est bien restitué, mais comme l’angélisme n’est pas le style de Janine Massard, elle évoque aussi ces rares pêcheurs qui se sont mystérieusement enrichis après la guerre… Surtout, elle écrit la chronique familiale des Ami Gay, ces gens humbles, domestiques chez les riches, pour le grand-père et la grand-mère, qui, à force de se tuer au labeur, sont devenus restaurateurs et même hôteliers…

Sacha Horovitz. …Donc une histoire d’ascension sociale, en somme?
Geneviève Bridel. Plus une histoire d’ambition, de dureté vraiment, celle de la mère, Berthe, une de ces matriarches sans cœur, qu’on trouve souvent chez Janine Massard… Cette Berthe a tenu mari et fils sous sa coupe, et empoisonné la vie de sa belle-fille, la tante donc de l'auteure… Les thèmes du roman, l’instruction, le progrès, mais aussi le poids des conventions, la révolte, l’engagement en politique… On les trouve dans d’autres livres de Janine Massard… Ce qui frappe ici, c’est une forme d’apaisement ressenti par la belle-fille, qui finira par pardonner, parce que, je cite: «…elle éprouve de l’allègement, se dit que la vieillesse est un temps de recueillement pour relire et corriger le livre de sa vie.» Mais, malgré cette sagesse, c’est un roman plein d’énergie…

GENEVIÈVE BRIDEL
, Quartier Livres, Le Journal du Samedi, RTS, «La Première»

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Une ode à la liberté, signée par la Rolloise Janine Massard

Un drôle de sentiment flotte dans le regard de Janine Massard, un peu comme si elle s’était acquittée d’une dette, d’un poids que lui a légué l’Histoire. Il y a peu, sa cousine Josiane lui dévoilait un secret enfui dans les tréfonds de l’histoire familiale. Le non-dit concernait le grand-père et le père de cette cousine, Ami Gay père et Ami Gay fils, patron-pêcheur à Rolle. Durant la Seconde Guerre mondiale, principalement à partir de 1942, ces deux-là sont devenus de véritables passeurs sur leur barque à rames, en faveur de la Résistance française. D’abord des vivres, ensuite des armes et puis, finalement, des Juifs, alors chassés et exterminés sur les territoires occupés par les nazis. Mutée dans le sillage de ses ancêtres, cette révélation s’avère plus qu’une surprise pour Janine Massard. Elle y voit immédiatement un clin d’œil du destin pour la création de son ouvrage Gens du Lac.
«Je pense que l’expérience de l’écriture m’a guidée dans cette découverte. C’est certainement cela qui m’a permis de me diriger sur la voie du roman, un peu comme si la truculence des personnages avait déjà travaillée et qu’elle me rendait naturellement l’épaisseur de leur rôle.» C’est que Janine Massard est une maligne derrière ses yeux pétillants. Elle ne met pas longtemps pour saisir et surtout pour rendre compte de l’époque de la guerre et de ses tourments. «Durant cette période, les petites gens ne disposaient pas de beaucoup d’instruction, ils agissaient surtout par instinct», explique l'auteure. Avec passion, l'écrivaine rolloise, désormais établie à Yverdon-les-Bains, évoque dans son ouvrage cette «humanité du lac». Comme une sorte de rendu fidèle autour d’une solidarité non déclarée.
Mais cet opus de Janine Massard, c’est aussi et surtout une ode à la liberté, celle tissée à l’attention de ces hommes travailleurs, près de la nature et de ses origines. «Je crois que c’est ce qui habite mes personnages. Cette période était très empreinte de protestantisme. Elle était guidée par une caste de bourgeois bien décidée à ne rien lâcher de ses petits privilèges.» C’est sans doute la raison pour laquelle Janine Massard a pris un authentique plaisir à saupoudrer son roman d’exploits délictueux et délicieux d’immoralité. Irait-elle jusqu’à assumer un roman social? Car c’est bien sûr le seul petit bémol que l’on pourrait adresser à ce très bon Gens du Lac: le mélange des genres. Finalement, pourquoi Janine Massard ne s’est-elle pas focalisée sur le récit? En d’autres termes, pourquoi a-t-elle choisi de dénoncer une réalité sociale en utilisant comme toile de fond un patron-pêcheur aux penchants humanistes? Après tout, quel excellent sujet  de roman d’aventures à la française ces  poseurs de filets auraient fait! «Ce n’était pas le sens de mon propos, répond Janine Massard, je n’ai pas voulu donner ce rôle à mes personnages parce que ces gens n’étaient pas des aventuriers, mais simplement des hommes. C’est l’histoire de leur engagement que je souhaitais raconter, couplée à une traversée du XXe siècle totalement stupéfiante. Il ne faut pas oublier qu’à la fin de leur vie, ces hommes voyaient passer au-dessus de leur tête des avions à réaction. Eux qui étaient nés avec la bougie, cela a dû être quelque chose.» Pratiquement septante ans plus tard, ces maquisards du lac ont enfin été réhabilités grâce à un projet de loi qui n’a finalement été adopté que très récemment. Elle vise à amnistier les citoyens suisses «coupables» d’avoir enfreint, avant et pendant la Seconde Guerre mondiale, la neutralité fédérale. «Si on les a amnistiés, c’est bien la preuve  qu’ils étaient coupables», lance avec défi Janine Massard. Gens du lac un livre qui pourrait bien faire ressortir la mémoire enfouie au fond du Léman.

DANIEL BUJARD
, La Côte

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Paulus le pêcheur

Janine Massard publie Gens du Lac en mémoire de ces pêcheurs qui se sont faits passeurs lorsque l’Histoire le voulait

Il y a trois ans, sa cousine Josiane vient voir Janine Massard. À la main, un papier jauni, daté de 1947 et timbré du sceau de la République française: un «témoignage de reconnaissance» délivré «à Ami Gay père et à Ami Gay fils» pour avoir «passé, par bateau, des armes, des médicaments et ravitaillements aux maquisards français» et «aidé des réfractaires, recherchés par la Gestapo, à passer le lac». Janine se souvient très bien de son oncle pêcheur à Rolle, où elle a elle-même grandi. Elle accepte la requête de Jo: raconter l’histoire gardée secrète par ses principaux protagonistes, des pêcheurs-passeurs du Léman.
C’est un sujet en or pour Janine Massard, qui est de la race de mémorialistes. Elle a un talent rare: repérer la petite histoire intéressante sous la grande et la transmettre, raconter le temps qui passe et expliquer le monde qui change. En 1986, le prix Schiller récompensait ainsi La Petite Monnaie des jours qui disait le parcours, dans les années cinquante, d’une fille pauvre qui échappe à son destin par les études. L’étonnant Terre noire d’usine reconstituait la réalité des paysans et domestiques de campagne des régions industrielles du Jura. Trois mariages analysaient l’institution du mariage à travers les générations et les couches sociales. En 2005, «Le Jardin face à la France» racontait la vie quotidienne à Rolle durant la dernière guerre mondiale.

Traversée du siècle

Gens du Lac suit le destin d’Ami Gay, né en 1909, dit Paulus à cause de sa ressemblance avec Jean-Paul Habans, un célèbre chanteur de caf’conc’. Il est enfant unique à l’époque où les familles étaient pauvres et nombreuses, fils de deux anciens domestiques à Paris qui ont choisi l’indépendance de la vie de pêcheur. Il est «du lac», n’imagine pas un autre destin, dès l’enfance se lève au milieu de la nuit avec le père pour relever les filets. Dès 1942, sans chichi, sans bruit, le père et le fils s’engagent en faveur de la Résistance, comme tant d’autres de part et d’autre du Léman. Après la guerre, Paulus se lance en politique, fonde le Parti socialiste local, ose «affronter les potentats municipaux cramponnés à leur gouvernail radical». Il épouse Florence, qui vient seconder sa belle-mère Berthe dans l’affaire de pêche, puis l’hôtel-restaurant. Florence trime, Berthe tyrannise, la petite Jo voit tout, se réfugie parfois chez sa cousine Janine.
L’histoire des pêcheurs-passeurs de Rolle permet à Janine Massard de raconter le XXe siècle romand. Plus qu’une histoire de famille, c’est la traversée d’une époque. «On part du pas de l’âne, ce début du siècle qui voit les Suisses s’exporter comme domestiques, on finit  dans le confort de la deuxième révolution industrielle.»
Pour écrire, Janine Massard a écouté le récit de sa cousine Jo, farfouillé dans les archives des gazettes locales, puis s’est approprié les personnages pour en faire un «roman», trouvant  dans le décor du lac des caractères en mouvement, bien trempés, attachants. Cette chronique d’un temps passé, affleurant à la surface du présent comme la tête des poissons lorsqu’ils viennent gober des mouches à la surface des flots, arpente avec subtilité les trous creusés par des protagonistes peu bavards.
Ami Gay est mort en 1966, Ami fils dit Paulus en 1978, sa femme Florence en 1993. Josiane est décédée en juillet dernier non loin de son Léman natal. «Gens du Lac» était tout juste terminés. Ses filles ont eu le temps de lui lire le récit de Janine, la cousine-écrivaine qui avait fidèlement rempli sa mission. À l’enterrement, elle lui ont dit: «Merci.»

ISABELLE FALCONNIER
, L'Hebdo

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Un extrait du roman:

{…} Le rédacteur en chef lit une dépêche qui concerne les Suisses, actifs dans la Résistance française durant la dernière guerre : ils sont désormais au bénéfice d’une amnistie. S’adressant alors à moi, il me demande ce que j’en pense.
Je réponds que cette nouvelle me concerne personnellement, je parle de ces deux pêcheurs, du témoignage reçu pour leur engagement vis-à-vis de la Résistance, de leur silence, sachant qu’ils avaient bravé des interdits. Ils n’ont pas été les seuls, je le sais, des descendants d’autres pêcheurs m’en ont parlé à la suite d’une lecture des premières pages du texte, dans une bibliothèque des bords du Léman. Mon rôle est de tenter de percer ces secrets nocturnes. De fouiller un peu l’époque aussi.
{…} On possède peu de renseignements sur ces passages par le lac tandis que sont    connus ceux par le Jura, qu’il s’agisse du vaudois, du neuchâtelois ou de cette région qu’on se bornait encore à désigner du terme de Jura bernois. Sur ce sujet, il y a eu des livres, des témoignages, des reportages. Sur le Léman,   on savait deux ou trois choses : l’arrivée           de Mendès-France, ­débarqué à la Pointe d’Allaman ; ou encore quelques tentatives infructueuses parce que ça s’était passé durant la journée, comme ces religieuses d’Évian qui, mues par le désir de mettre des enfants en sécurité, les avaient embarqués, durant un après-midi d’été, dans un bateau surchargé.


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